Emir Abdelkader



Je dédie cette page à l'Emir AbdelKader qui a sauvé mon grand-père Rizkallah Aractingi lors des massacres de 1860 à Damas.

Jean-Marc Aractingi, Grand Maître Mondial du Grand Orient Arabe Oecuménique


Rizkallah ARACTINGI
, Intendant honorifique des Lazaristes 1847-1923

Notes:

1)événement: [1860] Damas,SYRIE
Sauvé des massacres par l'Emir Abdel Kader

2)événement: [environ 1870] Damas,SYRIE
Protégé français - ce qui donnait le droit à la nationalité française à ses enfants
 



NOM DE GUERRE : Sidi el Hadji Abd el Kader Oulid Mhiddeen


Al Amir Abd el Kader

 


Napoléon III rend la liberté à Abd el-Kader (16 octobre 1852) d'après le tableau de Tissier (Musée de Versailles) 






Maison de l'Emir Abdelkader à Damas ( Syrie )

Maison de l'Emir AbdelKader à Damas




La tombe de l'Emir AbdelKader à Damas




Transport des cendres de l'Emir Abdelkader à Alger












Lettre de l'Emir AbdelKader (don du batonnier de Fez Kaid Hamou à M. Jacques Chevalier Député-Maire d'Alger)


CITATIONS:

« Tantôt tu me vois musulman et quel musulman !...tantôt tu me vois courir vers les églises… Je dis « au nom du Fils » après « au nom du Père » et par l’Esprit…tantôt dans les écoles juives tu me vois enseigner. Je professe la Tora et leur montre le bon chemin… » (Abdelkader).




Kitab Al Mawaqif

 

"Dieu m'a ravi à mon "moi"".Mawqif 7.

"
Et nous t'avons déjà donné sept redoublés".
Mawqif 18.

"
Ô, toi, âme pacifiée retourne vers ton Seigneur". Mawqif 180.

"
Qu'a donc perdu celui qui T'a trouvé?" Mawqif 220.

"
N'est-ce pas à Allah que toute chose retournera?" Mawqif 221.

"
Et Il est avec vous où que vous soyez...
Mawqif 132.

"
Ces symboles (...) ne les comprennent que ceux qui savent". Mawqif215.

"Lumière sur lumière". Mawqif 103.

"Tourne ta face vers la Mosquée sacrée". Mawqif 149.

"votre Dieu et notre Dieu sont un seul Dieu

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 L’Emir Abdelkader l’Initié par excellence

 

 

Bruno Etienne (1937-2009)

 

Islamologue, professeur et directeur de l’Observatoire Religieux à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence. Auteur de l’Islamisme radical et de La France et l’Islam, il rédigea une remarquable biographie de l’Emir Abdelkader (1994) dans laquelle il publia les documents relatifs à l’appartenance maçonnique de l’Emir Abdelkader. L’extrait qui suit est un des derniers qu’il rédigea.

 

Le 26 mai 1883 mourait à Damas l’Emir ‘Abd al-Qâdir ibn Muhyï al-din al-Hasani dit al-Gazâ’irî que les historiens, les journalistes et les hommes politiques ont appelés plus simplement Abdelkader. Le paradoxe de la vie de ce grand homme qui fut tout à la fois un Saint, un savant, un poète et un héros, sans insister sur ses qualités fort connues de militaire et d’hommes d’Etat, tient au fait que chacune des parties de sa vie fut tellement pleine, qu’elle contente ceux qui veulent mettre en valeur un seul de ses aspects : Les nationalistes algériens se satisfont de son action politique tandis que les musulmans mettent en valeur son œuvre ésotérique et son comportement à la fois de croyant et d’Emir… Comme si l’une de ces actions pouvait être étrangère à l’autre. Les Français ont érigé Abdelkader en héros d’image d’Epinal honorant une France qui, après l’avoir combattu militairement pendant plus de quinze ans, essaya sans succès, de le propulser dans des projets impérialistes, qu’il refuse sans jamais cependant revenir sur le serment de fidélité qu’il avait fait à la France.

Il est donc possible de faire une double lecture de sa vie : celle de l’homme public relativement bien connue et celle de l’homme privé, compris selon les catégories que l’Islam mystique. L’activité intellectuelle d’Abdelkader n’a jamais fait de doute : ses contempteurs et ses ennemis de l’époque de la résistance en Algérie relèvent tous l’importance de sa culture philosophique, théologique ; il emmène toujours avec lui, quelles que soient les circonstances, une bibliothèque. Le Dîwân, recueil de près de 760 poèmes publiés plusieurs fois traitant de tous les sujets qui préoccupèrent l’Emir de 1832 à 183.

Par contre, son œuvre théologique est mois connue, bien que l’ouvrage fondamental, le Kitâb al-Mawâqif/Le livre des haltes ait fait l’objet de plusieurs éditions en langue arabe (1200 pages m’édition de Damas) et de quelques traductions récentes1. Abdelkader est l’héritier légitime d’Ibn ‘Arabi, al-Sheikh al-Akbar. Il participe ainsi à l’Islah, une Renaissance importante – mais aussi moins bruyante – que la Nahda, celle de l’Islam indicible. Cette édition du Kitab ne représente qu’une partie de l’œuvre de l’Emir, oeuvre d’ailleurs très éclectique, puisqu’on y trouve aussi bien traité des chevaux, l’Eloge de la vie bédouine, une série de traités moralistes dont certains sont à destination des Occidentaux, par exemple La lettre aux Français, qui connut plusieurs éditions dès 1855.

Mais tout ceci n’est rien à côté de son enseignement dont nous n’avons malheureusement que des traces éparses dans les œuvres de quelques uns de ses élèves qui contribuèrent au mouvement intellectuel en Syrie et furent pour certains à l’origine – partielle – du mouvement de la Renaissance arabe. L’Emir, en effet, enseigna le Tassawuf, la pensée islamique et la théologie, tous les jours pendant son séjour à Damas de 1855 à 1883.

Nous avons une idée de ces milliers d’heures d’enseignement qu’il prodigua pendant la période la plus féconde de sa vie dans la mesure où le Kitab al-Mawaqqïf est tirée de cet enseignement. A travers celui-ci on peut comprendre sa position vis-à-vis des Chrétiens : la taxinomie, la nomination des hommes ne changent rien à l’essentuialité de l’Etre donc tous ceux, quelle que soit la forme culturelle utilisée, qui rendent hommage au Créateur ou à la création n’adorent que Lui/Huwa

C’est la théorie de l’unicité de l’Etre/Wahdat al-Wujud.

 

L’Emir écrit dans ses poèmes métaphysiques :

« Seul peut savoir ce que je dis à l’initié

« dont l’être et le rang

« sont passé au delà du monde et de l’existence… »

dans sa lettre exotérique aux Français :

« La religion est unique

« si les musulmans et les chrétiens me prêtaient l‘oreille, je

ferais cesser leur divergences et ils deviendraient frère à

l’intérieur et à l’extérieur … »

 

Sa formation explique son attitude

 

A l’époque de sa jeunesse, sa science et sa sainteté étaient déjà attestées. Il est né en effet, dans un milieu profondément religieux et l’éducation qu’il reçut de son père (celui-ci fut son initiateur et portait le prénom prédestiné de Muhyî al-dîn qui est aussi celui de Ibn ‘Arabi, ce qui signifie vivificateur ou « introducteur de la religion »), cette éducation fit de lui, non seulement un musulman convaincu et un théologien, mais un initié sur la voie lors de leurs voyages communs en rient, voie qu’il devait par la suite dépasser dans la réalisation de son propre itinéraire mystique. Abdelkader va en effet accomplir en sa personne la réalisation de al-insans al-kamil/l’homme parfait dans l’exil, dans son refus, dans l’ascèse et dans l’extase.

Cette sainteté est masquée par son destin éclatant, mais à ceux qui savent lire son œuvre magnifique, Abdelkader fait oublier que, par delà le Sabreur magnanime, il est sans doute l’un des plus grands mystiques de l’Islam après son maître Ibn ‘Arabi.

S’il rejoint Damas dans son retour en orient, en 1855, c’est pour se rapprocher du plus grand des maîtres spirituel ; la maison dans laquelle in s’intalle est celle où le maître andalou est mort six siècles plus tôt. C’est à côté de la tombe d’Ibn ‘Arabi qu’il est inhumé avant que les autorités algériennes croient nécessaire de ramener ses cendres en 1966 à Alger, sans doute parce que la jeune République algérienne avait besoin de ce symbole.

L’itinéraire spirituel de l’Emir est marqué par son initiation à au moins trois confréries : la Qadriya en Algérie évidemment puisque c’est celle de son père dans laquelle il est élevé, mais aussi la Naqshabandiya et la Chadhiliya en raison de ses maîtres vivant au Machreq. C’est en ce sens que la Franc-Maçonnerie lui apparaîtra comme la tariqa occidentale, une voie spirituelle dans un monde matérialiste, ce qui explique en partie son acceptation ultérieure.

C’est donc parce qu’il est avant tout musulman qu’il va s’opposer aux Français pendant plus de quine ans et qu’il sauvera les chrétiens en 1860.

En 1832 il proclame le jihad pris ici dans le sens de « Guerre Juste » alors qu’il pratique le grands Jihad c’est-à-dire la guerre contre les passions. Il devient un guerrier, un soldat pour défendre le Dar al-Islam agressé ce qui, contradictoirement ou dialectiquement va le conduire à créer un Etat relativement indépendant bien qu’éphémère et fera ainsi de lui le fondateur de la Nation algérienne.

Après sa reddition, commence une période d’exil contradictoire dans ses effets car à la fois, contrairement aux promesses qui lui ont été faites, Abdelkader est retenu prisonnier en France et en même temps il réfléchit étudie correspond, écrit et reçoit beaucoup en particulier d’ecclésiastiques : il discute (selon la tradition arabe de la Munadarat) avec tout ce monde de curieux qui viennent voir le « chef arabe ».

Napoléon III, qui pense à ses projets d’Empire arabe, lui annonce le 16 octobre 1852 que la France l’autorise à s’installer en Turquie et va lui verser une pension suffisamment importante pour que certains auteurs aient pu émettre des opinions malveillantes.

C’est lors des émeutes anti-chrétiennes que se produisent à Damas, en 1860, que va se constituer l’hagiographie française : son geste de protection envers les chrétiens lui vaut d’être couvert d’honneurs par l’Europe.

Napoléon III rêvait de reconstituer un Emire Arabe au Moyen-Orient mais lors de l’expédition française en Syruie (1860-1861), il se heurta au refus catégorique d’Abdelkader dont il voulait faire l’Empereur « d’Arabie », en fait du Bilad al-Sham.

 

I – Le Dialogue islamo-chrétien2

 

Il rencontre celui qui allait devenir son ami et son défenseur acharné lors de son exil en France, l’évêque d’Alger Mgr A. Dupuch, à l’occasion d’un épisode douloureux de la guerre contre l’envahisseur français. Abdelkader est en effet, en tant que chef de guerre l’auteur d’un règlement militaire et sans doute le premier à avoir réglementé3 le sort des prisonniers. « Tout arabe ayant un Française ou un chrétien en sa possession est tenu pour responsable de la façon dont il est traité. Il est en outre tenu, sous peine de la sanction la plus sévère, de conduire sans délai le prisonnier soit au lieutenant le plus proche, soit au sultan lui-même… au cas où le prisonnier se plaindrait du plus petit sévices l’Arabe qui l’a capturé perdra tout droit à la récompense indiquée… »

C’est lors de la mise en place de l’échange des prisonniers que l’Emir rencontre des Chrétiens de qualité car il n’a eu jusque là que de rares contacts avec des marchands et des marins lors de son voyage à Tunis/Alexandrie pour le Hajj.

Mgr Dupuch lui avait écrit pour lui demander la libération d’un fils de notable. L’Emir lui répondit ironiquement qu’il aurait préféré qu’on lui réclame une négociation pour tous les prisonniers4 .Ce que l’Evêque accepta et entreprit. Cette mission aboutit à un échange de nombreux prisonniers à Sidi Khalifa en mai 1841 et scella leur estime réciproque. Et en dépit d’une affaire trouble d’exécution de prisonniers par son beau-frère qui sera reprochée à Abdelkader lors de son exil, les témoignages d’anciens prisonniers affluèrent lors de son emprisonnement à Pau puis son exil plus doux à Amboise et le paradoxe tient au fait que ce sont les officiers français – y compris Bugeaud – qui firent pression sur les différents gouvernements pour libérer l’Emir. Bien entendu les ecclésiastiques vont jouer un rôle déterminant dans cette entreprise que j’ai appelée le « parti kadérien » - on dirait aujourd’hui le lobby ! En témoignent la quantité de lettres que l’Emir va adresser depuis Damas à tous ceux qui aidèrent sa famille dans la douleur :le curé de Pau, M. Rabion, celui d’Amboise, les sœurs qui soignèrent ses femmes et ses enfants.

Mais grâce à Mgr Dupuch5 et à l’évêque de Bordeaux Mgr Donnet, rencontré entre temps lors de son voyage de Pau à Amboise par Bordeaux où il est reçu « triomphalement » par les autorités et la population. Les journaux de l’époque à Pau Le Mémorial des Pyrénées et à Bordeaux Le Mémorial Bordelais sont pleins de récits dithyrambiques comme par exemple dans le MB du 4 et du 6 novembre 1848. Le journal l’appelle « le prince » et décrit la foule attendant qu’il se montre au balcon de l’hôtel Sansot. Puis l’Emir en compagnie du Maire, du préfet, du commandant de la division, du colonel du 27e, etc. assiste à la représentation du ballet « Le Sergent fanfaron » (sic !) au Grand théâtre. Le lendemain il s’embarque sur le vapeur « La Caïman » pour Nantes en compagnie de toute sa famille et de Mgr DUPUCH et il remontera la Loire en découvrant la richesse de ce pays… ce qui accroît son incompréhension de la conquête du sien sui pauvre et sec !

A Amboise, l’Emir va organiser un « salon » littéraire et religieux. Ce Majliss se réunissait presque tous les jours après 15 heures pour une lecture faite à tous les assistants par Ben Thamy6, le beau frère de l’Emir. Comme il le fera plus tard à Damas, Abdelkader comment et analyse différents textes. Nous savons par le témoignage d’Abdelkader lui-même et par la correspondance de la famille de Boissonnet (Marie d’aire est l’épouse de l’officier traducteur qui a succédé à Damas7 auprès de l’Emir) comment se déroulent ses journées d’études, de prières et de travail. L’Emir a ainsi de longues discussions avec tous ses visiteurs et comme certains le lui demandent il va écrire à ce moment là plusieurs textes8 à l’usage des Français mais sans cesse il rappelle les conditions de son combat et les raisons qui le poussent à ce dialogue avec ses ennemis :

Il rappelle que plusieurs versets du Corant recommandent aux musulmans d’assumer l’héritage biblique, l’enseignement des prophètes et celui de Sidna Aïssa/Jésus. Entre autres citations : « Dis, je crois en toute ce que Dieu a fait descendre en fait de livres « al-Qor’an al-Karim, XLII,15. Mais il va encore plus loin tout orant ne prie que LUI : « Notre Dieu est le Dieu de toutes les communautés opposées aux nôtres sont véritablement un Dieu unique… IL s’est manifesté à tout adorateur d’une chose quelconque –pierre, arbre ou animal – sous la forme de cette chose : car nul adorateur d’une chose finie ne l’adore pour elle même ; ce qu’il adore, c’est épiphanie en cette forme du vrai dieu –qu’il soit exalté- cette épiphanie représentant pour chaque forme l’aspect divin qui lui est propre… » Il utilise le mot dont la racine est uqnim c’est-à-dire en termes savants : hypostase, réification… Jésus, sceau de la sainteté est bien l’hypostase du verbe de Dieu… mais pas Dieu !

Il va donc être accusé de « relativisme culturel » par certains musulmans…

Il dit à tous ses visiteurs : « comme vous avez pu le discerner dans le miroir de notre conversation je n’étais pas né pour être un guerrier… je ne cesse de prier Dieu de me laisser revenir vers ma vocation… »

Cette extraordinaire tolérance religieuse vient de son adhésion aux thèses et théories de son maître Ibn ‘Arabi et il écrit9 : « Tantôt tu me vois musulman et quel musulman ! parfaitement sobre et pieux, humble et toujours suppliant.

« Tantôt tu me vois courir vers les églises, serrer fort une ceinture sur mes reins

« je dis « au nom du Fils » après « au nom du Père » et par l’Esprit

L’esprit saint : c’est là l’effet d’une quête et non d’une duperie !

« tantôt dans les écoles juives tu me vois enseigner

Je professe la Tora et leur montre le bon chemin… »

Bien entendu les écrits de l’Emir démontrent qu’il a une connaissance fort classique du christianisme vu par l’Islam orthodoxe. Il reproduit même quelques erreurs sur la dogmatique et l’histoire. Mais cela ne rend que plus extraordinaire sa tolérance. Il proposera même aux évêques de France d’organiser un « colloque » avec le pape et écrire : « s’ils voulaient m’écouter, je ferais d’eux (les chrétiens et les musulmans) des frères à l’intérieur et à l’extérieur)… Retenons l’extérieur pour la suite : le Bâtin et le Zahir, l’ésotérique et exotérique. Il rappellera toute sa vie ce type d’affirmation qui explique à la fois son comportement ultérieur à l’égard des chrétiens du Liban mais aussi toutes ces relations qu’il entretiendra avec tous ses nombreux visiteurs à Damas et son attention à toutes les formes de spiritualité qui le pousseront jusqu’à des attitudes jugées hétérodoxes par certains musulmans encore aujourd’hui. En particulier certains le soupçonnent de penser que toutes les religions se valent alors qu’à leurs yeux l’islam est bien « la clôture de la Prophétie », ce qui l’Emir ne conteste pas d’ailleurs.

Je citerai donc une dernière de ses surprenantes plaidoiries en ce sens :

Je ne cesse d’être au sujet de moi dans la folie et l’éblouissement

En moi est toute l’espérance des hommes

Pour qui le veut le Coran

Pour qui le veut le livre discriminateur

Pour qui le veut la Torah

Pour tel autre l’Evangile

Pour qui le veut mosquée où prier son Seigneur

Pour qui le veut synagogue

Pour qui le veut cloche ou crucifix

Pour qui le veut Kaaba dont on baise pieusement la pierre

Pur qui le veut images

Pour qui le veut idoles

Pour qui le veut retraite où vivre solitaire

Pour qui le veut guinguette où lutiner les biches… »10

On peut comprendre dans ces conditions que la franc-maçonnerie n’avait rien pour l’effrayer, contrairement aux Arabes actuels nourris du complot judéo-maçonnique et du « Brotoqol… » largement diffusé par les Wahhabites et autres salafistes…

Rendu enfin à la liberté, l’Emir, après un court séjour à Bursa, s’installe à Damas et se libre à son activité principale : l’étude et l’enseignement. Il acquiert rapidement aune autorité morale et spirituelle dans cette partie de l’Empire ottoman en pleine ébullition. Aussi, lors des violents conflits religieux qui agitent toute la zone du Bilad al-Sham, n,’est-il guère étonnant qu’il intervienne, qu’il soit consulté par les différentes parties et que bientôt il prenne des positions fortes : « Arabes ! Réveillez vous ! Vite debout car on plonge dans la catastrophe jusqu’aux genoux… » Il écrit aux chioukhs druzes du mont Liban, il envoie un long article au journal L’Aigle de Paris sur la situation locale ce « désordre épouvantable qui règne en ce moment entre les Druzes et les Maronites », quelques jours avant les massacres de Damas, et il dit à la France cette extraordinaire vérité toujours d’actualité : la question d’Orient est avant tout une question d’Occident !

 

II – La croisée maçonnique ou le temps du barzach

 

C’est en conséquence de l’action de l’Emir pendant cette période des émeutes anti-chrétiennes de Damas en 1860 au cours desquels il sauve la vie de milliers de personnes, que si situe l’un des épisodes les plus controversés de sa vie, son intérêt pour la Franc-Maçonnerie, sur laquelle les opinions divergent11 et dont je pense que l’on peut faire une lecture double : une lecture publique et une lecture ésotérique. Au moment où il ;a accomplis la totalité de son parcours spirituel mais où il n’a en rien abandonné les affaires privées, écon,omique et publiques, il accepte l’invitation maçonnique. Il vit en effet une sorte d’incognito spirituel alors même qu’il joue son rôle dans les affaires publiques mais comme s’il était absent. Max Weber appelait cet « ideal-type » : la virtuosité intra ou extra mondanité, Innerweltlich/ Ausserweltlich.

Après les évènements sanglants de Damas, Abdelkader est couvert d’honneurs, de décorations et de témoignages dont le plus touchant, à mon sens, vient du héros de la résistance caucasienne Shâmil12 ; cette affaire lui permet de rencontrer, une fois encore, des Francs-Maçons bien qu’il n’en ait rien sur lors de la première occasion, en effet certains protagonistes de la séquence algérienne étaient des maçons en place autour de Bugeaud lui même franc-maçon : de Ben Duran au Baron Desmichels en passant par le sinistre interprète, le comandant Abdallah d’Asbonne, un ancien mameluk.

Cette fois les choses sont plus honorables mais pas moins ambiguës. Aussi dès réception de la première lettre du Grand Orient de France le félicitant de son action, l’Emir se fait expliquer les tenants et les aboutissants de l’honorable société par un libanais – parmi les rares maçons arabo-musulmans connus de l’époque – qui est de ses amis : Shahin Makarius. Celui-ci est tellement intime qu’il initiera plus tard deux des fils de l’Emir Muhyiddin, l’aîné et Mohammad à sa loge « La Palestine » l’Orient de Beyrouth tandis qu’un troisième fils sera reçu bien plus tard, l’Emir Omar qui, initié à « La Lumière » de Damas, finira Haut grade de la loge « Les admirateurs de l’Univers » à Paris. Enfin un quatrième fils de l’Emir a été maçon : Ali ibn Khalil.

Je n’ai pas la preuve qu’Abdelkader en ait parlé avec Churchill, premier (1867) biographe à signaler l’initiation de l’Emir ; les patrons de la maçonnerie britannique sont toujours à cette époque là des militaires et consuls et les Frères voyagent beaucoup entre l’Egypte, la Syrie et le Liban. Ainsi le témoignage d’un visiteur américain franc-maçon Robert Morris13 est très précis sur la rencontre qu’il fit à Damas le 7 avril 1868 où le frère Nazif Meshaka l’emmena ensuite, après la tenue, chez l’Emir qui lui donne l’accolade fraternelle. Ce jour là, étaient présents, outre les fils maçons de l’Emir, le marseillais Joseph pilastre, membre de la Loge « a Vérité »ainsi que plusieurs membres anglais, iraniens, turcs et grecs de la Loge « La Palestine » de Beyrouth et quelques membres de la grande famille ‘Azm de Damas.

Comme certains historiens algériens ont contesté mes affirmations et même les documents que j’ai déjà publiés je me dois d’ajouter un dernier document que j’ai trouvé récemment aux archives du GODF et qui atteste la continuité de son appartenance maçonnique : lors de sa mort la loge « La Syrie » à Damas rend hommage publiquement au « plus grand membre dont elle se glorifie »14. De plus lors de mon dernier séjour à Damas en 2004 de nombreux syriens m(ont apporté leur confirmation à partir de documents de leurs parents de l’époque…

C’est donc dans ce contexte euphorique que les Franc-Maçons se manifestent pour féliciter eux aussi l’Emir, à la fois par l’envoi de cadeaux et par des lettres qui traduisent bien l’idée que se font les Français du résistant algérien exilé au moment où Napoléon III rêve du Royaume arabe.

La première lettre émane de la loge parisienne « Henry IV » qui a offert un bijou à l’Emir. Celui-ci ne pouvait pas rester insensible à cette médaille15 dont le symbolisme était très parlant : un cercle posé sur un double carré rayonnant avec au centre sur fonds d’émail vert une équerre à laquelle sont suspendus les éléments du théorème du carré de Pythagore. Abdelkader a pu se dire que les Francs Maçons avaient peut être quelque choses dans leur besace…

Comme nous savons qu’il y a eu plusieurs demandes adressées à l’Emir, il est intéressant de se demander pourquoi il n’a répondu qu’à celle-ci. L’Emir a été sensible à cette invite fraternelle mais il ne pouvait que sourire de l’image triadique que les Maçons lui proposent de l’Islam : leur lecture est aux antipodes de la sienne. Les Maçons pensent à la force guerrière (‘Umar et l’image de l’Emir combattant va revenir sans cesse dans toute cette affaire), à la science (Ibn Roschd/Averroes et les rappels de la grandeur des Arabes sur ce plan) et à la philosophie (al-Farabi). Or, et même si cela est, l’Emir lui, pense à la force de la gnose, au courage et à la sensualité, comme on peut le constater dans ses propres réponses et cela posera des problèmes de traduction aux Frères.

Nous possédons au moins une autre lettre adressée à l’Emir, qui conforte mon hypothèse. Certes, à première lecture, il s’agit de la même image française d’un Abdelkader protecteur des victimes du fanatisme. C’est celle de la Loge « La Sincère Amitié », cosignée par Murat dont il est inutile de rappeler qu’il est un des patrons de la Maçonnerie à travers l’O.P.A napoléonienne et l’Egyptomanie. Cette lettre est en fait fort différente de la précédente ; elle est beaucoup plus de forme chrétienne ; or cette Loge comprenait en son sein l’Ambassadeur du Shah et plusieurs persans musulmans. Alors que la Loge Henry IV s’est efforcée de situer sa lettre dans une certaine connaissance culturelle arabo-musulmane, le texte de « La Sincérité » commence par « il n’a que Dieu qui soit Dieu » et insiste sur Dieu le père. « Notre père commun », « le Grand Architecte de l’Univers » et « Dieu » alors que la lettre de la Loge Henry IV ne fait allusion qu’à ce « Dieu que nous adorons tous ».

Toujours est-il que l’Emir a choisi de répondre à la première loge.

L’Emir ne croit pas au hasard car à Amboise il a parcouru le chemin de l’Abraham coranique et comme l’Ami intime il a élucidé le dévoilement et il ne prend plus, ni la vision ni le songe à la lettre… D’autre part sa mère vient de mourir et l’a ainsi libéré pour son dernier parcours : entre 1861 et 1865 il ne fait que voyager y compris aux Lieux Saints. Elle était le dernier obstacle pour que la plus basique des initiations puisse enfin se réaliser. Il dira à ceux qui lui reprochent de quitter sa famille : « c’est vrai ma famille m’est chère, mais Dieu m’est encore plus cher ».

Mais les Maçons ne savaient pas tout cela, nous en avons la preuve dans une lettre que publie Yacono dans son ouvrage sur la Maçonnerie algérienne16. Cela rend plus étonnant encore cette ambiguïté de la lettre de la loge Henry IV mais aussi celle d’autres textes que j’ai présentés ailleurs : à la fois ils reprennent tous les poncifs de l’époque sur l’Orient, mais en même temps ils présentent des aspects très positifs dans la représentation du passé et d’un avenir possible à travers les allusions à la « vigoureuse nationalité … la magnanimité de cette race qui n’a pas dégénéré mais semble assoupie… qui peut se réveiller pour de grandes œuvres … qui manifeste de la générosité et du dévouement… qui a eu de grands ancêtres qui ont transmis la culture à l’Europe… »

Il est tout de même fascinant de constater que cette image correspond pratiquement à celle qui sera développée quelques années plus tard par l’ensemble des artisans de la Nahda. Or nous savons, depuis le thèse de Thierry Zarconne que l’un des vecteurs de cette nouvelle idéologie fut, en partie, les loges. Il y a là un chassé croisé surprenant à moins que ce ne soit une ruse ou une aporie de plus dans une Histoire qui n’a sans doute pas le sens pour les mystiques et pour les historiens.

Mais cela ne saurait nous faire oublier l’incompréhension de la démarche d’Abdelkader par les contresens que commettent les Maçons pour leur interprétation. De plus cela ne saurait expliquer les aspects entièrement négatifs de l’image de l’Orient qu’ils diffusent en même temps. Si l’on excepte quelques rarissimes remarques sur la tolérance de l’Islam il apparaît à l’évidence, à travers tous ces textes, que le discours maçonnique est absolument souché sur celui de l’époque et donc de l’Occident d’alors (de Quinet à Renan en passant par Sylvestre de Sacy) ; il n’est en rien autonome et il oppose à « l’ignorance », au « crime », au « fanatisme » et à la « barbarie » le « flambeau de la Vérité ». les francs-maçons n’échappent pas à la règle et reproduisent ce discours à l’identique même lorsqu’il s’agit en contre-point, pour eux, de magnifier leur nouvel Héros.

Mais nous allons constater que le projet des maçons et l’intention de l’Emir différaient quelque peu.

L’hagiographie maçonnique est constituée à partir d’une brochure spéciale éditée part le G.O.D.F. 5N° 293, 1865, 42p.). Ce texte va servir de base à tous les pendants plus de cent ans : « Dans notre dernier numéro (il s’agit d’un article de la revue le Monde Maçonnique de 1865, p.228) à propose d’une plaisanterie de la Gazette de France, nous disions que le Frère Abdelkader avait été initié à Alexandrie (Egypte) pour le compte de la R \ L \Henry IV, O\de paris. C’est le 18 juin 1864, que la Loge des Pyramides procéda à son initiation ».

Mais ce que la Gazette de France, qui nous accuse d’être les ennemis de la religion catholique et de vénérer tous les autres cultes, ignore ou feint d’ignorer, c’est que le célèbre Emir, l’ardent sectateur du Coran, comme l’appelle le journal, fut admis dans la Franc-maçonnerie à la suite de sa belle conduite lors des massacres de Syrie où il sauva 12 500 chrétiens des mains fanatiques ; et que notre institution ne tint à le compter parmi les siens que parce qu’au milieu de ces scènes de carnage et de sang, il apparut lui, le descendant du prophète, non point comme le représentant fanatique d’une secte, mais conne le disciple de cette morale indépendance de toute idée surnaturelle, qui place le respect de la personne humaine au-dessus des divisions et des passions religieuses, et qu’il fit ainsi, par anticipation, une oeuvre essentiellement maçonnique.

La suite étant le récit, mot pour mot reproduit des dizaines de fois à partir du même texte. Par delà l’image que se font les Maçons de l’Emir et par delà la fonction que les français et les Francs_Maçons vont lui proposer il s’arrêter un instant ici sur leurs projections inconscientes.

Il y a la fois manifestement transfert des Maçons sur leurs propres valeurs et méconnaissance de l’Islam. Abdelkader se comporte comme tout musulman pieux le ferait envers les Dhimmis/Protégés et il utilise pour cela, dans un cas grave et d’émeute, la notion et la pratique du Horm de la protection dans une enceinte sacrée. Et lorsque les Maçons y voient une œuvre essentiellement maçonnique par anticipation ou encore que l’Orateur de la Loge Henri IV voit le « drapeau de la tolérance face à l’étendard du prophète », c’est parce qu’ils n’ont pas perçu que cette action étaient essentiellement musulmane et ces paroles strictement coranique. Les termes « pas de contrainte en religion (lâ Iqrâhâ fi al-Din), la vraie route se distingue assez du mensonge » renvoient en effet au texte du Coran lui-même.

Que l’Orient fût un topos, une référence mystique et en partie négative on le savait. Et les francs-Maçons imprégnés de cette image vont saisir l’opportunité de l’action d’Abdelkader pour diffuser leurs idéaux. La réponse de l’Emir ne ce fit guère attendre ; elle contenait une demande formelle d’initiation.

La Loge Henri IV, envisageant la portée d’une telle initiation pour l’avenir de la Maçonnerie en orient, accueillit cette demande avec empressement et s’occupa immédiatement de chercher les moyens de la réaliser. Une deuxième lettre fut écrite à l’Emir pour lui poser les conditions de l’initiation et les questions à résoudre. Il y répon,dit de la manière la plus franche et la plus catégorique. Satisfaite de ses réponses, la Loge chargea le Frère Vennez, son Vénérable, de s’entendre avec le Grand Orient de France sur la manière dont on pourrait procéder à cette initiation qui offrait un grand obstacle dans l’absence du récipiendaire.

Le prince Lucien Murat, désireux de faire pour la Franc-Maçonnerie une aussi glorieuse acquisition, s’était prêté avec bonne grâce à tout ce qui pouvait faciliter, et nous nous apprêtions à consommer ce grand acte quand les évènements qui vinrent troubler la bonne harmonie dans le sein de l’Ordre amenèrent un retard fâcheux dans l’exécution. Après l’élévation du Maréchal Magnan à la grande Maîtrise, la loge voulut donner suite à son projet, en vertu de l’autorisation que lui avait accordé l’Administration précédente. Des obstacles lui furent opposés. On sut alors qu’il y a avait à Alexandrie une Loge française : Les Pyramides d’Egypte ; on parlait en même temps d’un voyage de l’Emir dans ces contrées. La Loge Henry IV pensa que, par cette loge on pourrait enfin arriver au résultat tant désiré et décida qu’il écrirait à ce Respectable atelier pour le mettre au courant de toute cette affaire et lui proposer de faire, le cas échéant, l’initiation de l’Emir Abdelkader, au nom de la Loge Henri IV.

« Après une bienveillance et une courtoisie toute maçonnique le Frère Custot, Vénérable, nous fit savoir que la Loge Les Pyramides d’Egypte se mettait tout à notre disposition et qu’on allait suivre les démarches de l’Emir – alors à la Mecque ou à Médine – afin de profiter de l’occasion quand elle se présenterait. Toutes les pièces furent donc expédiées et à la fin de mois de juin 1864 nous apprenions officiellement que l’Emir avait été initié au 1er grade dans la Loge des pyramides d’Egypte »17

On voit que deux thèmes principaux se retrouvent toujours : Abdelkader, qui est un être acquis à la tolérance, est digne de diffuser ces idées. Dans ce style propre aux Francs-Maçons qui a au moins le mérite de la clarté derrière l’emphase, on peut corroborer tout le discours ainsi : « le Miracle de fraternité qu’elle accomplit aujourd’hui doit porter ses fruits ! le glaive maçonnique que nous confions aux mains si pures de notre bien-aimé Frère Abdelkader ne jettera pas moins d’éclat que l’épée du guerrier ; et il me semble voir, à la clarté de notre étoile, derrière notre soleil, un nouveau jour se lever pour l’Orient ! » - clame Nicoullaud, Orateur de la Loge des Pyramides, Orient d’Alexandrie.

 

L’intention du G.O.D.F., par delà la politique française, apparaît tout aussi clairement dans différents discours qui accompagnent les cérémonies de l’initiation d’Abdelkader tant à Alexandrie qu’à Paris, comme en témoigne la planche (discours) de l’Orateur de la Loge Henry IV, le 18 juin 1864 à Paris :

« L’émir Franc-maçon, c’est pour nous le coin entré dans le roc de la barbarie, c’est la cognée placée à la racine du mancenillier de l’ignorance aux fruits mortels, et destinée à l’abattre dans un temps prochain. Les conséquences de cette initiation, on peut les apprécier quand on a entendu les réponses de l’Emir aux questions qui lui ont été posées par nous à ce sujet, d’une part, et d’autre part les actes sublimes que nous a si bien retracés le pinceau du Frère Nicollaud. L’homme qui, au service d’une intelligence aussi haute, possède une telle énergie, une telle puissance de fascination, ne saurait reste inactif pour le bien. Armé du flambeau de la vérité, il le fera rayonner autour de lui. Après avoir éclairé ses fidèles Mogrebins d’abord, il les enverra à leur tour porter la bonne parole, prêcher de bouche et d’action l’amour et la tolérance, et leurs doux enseignements confirmés par l’exemple et incessamment répétés, feront sur ces générations l’effet de l’eau qui, tombant goute à goutte, mais sans cesse, finit par creuser son lit dans le roc le plus dur. ».

« Nous voyons là un germe de paix et de concorde qui, s’il est bien cultivé, facilitera d’autant la tâche de notre Frère Abd-el-Kader auprès de ses compatriote et coreligionnaires. Son ascendant, qui est celui du courage et de la vertu fera fructifier sa parole. C’est dans le but de l’aider encore que, par correspondance régulière et suivie, nous allons le tenir au courant de nos travaux et autant que possible de la marche de la Maçonnerie à travers le monde. Et si le Grand Architecte de l’Univers daigne seconder ses efforts et les nôtres, nous verrons enfin l’Orient, secouant son linceul, sortir autre Lazare de son tombeau et renaître plein de vigueur pour la vie morale et la civilisation ».

« Voila…que, comme nous, vous comprenez toute l’importante d’un tel acte, et que nous unissez vos veux aux nôtres, pour en voir sortit un jour la régénération sociale de toute la race arabe ».

L’avantage du discours explicite est qu’il peut d’abord être pris au mot : cette première mission est donc parfaitement claire. L’Emir doit diffuser les idées de la Franc Maçonnerie tel le « coin entré dans le roc de la barbarie », destiné à abattre les fruits de l’ignorance. Mais, pour cela il devra créer des Loges et contribuer à « orientaliser » la Maçonnerie. Or Abdelkader lui, pense qu’il a une autre mission en sens inverse, de l’Orient vers l’Occident ! Il est en ce sens le précurseur annonciateur de R. Guenon et du Sheikh al-̀Alawi.

« Ce que nous avons vu par-dessus tout dans cette initiation, mes Frères, c’est d’arriver par l’Emir à constituer dans l’Orient des Loges indigènes. Nous désirons que la Maçonnerie s’orientalise en quelque sorte, qu’elle reporte aux lieux qui furent son berceau tous les bienfaits dont elle est susceptible, qu’elle déchire le bandeau de l’ignorance qu’elle brise à jamais le glaive du fanatisme et ramène enfin ces nations dévoyées au Grand Temple de humanité par les doux chemins de l’amour et de la fraternité ».

« Nous savons bien que déjà dans l’Orient, à Constantinople par exemple, il existe des Ateliers maçonniques qui portent haute et fière bannière ; nous le savons et nous nous en réjouissons, mais ces Loges, fondées par les nombreux européens qui habitent ces contrées, ne sont fréquentées que par eux, et ne font pas, que nous sachions, d’adeptes parmi les musulmans. Nous croyons que c’est là un fait regrettable et auquel il y a lieu de porter remède. Aussi, ne saurions-nous trop donner d’éloges et de remerciements à notre bonne sœur, la Respectable Loge « Les Pyramides d’Egypte », à l’Orient d’Alexandrie qui, entrant résolument dans une plus large voie, a bien voulu combler nos désirs en donnant la lumière au plus Illustre, au plus méritant sans contredit des enfants du Prophète, à celui dont la Maçonnerie peut le plus attendre pour la propagation de la morale et de ses principes ».

 

C’est bien sûr parce qu’ils sont convaincus de l’intérêt de cette initiation que les Frères d’Alexandrie acceptèrent de procéder à la cérémonie par procuration et ils répondent à cet effet à la Loge Henry IV :

« …convaincus que c’est entreprendre une voie sûre, peut-être même rapide pour arriver à répandre les bienfaits de la lumière maçonnique parmi les populations arabes, et parce que son noble exemple facilitera les moyens de les arracher à leurs pernicieux préjugés pour les lancer vigoureusement dans notre vaste champs de civilisation européenne », lettre du 29 mars 164, archives du G.O.D.F.

Les allocutions des Officiers de Loge lors de son initiation et les comptes rendus qui en sont faits en France dans les milieux maçonniques, que ce soit dans la presse maçonnique ou dans les procès-verbaux des réunions (qui se trouvent dans les registres accessibles à la bibliothèque du G.O.D.F.) confirment cette image de l’Emir nouveau « maillon de la chaîne d’union » et propagandiste de la fraternité humaine.

Mais la planche de réception de Emir est terrible : l’Orateur évoque cyniquement la Mère et la Veuve, ce qui pour être maçonnique n’est pas très charitable pour quelqu’un qui vient de perdre sa mère et je ne sais comment ce Frère a pu le construire avant de le lire en public : soit il était totalement inconscient, mais pas innocent du tout ; soit il était diaboliquement machiavélique. Je ne prendrai qu’un point de vue, tout en tenant compte du fait qu’habitat Alexandrie il savait un minimum de chose sur l’Islam mais pas sur ma psychanalyse… Il insiste lourdement sur les mécanismes régressifs bien plus il le fait d’une manière cruelle pour Abdelkader car il doit lui rappeler son infortune pourra mettre en place le mécanisme de sécurisation : « Mais où vont-ils se cacher, lorsqu’ils fuient effarés aux bruits des cataclysmes sociaux ? DANS LE SEIN DE CELLE qui les fit naître… ». C’est dans les bras « toujours ouverts » de la mère que va se réfugier l’homme vaincu, poursuit imperturbablement l’Orateur, qui devient alors explicite : « Ainsi quand les horreurs de l’univers profane chassent et maudissent ces fils puînés de la Maçonnerie, celle-ci les accueille ».

Je ne sais non plus ce qu’Abdelkader a entendu de ce discours qu’on lui traduisait au fur et à mesure. Il faut donc puiser dans ses propres réponses pour essayer de comprendre ce que lui-même percevait comme image de la Maçonnerie à travers ce que lui en avaient dit les Maçons, et par-delà l’image qu’ils se faisaient de lui.

 

La vision d’Abdelkader

Je la tire de ses lettres et réponses puisque la loge Henry IV avait demandé à l’Emir de répondre aux quatre questions qui sont habituellement posées à tout postulant. Car contrairement à ce qu’ont écrit plusieurs historiens18, il ne se « laissa » pas initier et ne se contenta pas de remercier la loge pour son cadeau puisqu’il écrit : « J’ai le désir très réel de m’associer à votre confraternité d’amour… » Or l’Emir ne pouvait se tromper sur les intentions des Frères dont la lettre se terminait ainsi :

« Et Dieu vous bénira, car vous serez véritablement son apôtre ; et nous nous réjouirons en lui parce que, par vous, son œuvre croîtra et multipliera avec la majesté du cèdre du Liban, avec le parfum des roses de Sâron, et que grâce à vos glorieux efforts, les générations futures goûteront en paix les fruits de l’arbre de vie ».

Voici la première réponse de l’Emir : « Actuellement, j’adresse à votre Compagnie très excellente ma lettre à trois fins, conformément à mon désir :

" 1) De manifester ma gratitude à vos seigneuries sur les insignes bénis que vous voulez me faire accepter, lesquels me sont parvenus, bien que je n’en sois pas digne (si ce n’est à cause de ma grande affection pour vous tous et de ma propension particulière pour votre belle association), car leur prix est à mes yeux plus grand que celui de la couronne qui ornait Alexandre, fils de Philippe le Grec, c’est pourquoi je les ai reçus avec joie et grande vénération ;

«  2) Pour que vos seigneuries sachent bien que j’ai le désir très réel de m’associer à votre confraternité d’amour et de participer à vos vues dans la généralité de vos excellentes règles car je suis disposé à y déployer mon zèle.

« et lorsque vous m’aurez fait connaître les conditions et les obligations qui me sont imposées, je les observerai fidèlement conformément à ce que vos seigneuries m’indiqueront. Et je me trouverai extrêmement heureux quand je rencontrerai quelqu’un des membres les plus considérables et les plus distingués de votre Société, à cause de l’idée avantageuse que vous avez eu de moi ;

3) Afin que dorénavant une correspondance amicale ait lieu entre nous, sans interruption, car je suis prêt à faire tout ce que vous croirez devoir me marquer, en exécutant avec joie ce que les statuts de votre amitiés exigeront de moi, quand je saurai à quoi je suis tenu pour l’accomplissement de mes obligations.

« Je finis en renouvelant l’expression de ma reconnaissance envers vous tous, en tout temps et en tout lieu et en adressant l’assurance de ma considération respectueuse à toute la Société, dans les quatre points cardinaux.

« Que Dieu très-haut nous rende contents et satisfaits. Amen.

« L’Ami fidèle, le Saïd Adb al-Qadir, fils de Muhi al Din, Damas, le 10 août 1864 ».

Par delà la formule un peu pompeuse de « vos seigneuries » que l’on peut mal traduire autrement, j’ai fait ressortir les phrases clés que d’ailleurs les Maçons vont retenir. De plus Abdelkader donne un premier signe ésotérique : les 4 points cardinaux, dont on a déjà vu l’importance dans sa conception de l’espace à l’occasion de la Zmala. Mais celui-ci n’est pas relevé parce que les Frères parisiens sont sur une toute autre problématique : se servir de l’Emir.

La loge Henry IV répondit à la requête par une longue lettre expliquant les buts de la Franc-maçonnerie et exposant les conditions de l’initiation puis demandant à l’Emir de répondre aux questions posées habituellement aux postulants. La Loge envoie à l’Emir la constitution du Grand Orient de France et quelques informations sur l’Obédience qui ne pouvaient en rien choquer Abdelkader puisque la Maçonnerie est, à cette époque, clairement désiste.

« Quels sont les devoirs de l’homme envers Dieu ? … envers ses semblables ?...envers lui-même ?

Après avoir répondu à ces trois questions, veuillez, comme corollaire, nous dire vos idées :

« Sur l’immortalité de l’âme,

« Sur l’égalité des races humaines aux yeux de Dieu ;

« Sur la manière dont vous étendez la tolérance et la fraternité.

« Voilà sur quoi, Très Illustre Emir, vous êtes prié de nous donner le résultat de vos mûres réflexions, résultat qui, nous n’en doutons pas sera conforme à ce que nous attendons de vous.

« Cette formalité remplie, il vous restera à nous adresser votre testament. Ce mot a droit de vous surprendre, et nous nous hâtons de vous en expliquer la portée en cette circonstance.

« Le néophyte admis à subir les épreuves de l’initiation est d’abord introduit dans un endroit sombre, tendu de noir, loin du bruit des hommes et de la lumière du jour, où il voit inscrites sur les murs des inscriptions qui le rappellent à la vanité des grandeurs, au néant de la vie.

Suit la description du « Cabinet de réflexion » qui correspond à la Khalwa et l’Emir sait mieux que quiconque ce qu’est la descente en méditation, lui qui a passé plus d’un an en retraite à Médine…

« Nous attendons votre réponse aux questions que nous vous avons posées, réponse claire et catégorique, comme nous sommes en droit de l’attendre de celui qui sent et pense avec nous, et immédiatement, dans les délais conformes aux règlements, nus vous adresserons la collation aux différents grades, avec les instructions qu’ils comportent et les droits qu’ils confèrent.

« Quand vous serez pénétré de leur esprit, vous sentirez le besoin de les propager pour le bien de l’humanité ; vous appellerez à la lumière les nations qui dorment encore à l’ombre de la mort ; vous réveillerez en elles le feu sacré en les conviant au grand œuvre de la fraternité universelle : et Dieu vous bénira, car vous serez véritablement son apôtre, ; et nous nous réjouirons en lui parce que, par vous, son œuvre croîtra et multipliera avec la majesté du cèdre du Liban, avec le parfum des roses de Sâron et que grâce à vos glorieux efforts, les générations futures goûterons en paix, les fruits de l’arbre de la vie.

« Que le Très haut, daigne nous exaucer en répandant sur vous toutes ses bénédictions, tel est, Très Illustre Emir, le vœu le plus ardent de vos FF\ dévoués.

« Les Maçons de la Loge Henri IV »

Les réponses d’Abdelkader aux questions posées pour son admission par la Loge Henry IV19 parce qu’elles sont de véritables responsa pour lesquelles l’Emir adopte un ton et une méthode d’expression assez scolaires car il ne pouvait pas surestimer l’aptitude d’Européen, même initiés, à comprendre un enseignement ésotérique musulman ; elles se présentent donc comme un véritable petit traité cosmogonique et contiennent sans doute la réponse religieuse, métaphysique, psychologique et même mystique à la question : mais comment l’Emir a-t-il pu adhérer à la Franc-maçonnerie ?

Pour moi la réponse ne fait aucun doute : par conviction. Conviction que cet Ordre était sans doute utilisable comme l’une des voies, soit comme pont entre l’Orient et l’Occident pour le dépassement des querelles théologiques, soit pour amener certains Européens sur le chemin de l’Orient, soit, mais ce serait trop beau, parce que la Franc-maçonnerie apparue à l’Emir comme la seule institution européenne digne d’être sauve il l’affirmera plus tard presque clairement. Autrement dit je formule l’hypothèse de l’arroseur arrosé : les Francs-maçons ont cru et pensé utiliser Abdelkader, mais le Maître avait d’autres projets pour eux … qu’ils ne purent tenir : je ne pense pas les Frères aient tous pu percevoir le couple Batin/ Zahir de ce texte.

Manifestement plusieurs développements à double sens leur ont totalement échappé. De plus la réponse est succincte et Abdelkader, sans doute comme dans sa lettre aux Français, parle un langage simplifié bien qu’il semble s’être fait quelques illusions sur la capacité des Francs-maçons à comprendre son message ésotérique… et il faudra attendre un siècle et plus pour que quelques uns s’en aperçoivent. Pourtant ce texte est loi d’être négligeable et je me contenterai de quelques points de repère puisque je traite ailleurs de la pensée profonde de l’Emir.

 

Pour lui l’initiation est toujours montante et se traduit par des niveaux (Hudud) parcourus par le voyage de l’homme en lui par le Wird et le Dhikr dans la loge, et dans l’universalité de Adama, à travers la grâce providentielle : la Baraka dont il veut donner le bénéfice à la France. Ce peut être une stratégie dans le mesure où il n’est pas encore sûr des capacités maçonniques. Le minimum qu’il prête aux Francs-maçons c’est qu’ils savent que la voie initiatique, celle de l’ascèse, est ascendante et que la voie mystique, celle de la grâce, est descendante. Qu’elles ne se confondent pas si elles se croisent parfois Ils ne peuvent bien sûr pas TOUS savoir que le processus initiatique et le Grand Œuvre hermétique ne sont en réalité qu’une seule et même chose : la conquête de la lumière divine qui est l’unique essence de tout spiritualité. Dans le vocabulaire kadérien, cela se traduit ainsi : le Tawhid, la connaissance de l’Unité, consiste à connaître les hudud/limites, degrés célestes et terrestres et à reconnaître que chacun deux est unique en son rang et degré sans qu’aucun autre ne lui soit nécessaire.

Par contre, je trouve la réponse sur l’égalité des hommes très révélatrice de la personnalité de l’Emir, il y présente ses codes de perception du réel : de l’objet naturel, le morceau de bois non apprêté, à l’objet technique mis en forme par l’homme. Il précise ses centres d’intérêt où prédomine un fort narcissisme. Abdelkader sera toujours soucieux, par delà la modestie de sa tenue vestimentaire, de l’état de sa barbe qu’il teignit en noir jusqu’à la fin de sa vie. Il est dans la voie droite puisque son attention pour ce qui est beau, et plus particulièrement dans on corps et sa propre figure, renvoie à un Hafith célèbre « J’ai vu mon Seigneur sous la plus belle des formes… » Lire le Coran est bien se pencher sur ce miroir des signes qui reflète l’image divine.

Puis le thème de la mort revient à la fois parce qu’Abdelkader se sent menacé mais surtout parce qu’il rappelle pourquoi nous ne pouvons pas trop jouir de ce monde. Tout au moins que le statut de la mort n’est pas celui que lui attribuent les ignorants et les imbéciles : seule elle permet de voir Sa face. « Regarde ce que j’ai voilé afin que tu sois ainsi… »

Ainsi ce petit texte d’Abdelkader me paraît bien plus important que d’autres à usage des Européen et il faut bien qu’il ait cru que les Maçons pouvaient comprendre, sinon qu’est-ce qui aurait bien ou le pousser à s’engager et à se dévoiler ainsi ?

Un des rares auteurs à y faire allusion à l’époque (Ph d’Estailleur) soutient qu’il s’agit de calmer les Israélites. C’est d’autant plus curieux qu’à cette époque les Juifs, en Algérie mais aussi dans tout l’Europe maçonnique sont pratiquement absents des Loges qui pour la plupart ne les acceptent pas. Ceci est d’autant plus intéressant que l’hostilité des Musulmans envers la Franc-maçonnerie est essentiellement justifiée par sa (soi-disant) collusion avec le Sionisme dont elle serait un enfant occulte. Argument qui ne sera développé que beaucoup plus tard et diffusé après la création de l’Etat d’Israël mais que l’on trouve en germe dans le protocole

La deuxième hypothèse est qu’Abdelkader, largement doté par la France, cherchait toutes les occasions de démonter sa fidélité. Il me paraît douteux que l’Emir se soit jamais senti l’obligé de la France sur ce plan quand on sait quel usage il faisait de sa fortune. Il a par ailleurs toujours été clair sur le sens de sa promesse à Napoléon III et nous savons que le Royaume de l’intéressait guère.

Une hypothèse corollaire vient de se greffer sur celle-ci : Abdelkader est obsédé par la mort et en Syrie il sent que sa vie pourrait être en danger, surtout après le rôle qu’il a joué dans cette affaire de 1860 ; certains même l’accusent de ne pas être musulman mais un « africain, un vaincu réfugié sur le territoire ottoman… encore plus étranger qu’aucun pacha turc » Il a donc besoin d’appuis européens pour survive comme il le reconnait d’une façon curieuse qui tranche avec l’image et charisme qu’il produit en Europe. Or il dit clairement que l’initiation dans ce cas atténue l’angoisse de la mort. Surtout si l’on prend le sens complètement ésotérique : « Fais moi mourir pour je vois Ta face… ».

La troisième hypothèse, plus sérieuse celle-là et qui dérange passablement les Algériens qui ont fait de l’Emir un héros résistant et fondateur de l’Etat algérien moderne (ce qui est aussi indéniable) est que Abdelkader avait évolué vers un cosmopolitisme musulman qui lui faisait négliger sa patrie provinciale au profit d’un Dar al-islam régénéré par l’apport occidental.

C’est une hypothèse qui se tient bien lorsqu’on étudie la pensée de l’Emir, ses écrits de maturité et sa vie à Damas près de la tombe de son Maître Ib ‘Arabi. En ce sens la Loge est mobile chez les opératifs musulmans et chrétiens. En ce sens renoncer à l’immobilité liée au pays natal, avec le pèlerinage, l’engageait déjà dans le Tachriq et au bout du voyage en Orient il découvrit que celui-ci était vertical. Il faut alors renoncer à la Terre-Mère pour s’avancer dans la Voie de Dieu. Or il en est là de son chemin puisque sa mère est morte et qu’il a été « ravi » dans la grotte de Hira.

 

Cher Ibn ‘Arabi il existe un Centre suprême hors de la forme particulière de l’Islam et supérieur à lui et il est du devoir du musulman de demander l’initiation en dehors de sa forme religieuse : c’est le Sixième pilier de l’Islam. Abdelkader a-t-il transféré le modèle confrérique originel de son pays sur une institution similaire/comparable européenne ? Car comment expliquer qu’il ait parcouru trois confréries musulmanes pour accepter une confrérie française et chrétienne ? Le devoir religieux, la curiosité ésotérique, la régression mortificatrice n’expliquent pas tout pas plus que le désir de fusion dans un groupe fraternel ou la recherche d’appuis politiques. Cet ensemble est d’ailleurs applicable à tout postulant quel que soit son état.

Il reste donc la seule hypothèse que je crois pertinente, encore une fois confirmée par la lecture de ses œuvres inédites à l’époque : Abdelkader est un vrai mystique, un chercheur en initiation, un muçtassawif, et comme le racontent tous ses Maîtres dont il fait sa lecture, l’initiation peut être reçue par ou à travers un chrétien, un animal, un mort et même un impie : plus bas est l’initiateur plus haute est l’initiation. Alors pourquoi pas par le biais d’une société initiatique qui se veut un pont entre l’Orient et l’occident. L’arroseur arrosé permet de faire la jonction par le Brzakh al-Barazikh, le pontifex, isthme des isthmes.

Cette idée a pu séduire l’Emir tel que je le perçois à travers son Livre des Stases. Il écrit bel et bien qu’il n’y a pas lieu de retenir l’opinion de toutes les catégories de philosophes et de théologiens. Et la lecture des écrits spirituels de l’Emir me pousse à soutenir que son respect des itinéraires des autres s’appuie sur la certitude que Dieu dépasse leurs croyances : la pierre de touche dans toute expérience mystique est l’attitude qu’elle éveille à l’égard de tous nos frères en humanité. L’Emir s’adresse donc à chacun de nous en potentialité, à la Qudra de l’Homme.

Pour Abdelkader l’initiation est la première porte de ces spéculations parfaites : elle se compose de la science des lettres de l’Annonce (Da’wa) car l’intellect inaugural est inséparable de la prophétie, de la science de son évocation/Dhikr et de celle des nombres, l’ensemble formant l’herméneutique spirituelle, le Taw’il étant incarné par le Murchid, maître vivant ou mort. Abdelkader ayant pratiqué les deux comme on l’a vu, pense qu’il pourrait être de Barzakh/isthme en étant le « mourchif », le directeur de conscience initié d’une Maçonnerie porteuse du Verbe architecte. Il ne savait pas que le Franc-maçonnerie française, pour des raisons historiques contingentes, allait enfouir ce trésor dans ses oubliettes pendant près d’un siècle…

Abdelkader fut le seul « oriental » initié à souffler le pneuma du Lam/Alif et donc de AL (al-Hayulâ) dans le plus bas des postulants, son frère égaré l’ « occidental ». Parce qu’il avait compris que c’est ainsi qu’en Méditerranée du Livre on peut franchir la ligne qui sépare l’ombre de la Lumière mais seulement à las cinco de la tarde ou dans le troisième tiers de la nuit… les temps n’étaient pas encore venus. Nous ne sommes pas encore arrivés au troisième tiers de cette nuit du sommeil de l’Univers…

Reste que cela n’épuise pas le sujet et ne nous éclaire pas sur les autres musulmans francs-maçons comme ses fils, plusieurs élèves d’Abdelkader et sans doute Al-Afghani, Abduh, etc : pourquoi est-ce par ce chemin tortueux que la modernité se frayait un passage à traves la foule infinie des hasards, comme le dirait Engels ? Peut-être parce que le langage, codé en tant que sub-culture, de la Franc-maçonnerie était ce que l’Occident produisait de moins éloigné de la culture musulmane. Dans ce cas cela signifierait a contrario que la Franc-maçonnerie est alors l’expression la moins mauvaise en Occident d’un phénomène banal en Orient porteur sans le savoir tout en s’en doutant, comme une ânesse portant des reliques, d’une parcelle de la Tradition, tout au moins du dialogique Batin/Zahir. Malgré ses critiques virulentes c’est ce que pensait Guénon qui, lui fit le chemin inverse de la Maçonnerie vers l’Islam20

L’Emir Abdelkader ne pouvait pas saisir les causes circonstancielles qui firent que le Grand Orient de France devait (sous l’impulsion d’un pasteur nîmois !) abandonner la référence au Grand Architecte de l’Univers en 1877. Mais à cette époque ses liens avec le G.O.D.F.sont distendus ; cependant il est inscrit au registre de la Loge la Syrie de Damas et ses fils sont initiés dans des loges anglaises et les visiteurs maçonniques témoignent du bon accueil fraternel que leur donne l’Emir ; j’ai retrouvé quelques relations sur la Loge Les Pyramides d’Alexandrie dans les archives de Toulon, mais personne ne sait où se trouvent les archives de cette Loge (peut être au Dar Al-Kutub au Caire puisque Nasser avait fait saisir tous les papiers maçonniques en 1967). Enfin lors de sa mort, la loge « La Syrie » de Damas publie un long communiqué qui laisse à penser que l’Emir était bien membre régulier de cet atelier : « … un des grands devoirs de cette loge était de faire part… de la douloureuse perte du plus grand membre dont elle se glorifie, de l’Emir illustre, bienfaiteur de l’humanité, du zélé champion de l’honneur, du regretté frère l’Emir Abd-al-Qadir ben Muhiddinne… ». Suit toute une série de considérations sur les vertus de l’Emir et une demande pressante aux « Frères français » de pousser le gouvernement à continuer à subventionner la famille…(j’ai donné la référence supra)

Lorsqu’Abdelkader vint en France en 1865 une polémique se développa entre les Francs-maçons dont la presse de droite fit ses gorges chaudes parce que l’Emir n’assista pas à la cérémonie maçonnique prévue pour lui. Mais comme il reçu (le 28 août à Amboise) deux délégations maçonniques auxquelles il fit une déclaration quasi-dithyrambique : « je considère la Franc-maçonnerie comme la première institution au monde. A mon avis tout homme qui ne professe pas la foi maçonnique est un homme incomplet. J’espère qu’un jour les principes maçonniques seront répandus dans le monde entier. Dès lors tous les peuples vivront dans la paix et la fraternité ».

On est en droit de soutenir qu’il persévérait dans cette voie d’autant plus que rentré à Paris, il fut reçu, le 30 août, à la Loge Henry IV et répondit ainsi aux questions qu’on lui posa sur l’idée que pouvaient se faire les Orientaux de la Maçonnerie21 : « la Franc-maçonnerie dans l’Orient est mal considérée par les habitants ; on y regarde généralement les Francs-maçons comme des gens sans croyance (athées), sans lois, prêt à troubler l’ordre de la société. Moi-même, avant d’avoir lu les statuts de la franc-maçonnerie, je partageais les mêmes opinions, et ce n’est qu’après avoir approfondi son but et ses lois que je me suis convaincu que c’était la plus admirable institution de la Terre.

  • Pensez-vous pouvoir propager la Franc-maçonnerie dans ces contrées ?

  • Les peuples n’y sont encore pas disposés. Il serait même impossible, dans le pays que habite qu’une réunion maçonnique pût exister. Il est sévèrement défendu de se réunir secrètement ; ceux qui assisteraient à ces réunions seraient poursuivis et si moi-même je n’avais l’appui des puissances européennes, ma vie y serait en danger ».

Sur l‘observation qui lui est faite que la prospérité des contées occidentales – telles que la Hollande, l’Angleterre, les Etats-Unis, la France- est en rapport avec le rayonnement de la Maçonnerie dans ces contrées, il répond avec un sourire douloureux : « Ces pays sont libres, il n’en est pas de même en Orient ».

Et pour faire entendre que ces pays, libres aujourd’hui, ne l’avaient pas toujours été et que les autres pourraient le devenir, il demanda à un nouvel initié ce qu’il pensait d’un château qu’on lui avait montré en Touraine (sans doute Plessis-les-Tours), orné de grilles et de fourches patibulaires « où les chrétiens pendaient les chrétiens » !

Lucide et sans concession comme toujours avec cette admirable tolérance interne qui le caractérise, il déroute toujours ses interrogateurs par la subtilité de ses réponses. C’est, je crois, la dernière clé pour lire toutes ces « lettres aux français », quelles que soient leur forme. L’Emir, à travers les Maçons et par delà les français, s’adresse à tous les hommes. Pour lui la rectification ne concerne pas seulement la Communauté des musulmans. Il le dit explicitement dans une des réponses : l’homme doit « aimer son essences dans un autre que lui » et comme il fait partie de cette communauté dont parle le Coran (III, 104) « qui appelle au bien », il le fait là où Dieu lui-même le lui a indiqué. D’ailleurs le Coran n’enjoint-il pas « aux meilleurs » de rester là où ils sont ? D’autant plus qu’il a reçu l’autorisation d’enseigner et l’ordre particulier de proclamer les grâces qu’il a lui-même reçues : il le dit clairement dans le Mawaqif 37 : « Mais Dieu m’a en outre donné cet ordre de manière particulière à plusieurs reprises au moyen de ce noble verset : « Et quand à la grâce de Ton seigneur, annonce-là ! » Allusion à XCIII, 11.

En fait, ce voyage de 1865 en Europe est très important pour lui : il rêve de féconder l’Occident de spiritualité et d’apporter l’innovation technique à l’Orient. Il pense même que cette mission date de son ravissement inaugural d’Amboise qui l’a missionné sur ce point précis22. Il se doit d’apporter la Baraka/Bénédiction islamique à l’Occident comme bénédiction d’Abraham.

Aussi veut-il tout voir et discuter avec tout le monde : il redit sans cesse que si on l’écoutait il réconcilierait les hommes. Il veut aller voir le Pape et faire une Munadarat/controverse avec ses théologiens.

Il écoute, de retour à Paris, une leçon à la Sorbonne « Le discours d’Auguste au Sénat sur l’organisation de l’Afrique ». Napoléon III revient en effet d’Algérie où il a proclamé le senatus-consulte du 14 juillet 1865 imposant la nationalité française aux Algériens, qui n’en demandaient pas tant à ce moment là. L’empereur fit sonder Abdelkader sur le projet de Royaume arabe et Ismaël Urbain rapporte un « non » catégorique. L’Emir ne se laissera jamais entraîner dans les jeux politiques français en Orient et pourtant les bruits, les spéculations et les stratégies sur sa Royauté ne vont pas cesser pendant cinq ans. La Maçonnerie n’y fut pas étrangère ; mais elle ne pouvait savoir que la victoire de l’Emir se réalisera bien plus tard, sur un tout autre registre, en partie à travers elle. Ce n’est pas par hasard que la France est, aujourd’hui, un des hauts lieux de l’Akbarisme et de la réflexion traditionnaliste sur l’unicité de l’Etre.

Malgré la dégénérescence de la Franc-maçonnerie du GODF en particulier, l’initiation de l’Emir garde en effet une signification symbolique incontestable : elle atteste d’un lien formel entre une autorité de l’ésotérisme islamique et la seule organisation initiatique subsistant en Occident. Le Taçawwuf peut ainsi se transporter en Occident au moyen de véhicules appropriés (c’est le sens du bouddhisme également…) et le secret y est ainsi déposé en vue de la consommation des temps selon la vision akbarienne du dernier tiers de la nuit.

En ce sens la France est une chance pour l’Islam parce que l’Islam est une chance pour la France. Même si quelques intégristes du laïcisme et autres francs maçons égarés dans le séculier ne n’en sont pas encore aperçus.

 
1 Tout d’abord les travaux de Michel Chodkiewicz, Ecrits spirituels, Seuil, 1987 ; ceux de C.A Gilis (référence infra), puis une traduction incomplète également de A. Khurshid aux éditions alif, Lyon, 1996 ; et enfin sous le même titre Le livre des haltes, une traduction complète annotée en deux volumes de Michel Lagarde, Brill, Leiden, 2000 et 2002.

2 Je suis les travaux de Mgr le Cardinal Henri Teissier, Archevêque d’Alger qui a livré de nombreux documents sur ce sujet et qui, le premier, a proposé une traduction commentée de « l’autobiographie » rédigée par l’Emir et son beau frère Ben Thalmi lors de leur séjour à amboise. Ce manuscrit dont avait hérité l’ancien maire d’Alger J. Chevalier, par suite de ces relations avec la famille de Marie d’aire et duits général de Boissennet, officier qui fut « aide de camps » de l’Emir, est à la BN d’Alger. Curieusement l’Algérie officielle et nationaliste a « oublié » le chapitre du manuscrit sur les Chrétiens dans la traduction partielle publiée avec trois préfaces pleines d’erreur historiques manifestes. L’Emir Abdelkader ; Autobiographie. Dialogues édition, Paris, 1995.

3 Wihâh al-Kata’ib, rédigé sous sa dictée par son secrétaire Kadour Ben Rouila, traduit dès 1843 par les interprètes de l’armé française et publié en français par plusieurs revues de l’époque. Il faut signaler qu’il s’agit d’un texte qui précède de cent ans les Conventions de Genève !

4 BERBUGER (Adrien), Négociations entre Mgr l’Evêque d’Alger et Ab el Qader pour l’échange des prisonniers, Paris, 1844. Sur les prisonniers il existe aussi le témoignage de l’enseigne de vaisseau A. de France.

5 DUPUCH (A.A) Abd el Qader au château d’Amboise, Bordeaux, 1849, plusieurs éditions

6 En fait, par delà les différentes graphies que l’on trouve dans différents ouvrages, il s’agit du beau-frère et cousin de l’Emir, Mustafa ben Tuhâmi, fils de l’ancien mufti d’Oran qui a été un des maître de l’Emir et qui est par ailleurs son oncle maternel et le père de la première épouse de l’Emir, Kheïra.

7 E. Daumas, général et sénateur, excellent arabisant, grand cavalier comme l’Emir, est sans doute l’officier français qui a connu le mieux Abdelkader et qui fut incontestablement son ami et même son confident. Il était capitaine lorsqu’il fit nommé consul de France auprès de l’Emir pendant la période des trêves (1837-39) à Mascara et il suivit celui-ci à Toulon. Il est l’auteur de nombreux ouvrage sur l’Algérie dont certains en collaboration avec l’Emir lui-même !

8 Dikra al-‘Aqil wa tanbih al-Ghafil et al-Miqrad al-Hadd li-quat’ lisan muntagis din al’Islam bi al-batil wa al’Ikhad. La première traduction par Gustave Dugat date de 1855 et les deux livres feront l’objet de nombreuses traductions sous le titre général de « Lettres aux Français » alors que le titre arabe est plus explicite :Rappel à l’intelligent, avis à l’indifférent et les ciseaux acérés pour couper la langue aux détracteurs de la religion musulmane mari les gens Compte-rendu croyances vraies et de l’athéisme. Par ailleurs, l’Emir fera une communication sur ces points à la Société asiatique et il écrire aussi pour Daumas un éloge de la vie bédouine, un traité des chevaux et une périe de poèmes et d’aphorismes arabes. Daumas s’en servira largement dans ces écrits en citant l’Emir assez souvent.

 

9 J’ai choisi la traduction de Gilis plutôt que la mienne car c’est un des fins connaisseurs de l’ésotérisme et de la spiritualité kadérienne. GILIS (C.A) , Emir Abd al-Qâdir l’Algérien, Ecrits spirituels, Les éditions de l’œuvre, 1983, p.44

10 Gilis, op.citp.53

11 Un auteur algérien a consacré tout un ouvrage pour nier cet aspect en prétendant même que les lettres sont des faux et m’accuse de « satanisme » dans mes interprétations… BENAISSA (Hamza), l’Emir Abdelkader et la franc maçonnerie, El Maarif éditions, Alger, 2002. mais plus ne m’étonne depuis que j’ai ramené de Damas un ouvrage écrit par une « princesse » descendante de l’Emir qui prétend que le Kitab al-Mawwaqif est un faux que celui-ci n’a jamais été « soufi »…

12 J’ai publié deux lettre de Shâmil dans mon ouvrage afin de rappeler à nos compatriotes que l’affaire de Tchétchénie n’a pas débuté ces dernières années

13 Cf. ZARCONNE (Th), Mystiques, philosophes et francs-maçons en Islam, Paris, Jean Maisonneuve, 1993.

14 Loge « La Syrie », Carton n°1, lettre du 22/06/1883

15 Elle a été rendue au G.O. le 13 octobre 1947 par Abdel Rezak Abdel Kader, petit-fils palestino-israélien de l’Emir et se trouve au musée de la rue Cadet. Pour toute cette partie j’ai dépouillé toutes les archives du G.O.D.F., les registres de la loge Henry IV et les brochures et articles consacrés à cette affaire, dont j’ai par ailleurs établi une bibliographie quasi exhaustive. Quant aux lettres « maçonnique » de l’Emir que j’ai publiées, les originaux sont aux Archives d’outre-mer à Aix en Provence à la disposition de tout lecteur honnête…sous la cote 139 APOM 3/14, Fonds Ph. Zoumaroff, boîte n°3. Elles ont été reproduites et commentées également par le professeur A. Temimi dans un numéro spécial de le Revue d’Histoire maghrébine, n° 9-10-11. 1978 et n°14-15, 1979

16 Un siècle de Franc Maçonnerie (1785-1884), Paris, Maisonneuve et La Rose, 1969. Par ailleurs Yacono a écrit un article sur l’Emir franc-maçon dans le bulletin du GODF, Humanisme, n°57, mai 1866, p.5-37.

17 Il existe toute une iconographie maçonnique annonçant cet évènement : dans mon travail avec F. Pouillon, nous en avons reproduit quelques exemples. Abdelkader le magnanime, Gallimard, Découvertes, 2004

18 Je rappelle une fois encore que ces lettres existent bel et bien ; elles sont actuellement aux Archives d’Aix dans la « dation » Zoumaroff. Je les ai lues des dizaines de fois pour être sûr de ne pas me tromper d’autant plus que depuis mes premières recherches le professeur Temimi les a retranscrites et publiées dans une version arable plus lisible que le manuscrit dans la Revue d’Histoire maghrébine. Le sceau de l’Emir est bien le sien… s’il y a encore des gens pour parler de faux, je n’y peux rien.

19 Celles qui sont posées à tous les profanes postulant méritent d’être reproduites in extenso et commentées donc cf. tous ces textes dans on ouvrage. Les originaux des réponses (en arabe) de l’Emir sont Archives d’Aix.

20 Bien que Guénon dans une lettre à Danièlou fasse plus référence à la « tradition primordiale » qu’à une « conversion ».

21 Texte que l’on peut lire dans le registre qui se trouve à la Biliothèque du G.O.D.F. rue Cadet à Paris.

22 C.f le texte du mawqif 83 et l’interprétation de Gilis,op. cit. p.17

Source: Extrait du livre Islam et Franc-Maçonnerie , Traditions Esotériques de Jean-Marc Aractingi et Christian Lochon, Editions Edilivre-Paris

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Abd el-Kader et la franc-maçonnerie





article de la rubrique
les deux rives de la Méditerranée > regards français sur Abd el-Kader et sur la conquête de l’Algérie.
date de publication : lundi 6 décembre 2004



Abd el-Kader était-il franc-maçon ? la question est souvent posée ...

Il semble aujourd’hui établi qu’à une époque de son existence l’Émir a appartenu à une loge du Grand Orient [1].

Mais cela reste contesté par certains.


Abd el-Kader s’est installé à Damas en 1855. Le 10 juin 1860, il écrit à L’Aigle de Paris : « En ce moment, un désordre épouvantable règne parmi les Druzes et les Maronites. Partout le mal a des racines profondes. On se tue et l’on égorge en tous lieux. Dieu veuille que les choses aient une meilleure fin. ». L’émir écrit aussi : « Si quelqu’un d’entre vous voit un mal, qu’il intervienne pour le changer ; s’il ne le peut pas, qu’il le condamne par la parole ; s’il ne le peut non plus, qu’il le désapprouve, au moins en son cœur, c’est le moins qu’il puisse accomplir comme acte de foi. ». Joignant l’acte à la parole, Abd el-Kader et ses combattants se portent au secours des chrétiens maronites de Damas en 1860. Ce geste lui vaut une immense popularité en Occident.

Le point de vue des francs-maçons [2]

Le 20 septembre 1860, les membres de la loge Henri IVà Paris (Grand Orient de France) suggèrent de lui manifester leur reconnaissance pour « ses actes éminemment maçonniques ». Reconnaissant en Abd el-Kader les qualités du Maçon, ils lui adressent le 16 novembre 1860 une missive approuvée par le Grand Maître, dans laquelle ils lui offrent de s’affilier à leur atelier. Le message « au Très Illustre Emir Abd el-Kader, Damas » dit ceci : « La franc-maçonnerie qui a pour principe de morale l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme, et pour base de ses actes l’amour de l’humanité, la pratique de la tolérance et la fraternité universelle, ne pouvait assister sans émotion au grand spectacle que vous donnez au monde. Elle reconnaît, elle revendique comme un de ses enfants (pour la communication d’idées tout au moins) l’homme qui sans ostentation et d’inspiration première, met si bien en pratique sa sublime devise : Un pour tous. ». Les signataires concluent ainsi : « là-bas, bien loin, il y a des cœurs qui battent à l’unisson du vôtre, des hommes qui ont votre nom en vénération, des FF qui vous aiment déjà comme un des leurs et qui seraient fiers si des liens plus étroits leur permettaient de vous compter au nombre des adeptes de notre institution. ».

En février 1861, Abd el-Kader répond en faisant part de sa « joie indicible » et de son désir de rejoindre la Maçonnerie. Il demande quelles seraient les conditions et les obligations qui lui seraient imposées. La loge Henri IV envisage une initiation par correspondance (autorisée par les règlements alors en vigueur) et demande à Abd el-Kader de répondre par écrit au questionnaire qui est habituellement soumis oralement à chaque nouvel adhérent. Trois questions : il s’agit de savoir quels sont ses devoirs envers Dieu, ceux de l’homme envers ses semblables et envers lui-même. On lui demande également un exposé succinct sur l’immortalité de l’âme et l’égalité des races humaines aux yeux de Dieu. Dans sa longue réponse, l’émir synthétise toute l’éthique musulmane, à savoir que l’individu doit agir selon des intérêts à court et à long termes. S’agissant de la tolérance l’Émir écrit qu’ « elle consiste à ne pas s’en prendre à l’Homme d’une religion quelconque pour l’obliger à l’abandonner. Toutes les lois religieuses authentiques sont tolérantes, que ce soit l’islam ou d’autres. L’attitude la plus importante est d’être utile à sa foi. ».

Une crise interne au GO retarde l’initiation d’Abd el-Kader. Par la suite, il ne sera plus question d’initiation sans présence effective. A la demande de la loge Henri IV, la loge Les Pyramides, à l’Orient d’Alexandrie, accepte de procéder à l’initiation de l’Émir au nom de la loge parisienne. Le 18 juin 1864 à 21 heures, la RL de Saint Jean constituée à l’Orient d’Alexandrie commence ses travaux. L’orateur donne lecture des réponses de l’Émir aux questions posées et celui-ci est introduit dans le temple afin d’y exécuter les voyages d’épreuve prescrits par le rituel et prêter le serment d’usage. Il est reconnu membre actif de Henri IV et des Pyramides. Le Vénérable dit ceci : « N’est pas maçon celui qui se dit maçon, mais celui qui fait de son âme un temple assez pur pour que l’esprit divin s’y complaise, celui qui, mettant en action la sublime charité est prêt à donner son pain et à verser son sang pour ses frères. Il y a longtemps que vous êtes maçon. ». Contrairement aux règles habituelles, Abd el-Kader se voit conférer les trois premiers grades en même temps.

A Paris, la Loge Henri IV décide de convoquer une tenue solennelle en l’honneur du nouvel initié. Le 27 juin 1865, Le Monde maçonnique annonce son arrivée prochaine à Paris, estimant que le Grand Temple sera certainement trop étroit pour contenir tous ceux qui voudront témoigner à leur frère leur estime. Il est logé par le ministère de la Guerre et accompagné par le consul de France à Damas ! Auprès de Napoléon III qui le reçoit il défend la cause d’un soufi arrêté dans le Caucase. Abd el-Kader est reçu dans sa loge le 30 août ; les grades décernés à Alexandrie sont confirmés par un diplôme de consécration.

L’Émir quitte la France le 2 septembre, et retourne à Damas. Même s’il est porté comme membre honoraire de la loge La Syrie, à l’Orient de Damas, ses contacts avec la franc-maçonnerie se relâchent. La cause de cette attitude réside peut-être dans la situation politique locale, mais surtout dans l’évolution de la Franc-Maçonnerie française. Celle-ci avait en effet abandonné progressivement la philosophie religieuse pour une philosophie laïque étrangère à l’esprit d’Abd el-Kader, qui avait vu dans l’institution maçonnique une société de pensée pouvant être le trait d’union entre chrétiens et musulmans.

En 1877, un convent du GODF décide de supprimer l’obligation dans les loges de travailler « à la gloire du Grand Architecte de l’Univers » [3]. Dans une lettre au GODF, l’Émir exprime sa désapprobation. [4]

Malentendus

L’intervention d’Abd el-Kader pour sauver les chrétiens de Damas a pu être mal interprêtée par certains : « les francs-maçons ont vu dans le sauvetage des chrétiens par Abd el-Kader une oeuvre maçonnique "drapeau de la tolérance face à l’étendard du prophète", alors que pour lui c’est une action essentiellement musulmane - pratique du horm : protection envers des dhimmis dans une enceinte sacrée ». [5].

La proposition d’adhésion faite à Abd el-Kader n’était sans doute pas dénuée d’arrière-pensée : les francs-maçons pouvaient espérer qu’Abd el-Kader diffuserait leurs idées et contribuerait à leur implantation parmi les musulmans d’Orient. L’orateur Dubroc de la loge Henri IV avait déclaré le 1er septembre 1864 : « ce que nous avons en vue, dans l’initiation que nous consacrons aujourd’hui après en avoir poursuivi si longtemps l’accomplissement, c’est la Maçonnerie implantée en Orient dans le berceau de l’ignorance et du fanatisme ; c’est le drapeau de la tolérance remis entre des mains vénérées, confié à un bras qui a fait ses preuves, [...] sur les plus hautes mosquées face à l’étendard du Prophète. L’émir franc-maçon, c’est pour nous le coin entré dans le roc de la barbarie ».

De nos jours, l’adhésion de l’Émir à la franc-maçonnerie reste fermement contestée par les Algériens - en particulier par les officiels [6]. Ils insistent sur l’“opposition radicale” entre “la perspective doctrinale de l’Émir issue de la spiritualité islamique” et “la vision profane et laïque de la Maçonnerie”. [7]

Que conclure ?

Mesurons à quel point le contexte a changé depuis l’époque d’Abd el-Kader - la laïcité, la critique de l’idéologie coloniale, la contradiction que nous percevons maintenant entre un idéal universaliste affiché et la pratique coloniale ... Replaçons-nous dans le contexte de l’époque et nous admettrons qu’Abd el-Kader a pu partager l’idéal maçonnique d’alors sans renier sa foi musulmane [8].

Notes

[1] Les archives des différentes obédiences maçonniques renferment des lettres échangées entre l’émir et diverses loges parisiennes et égyptiennes, essentiellement entre 1860 et 1867. Certaines sont conservées aux archives d’Aix-en-Provence et en particulier les lettres répondant aux questions de la loge Henri IV. Il existe aussi un carton aux archives du Grand Orient qui contient la correspondance des loges L’Orient à Damas et La Palestine à Beyrouth dans laquelle on trouve mention de l’activité "maçonnique" d’Abdel el-Kader. C’est Charles Henry Churchill, dans sa biographie de l’Émir, qui le premier a fait état de cette relation. Certains auteurs ont contesté cette appartenance et même l’initiation de l’êmir mais les textes, désormais à la disposition de tous, en apportent la preuve.[Bruno Etienne, op.cité.]

[2] Les sources suivantes ont aidé à rédiger cette page :

http://www.freimaurerei.ch/f/alpina...

http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?...

Abd el-Kader le magnanime de Bruno Etienne et François Pouillon, éd. Découvertes Gallimard , 2003,

• le catalogue de l’exposition Abd el-Kader organisée par le CHAN, à l’Hôtel de Soubise, au printemps 2003.

[3] Pour Bruno Etienne, chaque loge a eu la liberté de supprimer ou non cette obligation, et les loges du Proche-Orient n’ont pas suivi le choix de Paris.

[4] Bruno Etienne nous écrit : “je ne crois pas qu’il y ait eu de malentendu de la part de l’Emir qui s’était renseigné auprès de nombreux amis et qui espérait ainsi faire passer par cette voie un peu de spiritualité. Je suis retourné récemment à Damas où j’ai trouvé encore de nouvelles preuves de cette appartenance ; en effet il a continué à fréquenter plusieurs loges tant à Damas, qu’à Alep et Beyrouth.”

[5] Encyclopédie de la Franc-maçonnerie, article Abd el-Kader.

[6] Voir http://oumma.com/article.php3?id_ar...

[7] Mohamed Boutaleb, président de la Fondation Abd el-Kader, lors de son passage à Toulon en décembre 2004.

[8] Pour Philippe Zoummeroff, le fait n’était d’ailleurs pas exceptionnel - cf Abd el-Kader, Smaïl Aouili, Ramdane Redjala, Philippe Zoummeroff, Fayard éd.





Sur les pas d’Abdelkader et de François d’Assise

 

mercredi 10 novembre 2010

Au château d’Amboise - le dimanche 10 octobre 2010 Visite Spirituelle à Amboise : le 10 octobre 2010 "Sur les pas d’Abdelkader et de François d’Assise"

Nos cœurs à l’unisson

"Je demanderai à ce que je sois enterré dans ma terre natale », dit Moustapha pour clore le récit de son « itinéraire spirituel ». Nous, les auditeurs, nous fîmes le lien entre ce désir et le fait que notre ami ait reçu la lumière de la foi, adolescent qu’il était, lors de l’enterrement de l’un de ses oncles en Algérie. En guise de résonance, je commentai, ému : « Pour nous, les Français d’adoption, nous ne pouvons appartenir intimement à la terre de ce pays qu’après avoir été accueillis pour toujours dans les cœurs de ses habitants ! » Cela se passa dans la crypte de la cathédrale de Chartres, lors de notre 2ème visite spirituelle : « Sur les pas de la Vierge Marie ».

Travaillé par ce besoin d’habiter « intimement » mon second pays et pensant à tous les « déracinés », je n’arrêtais pas de méditer et d’œuvrer, à ma mesure, afin que cela advienne. Comment atteindre cette demeure, les cœurs des habitants ! La voie de l’amour est la plus droite et la plus large, me rendais-je à l’évidence : « Guide-nous sur la voie droite », prient les musulmans avec la Fatiha du coran. Guide se dit en arabe ihdina, mot qui peut être traduit aussi par « Offre-nous » ou « Fais-nous grâce de ». Or, parmi les humains, qui a reçu le plus de grâces et nous les a offertes en héritage ? Qui a tracé la Voie ? De nobles figures comme la Vierge Marie et ... Il me fallait trouver d’autres marcheurs musulmans qui aient habité physiquement et spirituellement la terre de France et les cœurs des Français.

Ce fut Abdelkader ! Mais comme la Vierge Marie unit, dans leur dévotion spécifique, chrétiens et musulmans et que tel n’est pas le cas pour le résident d’Amboise, il me restait à allier une figure chrétienne à Abdelkader. Ce fut celle d’un certain François dont j’ai découvert la spiritualité il y a 40 ans et qui m’a donné, à 8 siècles de distance, la nostalgie de son Assise natale ! Faut-il s’étonner si mes proches, sollicités par moi, aient choisi - sans que je les informe de ma préférence - la même figure ? Ce sera donc Abdelkader et François d’Assise !

Faut-il s’étonner si M. Sureau, conservateur du château à l’accueil fraternel et généreux, approuvant le thème de notre marche « Sur les pas d’Abdelkader et de François d’Assise », nous apprend qu’un franciscain du nom de François de Paule vint d’Italie sur la demande du seigneur de l’époque et fonda une famille franciscaine dans la région ? Faut-il s’étonner lorsque, visitant avec lui, les tombes des compagnons d’Abdelkader « le jardin d’Orient », il formule le vœu que ce beau lieu paradisiaque puisse attirer, de plus en plus, les jeunes français musulmans afin qu’ils « s’identifient » spirituellement à l’un des leurs ? Faut-il s’étonner si nous, les organisateurs, nous nous attendions, pour une première fois, à 30 à 40 participant(e)s et que leur nombre dépassa la centaine ? Cette conjonction de désirs et de volontés confirme la parole éternelle de Dieu dans sa version coranique, III, 103 : « ...Rappelez-vous la grâce dont Dieu vous gratifia lorsque, d’ennemis, Il a fait de vous des frères en mettant vos cœurs à l’unisson. »

Khaled Roumo

Convivialité spirituelle

Dimanche 10 octobre 2010, j’ai participé à un pèlerinage au château d’Amboise, sur les pas de l’Emir Abd-el-Kader et de François d’Assise, organisé par le GAIC et qui rassemblait chrétiens et musulmans dans un esprit de partage et d’ouverture. Je rapporte ici succinctement quelques éléments forts, vécus par moi lors de cet événement.

Etant moi-même issu d’une tradition mystique au sein du judaïsme orthodoxe, je me sens en communion avec ces deux personnages exceptionnels, et c’est le cœur empli de joie et de respect que j’ai entrepris ce pèlerinage avec mes amis du GAIC. A travers ces deux figures spirituelles, patrimoines de l’humanité, l’Eternel nous a vraiment octroyé Sa bénédiction durant cette visite inspirée du château et du cimetière musulman.

Ce fut pour moi essentiellement l’occasion de rencontrer des personnes passionnantes et de passer un moment profond avec elles, et ce dès mon départ de Paris. Je me suis nourri de conversations inspirées et intelligentes ; j’ai partagé le plaisir d’être dans un temps spirituel et porteur de sens. Je me suis ressourcé dans cette visite symbolique qui repousse la violence, l’intolérance et l’ignorance trop souvent instrumentalisées par les religions et/ou la politique.
Je sais gré aux organisateurs de ne pas avoir cherché à nous inonder d’informations triviales ni à nous gaver de connaissances historiques. Dieu sait que les occasions n’en manquaient pas : le château d’Amboise et les rois de France, l’Emir Abd-el-Kader et la colonisation de l’Algérie, les vies de Saint François d’Assise et de Saint François de Paule, etc. Après tout, il nous suffit d’ouvrir un livre ou de consulter Wikipédia pour connaître tout cela. Au contraire, nous sommes restés éloignés de ce réflexe occidental de poursuivre le ‘faire’ (ici ‘s’instruire sur’) pour nous installer dans ‘l’être’.

Loin du désir de ‘produire’, nous avons laissé le plaisir de la convivialité spirituelle nous habiter - prier, socialiser, discuter, parler, partager - bref, faire jaillir cette étincelle d’amour qui est en nous tous. Nous avons cherché à nous imprégner de la baraka laissée en ces lieux par l’Emir - à nous inspirer de l’atmosphère de spiritualité et d’ouverture qui régnait alors grâce à lui.
La bénédiction divine fut palpable dans la fragrance d’amour que l’on a pu sentir lors de nos échanges divers, et surtout lors de l’itinéraire spirituel que nous ont offert Bettoune et Marc. J’ai vraiment perçu que le verset des Psaumes (CXXXIII, 1) “Qu’il est bon et qu’il est agréable le séjour des frères ensemble” avait pris corps avec nous.

Je remercie notre Créateur de m’avoir fait vivre cette expérience, et je suis impatient de participer au pèlerinage de l’année prochaine - in-sha’Allah.

Rabbin Gabriel HAGAÏ

Marcher vers Amboise ou marcher vers Dieu ?

Décidément, Dieu n’aime pas que nous nous installions ! A lire la Bible je sens chez lui une prédilection pour le provisoire, le déplacement. Les grands moments de l’histoire du peuple de Dieu ont lieu dans la marche. A Abraham Dieu dit : "Quitte ton pays..." C’est dans l’errance de quarante ans dans le désert qu’il fait alliance avec son peuple. Jésus sillonne les routes de Galilée, de Judée. Mohammed est forcé de quitter La Mecque pour Médine. L’Emir Abd el Kader est emmené en exil. C’est là que Dieu le façonne. C’est là qu’il atteint sa stature mystique sans pour autant se désintéresser de la culture, de la science, des progrès techniques. Il ne reverra jamais son pays.

Au cours de nos différents déplacements du 10 octobre, j’ai réfléchi à tout cela en me disant qu’il y avait là le fondement de notre démarche, ce qui lui donnait sens. Nous sommes, aujourd’hui le peuple de Dieu en marche, à sa recherche. Quand nous allons vers Jérusalem, Rome, La Mecque, Chartres ou Amboise, en réalité, c’est vers Dieu que nous marchons. Il est toujours ailleurs que là où nous avions cru le trouver.

En marchant j’éprouve dans mon corps le côté provisoire de mon existence. Le paysage change sans cesse, l’horizon recule. A chaque pas je suis invité à aller plus loin, à me dépasser, à découvrir. Nous avons un corps. Ce qui nous habite spirituellement nous avons besoin de le vivre, de l’exprimer physiquement. Marcher c’est aussi côtoyer l’un puis l’autre et encore un autre. C’est la rencontre fortuite. Celle qui enrichit sans qu’on l’ait cherchée, programmée.

Nous avons pris notre pique nique sur fond de flûte, grâce à René et Sâdia. En dehors du plaisir qu’elle nous apporte, la musique, comme les autres expressions artistiques, nous dit : "Ce que vous vivez profondément dépasse la réalité visible, palpable." Venant d’un couple mixte, le message prenait une autre force. Il signifiait que le dialogue interrreligieux est possible, il devenait invitation pressante à le vivre.

Au "Jardin d’Orient" les musulmans ont prié en élevant les mains. Les chrétiens ont prié à leur tour, aussi en élevant les mains. Un même geste pour nous adresser à Dieu ! Nous ne sommes donc pas si différents ! Nous devions nous rendre à l’église pour entendre Bettoune et Marc exprimer leur "itinéraire spirituel." Le déroulement n’a pas été celui qui était prévu. Nous n’avions plus le temps de nous y rendre. Au lieu de nous appuyer sur le confort de l’église, nous avons dû nous appuyer à un arbre et nous asseoir sur l’herbe. J’ai vu là, une sorte d’humour de Dieu. Comme s’il revenait avec sa préférence nomade, nous dire que nous avions besoin de ce contact avec la terre pour intérioriser son message. Dieu nous fait marcher !

Frère Paul Bissardon

Du fond de cœur, merci pour tout !

Nous voulons vous remercier chaleureusement, vous et toute l’équipe, cheville ouvrière, non seulement de l’organisation de cette journée à Amboise, mais aussi et surtout de l’esprit d’ouverture et de découverte qui a animé tous les temps forts proposés.
Nous avons été heureux de redécouvrir la personne d’Abdelkader, au cours de son séjour amboisien, séjour assez court dans la durée, mais dont l’influence se poursuit encore aujourd’hui. La lecture d’un texte d’Abdelkader et du texte de François d’Assise en début de l’exposé de M. Sureau nous ont permis de nous mettre aussitôt dans l’esprit et les valeurs qui habitaient l’émir.

La montée vers le Jardin d’Orient et tout ce que nous avons vécu ensuite nous ont beaucoup touchés. Les plaques dévoilées avec les noms des personnes de la suite, en arabe et en français, enfin lisibles pour les Français qui, jusque-là, ne pouvaient qu’admirer la calligraphie arabe sur chaque stèle, mais maintenant, nous pouvons leur donner un nom et les situer dans l’entourage de l’émir. La prière commune : dans ce lieu, recueillement, émotion, louange aussi pour ce qui se passait là.

Et puis, ce qui nous a profondément touchés : le témoignage de vie de Bettoune et de Marc. La profondeur et la simplicité, avec lesquelles Bettoune parlait de sa foi, nous ont émus. Ajouté à cela, l’affectueuse fraternité de Khaled qui menait l’échange, son espièglerie aussi ! ont fait de ce temps un moment béni. Nous avons aussi appris combien Mr Sureau avait été heureux de cette rencontre et touché par vos remerciements chaleureux. Merci aussi pour votre transmission de l’album et du diaporama sur la journée. Cela nous a fait plaisir

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photo

emir abdelkader

Abd el Kader al Djazaïri (1808-1883)




L'homme qui appela au djihad contre l'agression étrangère, c'est aussi celui-là même qui sut chanter l'amour; et l'amour proclamé par l'émir c'est l'amour de Dieu, l'amour du prochain, l'amour de la vie, l'amour de l'humanité mais aussi l'amour paternel et l'amour sentimental. N'écrit-il pas ces vers qui rappellent le mystique Ibn Arabi.

. . . Je professe la religion de l'amour
Et quelque direction que prenne ma monture
L'amour est ma religion et ma foi ...




Brise du sud 
Ô brise du sud, porte mon salut 
et sois bienveillante,
Porte mon salut à mes chers enfants et répands sur eux 
Ton parfum d'œillet.
Arrête-toi sous les tentes de mes nobles fils 
Et dis-leur
Que je passe mes nuits dans la douleur et le délire. 
Ô mes chers guerriers séparés de moi, mes paupières seront
Habituées à l'insomnie, et le doux sommeil m'a quitté. 
Que de nuits blanches passées en soupirs!
Comme un malade
Dont les yeux souffrants le plongent dans
L'agitation et l'affliction. 
Triste et sans repos, ô que ma
nuit est longue!
Quand donc nos retrouvailles y
mettront-elles fin ? 


L'éloge du Sahara
Ô toi qui prends la défense des habitants de la ville 
Et qui condamne l'amour bédouin
Pour ses horizons sans limites,
Est-ce la légèreté que tu reproches à nos tentes ? 
N'as-tu d'éloges que pour des maisons de pierre et de boue ? 
Si tu avais les secrets du désert
Si tu t'étais éveillé au milieu du Sahara
Si tes pieds avaient foulé ce tapis de sable
Parsemé de fleurs semblables à des perles,
Tu aurais admiré nos plantes,
L'étrange variété de leurs teintes, 
Leur grâce, leur parfum délicieux.
Tu aurais respiré ce souffle embaumé
Qui double la vie,
Car il n'a point passé sur
l'impureté des villes... 


Mon épouse s'inquiète

Mon épouse s'inquiète, et pourtant c'est elle qui me connaît le mieux.

«Ne sais-tu pas, ô princesse du foyer, que par mes chevauchées

à travers le pays, j'assure la sécurité de la tribu ?

J'affronte sans peur le défilé de la mort,

et je défends les femmes au jour de terreur.

Les femmes ont confiance tant que je suis là,

alors que l'épouse au khalkhal ne se fie même pas à son mari.

(...) C'est moi qui prends soin des jeunes cavaliers

inexpérimentés comme des lionceaux.

Lorsque mes chevaux, blessés, faiblissent, je les exhorte

«Que votre endurance soit égale à la mienne, Soyez aussi dignes que moi ! »

En temps de guerre, j'expose généreusement ma vie,

et pourtant,en temps de paix, le salut de mon âme est ce qui m'importe le plus.

Demande donc aux Français, ils te diront les massacres

causés par mon sabre et ma lance vibrante.

Demande donc à la nuit, elle te dira comment

j'ai pourfendu sa peau noire en chevauchées nocturnes.

Demande donc au désert, aux collines et aux vastes espaces,

ils te diront comme j'ai traversé plaines et murs de montagnes en cavalcades effrénées.

Ma seule volonté est d'affronter l'ennemi,

et de battre ses redoutables soldats avec mes braves.

Ne t'inquiète donc pas pour moi !

sache que, cadavre rongé par les vers, je serai encore redoutable !

 

 


Poème au fils 
Si la nostalgie, ô mon enfant
Etreint ton petit coeur chéri
Qui espère un jour de fête et attend,
Le mien brûle, aspire et prie.
J'enferme mon chagrin en silence. 
Mon coeur déborde.
Ô patience ! 


Écrits spirituels:

Chant extatique:

Je suis Dieu, je suis créature

Je suis Dieu, je suis créature; je suis Seigneur, je suis serviteur 
Je suis le Trône et la natte qu'on piétine; je suis l'enfer et je suis l'éternité bien heureuse
Je suis l'eau, je suis le feu; je suis l'air et la terre 
Je suis le "combien" et le "comment"; je suis la présence et l'absence
Je suis l'essence et l'attribut; je suis la proximité et l'éloignement
Tout être est mon être; je suis le Seul, je suis l'Unique. 

"Dieu m'a ravi à mon "moi"..."

Dieu m'a ravi à mon "moi" [illusoire] et m'a rapproché de mon "moi" [réel] et la disparition de la terre a entraîné celle du ciel'. Le tout et la partie se sont confondus. La verticale (tûn et l'horizontale ('ard) se sont anéanties. L'oeuvre suréro­gatoire a fait retour à l'œuvre obligatoire, et les couleurs sont revenues à la pure blancheur primordiale. Le voyage a atteint son terme et ce qui est autre que Lui a cessé d'exister. Toute attribution (idâfât), tout aspect (i'tibârcit), toute relation (nisab) étant abolis, l'état originel est rétabli. "Aujourd'hui, J'abaisse vos lignages, et J'élève le Miens !"

Puis me fut dite la parole de Hallàj, avec cette différence qu'il la prononça lui-même alors qu'elle fut prononcée pour moi sans que je l'exprime moi-même. Cette parole, en connaissent le sens et l'acceptent ceux qui en sont dignes ; en ignorent le sens et la rejettent ceux chez qui l'ignorance l'emporte. Mawqif 7. 



Du pur amour

Dieu a dit à l'un de Ses serviteurs" : "Prétends-tu M'aimer ? Si tel est le cas, sache que ton amour pour Moi est seulement une conséquence de Mon amour pour toi. Tu aimes Celui qui est. Mais Je t'ai aimé, Moi, alors que tu n'étais pas !"

Il lui dit ensuite : "Prétends-tu que tu cherches à t'approcher de Moi, et à te perdre en Moi ? Mais Je te cherche, Moi, bien plus que tu ne Me cherches ! Je t'ai cherché afin que tu sois en Ma présence, sans nul intermédiaire, le Jour où J'ai dit "Ne suis-je pas votre Seigneur ?" (Cor. 7 : 172), alors que tu n'étais qu'esprit (rûh). Puis tu M'as oublié, et Je t'ai cherché de nouveau, en envoyant vers toi Mes envoyés, lorsque tu as eu un corps. Tout cela était amour de toi pour toi et non pour Moi."

Il lui dit encore : "Que penses-tu que tu ferais si, alors que tu te trouvais dans un état extrême de faim, de soif et d'épuise­ment, Je t'appelais à Moi tout en t'offrant Mon paradis avec ses houris, ses palais, ses fleuves, ses fruits, ses pages, ses échansons, après t'avoir prévenu qu'auprès de Moi tu ne trou­verais rien de cela ?

"Le serviteur répondit : "Je me réfugierais en Toi contre Toi"." Mawqif 112.


Bibliographie: 
Emir Abd el-kader Ecrits spirituels. Présentés et traduits de l'arabe par Michel Chodkiewicz 
Émir algérien (près de Mascara, auj. Muaskar, v. 1807 — Damas, 1883), qui dirigea la «guerre sainte» contre la France de 1832 à 1847.
Malgré le traité de la Tafna (1837), il continua le combat. Après la prise de sa smala par le duc d'Aumale (1843) et la défaite du sultan du Maroc, son allié, sur l'Isly (1844), Abd el-Kader dut se résigner à la reddition en 1847. Libéré en 1852, Abd el-Kader se retira à Damas, où il protégea les chrétiens maronites lors des massacres de 1860.