Algérie,Maroc,Tunisie
Introduction Tout le monde connaît le travail magistral de Xavier Yocono sur la Franc-Maçonnerie en Algérie, mais son étude s’arrête en 1884 parce que les archives n’étaient ouvertes que jusqu’à cette date quand il a fait son travail. A l’époque sur laquelle porte ma communication la conquête est terminée (pour mémoire lors de la conquête une part importante des élites arabo-musulmanes a émigré) l’utopie de certains officiers qui ont participé à la conquête, saint-simoniens et maçons- encore conviendrait-il de relativiser cet aspect, il n’y avait pas, parmi les officiers de la conquête, que des Ismaïl Urbain, il y avait aussi des Bugeaud-c’est de l’histoire ancienne. Le quart de siècle qui précède la Première Guerre mondiale c’est véritablement la période où se constitue l’Algérie coloniale, c’est à ce moment-là que se fait l’essentiel du peuplement européen, Algérie coloniale avec ses caractères propres, son imaginaire, ses mythes, tels qu’ils perdurent jusqu’en 1962, voire jusqu’à nos jours chez certains nostalgiques qui n’ont pas fait de travail critique sur leur propre histoire. Alors qu’en France Républicains et héritiers de la tradition contre-révolutionnaire s’affrontent, notamment autour de l’affaire Dreyfus, l’Algérie traverse une crise qui présente des caractères spécifiques liés au fait qu’on est dans un contexte colonial particulier ( le décret Crémieux pris par le gouvernement de Défense Nationale en Octobre 1870 a accordé la citoyenneté à une partie des colonisés, les Juifs, et le code de la nationalité de 1889 permet l’intégration des Européens issus de la très importante immigration italienne et surtout espagnole). Je rappelle que c’est à Alger que Drumont ( chef de file des anti-sémites français) a été élu député, et que le maire, Max Régis, est un anti-sémite, ayant lui-même des origines italiennes ( c'est-à-dire appartenant à ces Européens fraîchement intégrés). Plus on s’approche des législatives de 1902, qui ont permis aux républicains de reprendre les deux sièges d’Alger, plus les attaques de la Libre Parole (le quotidien de Drumont) ciblent la Franc-Maçonnerie. La Franc-Maçonnerie en Algérie au milieu d’un faisceau de crises Une crise particulière en Algérie Jusqu’en 1901 on parle dans la presse, dans les discours des hommes politiques, de crise de l’Algérie. On parle essentiellement de crise politique, bien que celle-ci semble se dérouler sur fond de crise économique puisqu’on parle de mévente du blé et des vins ; en fait les cours du vin ont remonté et les vins d’Algérie se vendent bien ( on est à la fin de la Grande dépression qui a particulièrement touché l’agriculture métropolitaine, la viticulture d’Algérie qui s’est considérablement développée et n’a été touchée par le phylloxéra apparaît comme une concurrente de la viticulture métropolitaine). Alors qu’en métropole l’Affaire Dreyfus devient le point de cristallisation de tous les clivages politiques, en Algérie la crise politique atteint son paroxysme avec une double élection, celle de quatre députés se présentant comme antisémites, dont Drumont à Alger et de municipalités elles aussi antisémites, notamment celle dirigée par Max Régis à Alger. Cet antisémitisme algérien ( j’emploie ci le terme d’Algérien pour désigner ce qui a rapport à l’Algérie, qui, en l’occurrence, est une Algérie coloniale, c’est ce terme qui était employé à l’époque, les Européens d’Algérie se définissaient comme « Algériens » et désignaient les colonisés par le terme de « Musulmans »), donc cet antisémitisme algérien n’est pas une simple transposition de ce qui se passe en métropole, si Drumont se fait élire à Alger, c’est que le contexte s’y prêtait. L’Algérie connaît depuis 1881 des flambées régulières de violences antisémites, notamment à l’occasion de chaque élection. Cette situation est liée au Décret Crémieux dont j’ai rappelé l’existence en introduction. Le maire élu à Alger, connu sous le nom de Max Régis, est un étudiant en droit de 25 ans issu d’une famille de riches italiens, son véritable nom est Max Régis Milano. Il est l’organisateur de l’émeute de Janvier 98, qui avait commencé comme un monôme étudiant et qui s’est soldée par un affrontement entre la population et les zouaves. En 1899, alors que se produit à Paris l’affaire du Fort Chabrol, Max Régis se retranche dans sa villa avec armes, vivres et munitions. En 1900, alors qu’il est appelé à comparaître aux assises en métropole, sa liste est réélue triomphalement, il est acquitté par le jury de Draguignan. La situation particulière de l’Algérie est aussi lié au fait que le peuplement de la colonie se fait de plus en plus par un recours à une immigration étrangère, maltaise, italienne, et surtout espagnole (et pas seulement en Oranie, des quartiers comme Belcourt, le Hamma ou le Ruisseau à Alger comptaient une forte proportion d’Espagnols). Ageron dit que la loi de 1889 a créé entre 160.000 et 170.000 Français en 30 ans. Selon le gouverneur Laferrière il y avait en 1898, 384.000 Français en Algérie (dont 56.000 naturalisés et 53.000 juifs) et 237.000 étrangers. Pour mémoire il y avait à cette époque 4 millions d’Algériens musulmans. Cette situation a une coloration sociale, l’essentiel de l’immigration sud européenne est constitué de populations très modestes qui occupent des emplois déqualifiés dans les grandes villes, ont un niveau d’instruction très faible et souvent maîtrisent très mal le français ( je rappelle que je parle de la période 1898-1902). Les Juifs, quant à eux, sont perçus comme des indigènes, quoiqu’ils soient citoyens français depuis le Décret Crémieux. Il est évident que les clivages politiques ; pour aller vite entre les Républicains et l’extrême droite, ne peuvent être compris que resitués dans ce contexte qui n’est pas le même que celui de la métropole, et pourtant, c’est précisément l’intérêt d’étudier le positionnement de la maçonnerie, les références, les valeurs que l’on invoque, sont les mêmes qu’en métropole, d’où des positionnement parfois très surprenants pour un métropolitain de la fin du XXème siècle. La Franc-Maçonnerie et le décret Crémieux La question a fortement divisé les loges d’Algérie, c’est au Convent de 1898 que le conflit éclate au grand jour, avec d’un côté les loges d’Oran et d’Alger, et de l’autre la loge Union et Progrès de Constantine dont les frères sont accusés d’avoir basculé dans le camp de Drumont. En fait ce qui divise réellement les loges ce n’est pas le fond, à savoir déplorer que le décret Crémieux ait donné le droit de vote à des « cléricaux », le gouverneur Laferrière, qui était lui-même maçon avait envisagé un moment une réforme excluant les Juifs du droit de vote. Ce qui les oppose, c’est l’attitude politique des Frères de Constantine, le député élu en mai 98 à Constantine, Morinaud, est membre de la loge Union et Progrès, or il a participé à des réunions communes avec Drumont. Le conflit éclate au Convent qui suit, donc en septembre 98, ce qui est reproché à la loge Union et Progrès, c’est d’avoir adopté un ordre du jour proposant l’exclusion des Juifs de la Franc-Maçonnerie, un extrait en est lu : « Déclarent qu’ils mettent au même rang des cléricaux dont la pensée est à Rome, les juifs cosmopolites dont le cœur est partout où peut se dresser le veau d’or. Prient le G.O. de bien vouloir recommander aux loges de son obédience de procéder à l’épuration dans leurs rangs, en écartant dans la mesure du possible les cléricaux juifs dont l’influence désagrégeante est d’autant plus redoutable qu’elle s’abrite derrière des lingots ». Un frère monte alors à la tribune et déclare : « Si nos frères d’Algérie ne sont pas d’accord entre eux, il faut que nous cherchions à établir cet accord (applaudissements). Nous ne cherchons pas à désunir les forces maçonniques, qui sont les forces républicaines ». C’est textes parlent d’eux-mêmes et pourraient se passer de commentaires, je ferai cependant quelques remarques : il est évident qu’avec la loge de Constantine on est très loin des principes républicains dans le vocabulaire utilisé, il ne faudrait pas croire que, sur le fond, les frères de Constantine sont aux antipodes de ceux des autres loges d’Algérie. En fait, derrière la dénonciation du cléricalisme juif, de ces électeurs sans culture politique, fanatisés par les consistoires, le mépris pour les juifs indigènes n’est pas totalement absent, l’anti-cléricalisme est instrumentalisé. L’idée qui émerge progressivement, notamment au Convent de 1899 c’est qu’on ne peut pas revenir sur le Décret Crémieux, considéré néanmoins comme une mauvaise chose. Le problème du code de la nationalité Le Convent de 1899 avait été saisi d’un vœu des loges d’Afrique du Nord demandant : « l’abrogation pour l’avenir de toutes les lois et décrets qui confèrent la naturalisation automatique et, pour ceux qui ont profité de ces lois et décrets, une modification des lois électorales en ce sens que, tout en restant Français, ils ne pourront jouir des droits politiques qu’à la condition de l’avoir formellement sollicité et après une enquête minutieuse. Ils devront justifier d’un séjour de dix ans dans la colonie et de la connaissance parlée et écrite de la langue française ». Le Conseil de l’ordre avait, à la suite de ce convent, demandé un rapport qui a été fait par le Frère Dazet, rapport auquel répond le Frère Dupuy, Frère de la loge Bélisaire d’Alger, membre du Conseil de l’ordre. Le rapport du Frère Dazet conclut, au terme d’une analyse juridique, qu’on ne peut pas revenir sur ce qu’a fait la loi de 1889, notamment parce que ce serait introduire la rétro-activité d’une loi. Le texte du Frère Dupuy est une longue réponse dans laquelle il insiste sur le fait qu’en France il y a des aspects de la réalité algérienne dont on n’a pas conscience, il dit notamment : « Et si chaque balancelle espagnole amène tous les jours dans les ports de l’Oranie des femmes venant y faire leurs couches, soyez certains qu’elles ne cherchent pas à faire acquérir à leurs enfants la nationalité française ; elles y viennent parce qu’elles sont sûres de trouver dans nos hôpitaux les secours médicaux qu’elles ne trouveraient pas dans la péninsule, et, soit dit en passant, si les communes de l’Algérie sont écrasées par les dépenses de l’Assistance publique, c’est à cette immigration continue d’Espagnols et d’Italiens qu’elles le doivent pour la plus grande partie ». Edifiant ! J’aimerais bien que certains descendants de ces Espagnols d’Algérie que l’on entend parfois tenir des propos strictement identiques sur l’immigration actuelle lisent ces lignes. Le point de vue de Dupuy est clair : l’Algérie connaît une situation particulière que les métropolitains ignorent, seuls les Français d’Algérie disposent de la connaissance qui peut permettre de prendre des décisions. Le Convent de 1900 discute sur ces deux textes, les conclusions du rapporteur sont que ce sont les Espagnols et les Italiens qui ont fait l’élection des députés antisémites, il est applaudi, parce qu’en France l’élection de ces députés est vécue par les républicains comme une honte. L’Assemblée vote le texte suivant : « L’assemblée émet le vœu que les dispositions de la loi de naturalisation de 1889 ne soient plus applicables à l’Algérie ». On est extrêmement surpris quant on lit de telles déclarations, et encore plus au nom des principes républicains. En fait les cartes sont très brouillées par la situation politique dans le contexte colonial. Ce qui motive les Républicains d’Algérie sur cette question c’est l’attitude des anti-sémites d’Algérie (Max Régis en tête) qui cherchent à s’appuyer sur les Espagnols et Italiens, non pas en tant qu’Espagnols et Italiens mais en tant qu’ »Algériens », terme qui était employé pour désigner ceux qu’on appelle depuis la guerre d’Algérie les pieds-noirs. On est en fait aux origines d’un sentiment que Benjamin Stora a qualifié de « sudisme à la française », en fait le ressort sur lequel jouent les anti-sémites d’Alger c’est l’opposition entre les « Algériens » qui seraient les seuls à savoir ce qu’il faut à l’Algérie ( en l’occurrence exclure les Juifs) et une administration nommée par la métropole, qui bien sûr est vendue aux Juifs et aux Francs-Maçons, comme on la dira vendue à la subversion internationale communiste un demi-siècle plus tard. Et on a vu, avec le rapport du Frère Dupuy, que même les Maçons d’Algérie ont cette idée que les métropolitains ne sont pas totalement aptes à juger de ce qui est bon pour l’Algérie, par contre, eux, sont totalement fidèles à la France et à la République. On est effectivement, à cette époque, devant la menace d’une tentative de sécession des « Algériens ». Certains, en Algérie, faisaient référence aux Cubains combattant l’Espagne. Ici, la Franc-Maçonnerie se situe du point de vue des valeurs de la France républicaine, pas du point de vue des coloniaux, toute la contradiction, due au contexte colonial, apparaît de manière évidente avec la position se laquelle on débouche. Nous avons vu ici la teneur des débats dans les convents, qu’en est-il au niveau des loges en Algérie ? UNE LOGE COLONIALE : LE SOLEIL LEVANT Une composition très restreinte Le Soleil Levant est une loge affiliée au Grand Orient, elle s’est constituée le 3 février 1896. C’est, à l’époque, une petite loge, sa concurrente, Bélisaire, est beaucoup plus importante. J’ai travaillé sur un ensemble de 36 membres entre 1898 et 1903, on peut recenser 33 Français d’origine métropolitaine, 2 Musulmans, 1 Juif d’Algérie et aucun Européen d’origine espagnole ou italienne. Pour 23 membres j’ai pu identifier le lieu de naissance, 16 sont nés en métropole, 6 Français sont nés en Algérie dont 4 avant 1870. En ce qui concerne la composition sociale j’ai recensé : 6 ingénieurs 4 indépendants (entrepreneurs de bâtiment, limonadier) 3 professions de justice (dont 1 musulman interprète judiciaire) 2 professeurs de lycée 2 médecins 1 journaliste 1 étudiant 1 militaire Le reste travaille à différents postes dans des administrations, les assurances et la banque. Il est évident que ce qui est frappant c’est la très grande prédominance des Français de France, le nombre très important de membres qui sont nés en métropole et le fait que les Français de France qui sont nés en Algérie sont nés avant 1870 signifie qu’on a affaire aux anciennes familles installées en Algérie depuis la période de la conquête. Frappant aussi la quasi absence des colonisés, qu’ils soient de nationalité française ( les Juifs) ou dans un statut d’indigènes ( les musulmans), et l’absence totale des Européens d’origine étrangère, ce qui s’explique par la composition sociale. Composition sociale qui, je suppose, n’est pas très différente de ce qu’est le recrutement d’une loge métropolitaine (et le recrutement de la loge Bélisaire est tout à fait comparable). Comme on est dans un contexte colonial, c’est une transposition de la France en Algérie. Il convient donc de voir si cela se retrouve dans l’orientation des activités de l’atelier. Une toute petite loge menacée de mise en sommeil Les procès-verbaux de votes mentionnent un nombre très faible de participants, par exemple le procès-verbal de la tenue du 7 juin 1902 où a été élu le délégué de la loge au Convent mentionne 8 votants ! L’atelier a traversé une crise grave en 1901 avec même une proposition de mise en sommeil, le vénérable avait démissionné.Il s’agit de Gabriel Colin, professeur d’Arabe au lycée d’Alger. Les motifs indiqués font à la fois référence au fait qu’il était pris par « des travaux profanes de nature scientifique » et au fait qu’il était un peu découragé par le manque d’investissement des frères dans la loge. Peut-être y avait-il aussi une autre raison, il avait, à plusieurs reprises, sollicité des appuis pour l’obtention de différentes fonctions : une chaire d’Arabe à l’Université d’Alger et la légion d’Honneur au titre de capitaine de la Territoriale. Il déclarait, dans un courrier daté du 10 décembre 1902 : « Il est hélas trop fréquent de voir fonctionnaires devant leur situation à l’appui maçonnique, réserver leur intervention en faveur de candidats réactionnaires » L’activité principale de la loge semble effectivement être la demande d’appui si l’on en juge par la correspondance conservée par le Conseil de l’Ordre. Mais qui fait référence aux sentiments républicains Toutefois, ce qui est intéressant à relever c’est l’argumentaire utilisé dans ces demandes d’interventions : Courrier au Conseil de l’Ordre du 23 mai 1901 : « Jusqu’à ce jour, les Gouverneurs Généraux ont été assez mal entourés, et bien des fautes sont certainement dues au peu de solidité des convictions politiques de leurs collaborateurs. Il importe au plus haut point de présenter au futur Gouverneur Général un auxiliaire dont les sentiments républicains sont au-dessus de tout soupçon ». Toutes les demandes d’intervention font ainsi référence aux sentiments républicains de la personne recommandée, du moins jusqu’en 1902 (après la référence a tendance à s’estomper pour réapparaître quelques mois plus tard au moment de l’Affaire des fiches). Ce qui est intéressant dans celle que je viens de citer, c’est qu’on retrouve aussi une dimension caractéristique de la mentalité « algérienne », l’idée que ceux qui administrent l’Algérie ont commis des erreurs, parce qu’ils sont mal conseillés, ici on donne à cette façon de penser une coloration républicaine. Peut-on dire que les élections de 1902 qui voient le triomphe des candidats républicains soient, comme le disent les antisémites, une victoire des loges ? LES ELECTIONS DE 1902, UNE VICTOIRE DES LOGES ? Une campagne qui a été marquée par un déchaînement contre les Maçons Cette campagne se déroule dans un contexte tout à fait particulier en Algérie, tout d’abord la rébellion de Margueritte (petit centre de colonisation situé dans l’Algérois à 9 km de Miliana), dans la nuit du 26 Avril 1901 le village a été attaqué, 6 Européens ont été massacrés, la répression a été très violente : 16 musulmans tués et 125 inculpés. Ces événements sont l’occasion pour les réactionnaires de déclencher une campagne visant à obtenir le départ du Préfet d’Alger, qui est un Maçon, Charles Lutaud. En fait cette campagne semble aussi être motivée par le fait qu’un adjoint du Conseil Municipal d’Alger, Lionne, avait été arrêté et devait être déféré devant le tribunal correctionnel. Charles Lutaud, est né à Mâcon, le 15 Novembre 1855, il a été nommé à Alger en décembre 1898, le gouvernement avait fait le choix d’un fonctionnaire capable de rétablir l’ordre républicain à Alger ; au moment de sa nomination la presse algéroise avait évoqué parmi les candidats possibles, le préfet de Constantine, Dufoix, qui avait la faveur des anti-sémites, ce n’est pas lui qui a été choisi. Dans une interview qu’il avait donnée aux Echos de Paris au moment de sa nomination il avait annoncé une réorganisation de la police d’Alger sur le modèle parisien. Toutes choses égales par ailleurs, la personnalité de Lutaud me fait penser à celle du préfet de police nommé à Alger en décembre 1961, Vitalis Cros, dans un contexte encore plus difficile que celui de 1898. Or Vitalis Cros a été l’objet d’attaques du même ordre que celles dont Lutaud avait été l’objet. Au Convent de 1900, le frère Lecocq, qui rapportait sur la question algérienne, déclarait : « Je ne veux pas contester que la raison, que les grandes lumières de la Déclaration des Droits de l’Homme, ont pu contribuer au recul de l’antisémitisme, mais je suis profondément persuadé que l’énergie administrative de notre frère Lutaud n’y a pas été pour peu de choses ». Il est applaudi. Au banquet du solstice d’hiver ( commun aux deux loges d’Alger ) du 16 janvier 1901, un frère fait la santé du frère Lutaud « qui, depuis son arrivée à Alger s’est toujours tenu sur la brèche, portant haut et ferme le drapeau de la République et celui de la Franc-Maçonnerie », il joint à cette santé celle du Gouverneur Général Jonnart « dont le dévouement à la cause de la République est également connu de tous » ( triple et chaleureuse batterie d’allégresse). Très vite Lutaud devient la cible des journaux anti-sémites en Algérie et de la Libre Parole qui le surnomme « Coco-Bel-Œil » et le présente comme « un souteneur doublé d’un voyou », on lui reprochait d’avoir opéré contre les catholiques dans la Sarthe ( La Libre Parole du 15 décembre 1898). Au moment de Margueritte on se déchaîne contre Lutaud. La Libre Parole du 1er juin 1901 porte un titre barrant la Une : « Toujours l’assassin Lutaud », derrière Lutaud c’est aussi la Franc-Maçonnerie qui est montrée du doigt, avec Lutaud est aussi visé le Commissaire central d’Alger : « un abominable prussien du nom de Schwartz, et qui a été vomis sur Alger par les loges maçonniques ». Encore dans la Libre Parole, le 23 mai : « Voilà comment la Franc-Maçonnerie se comporte pour venger les défaites électorales de sa sœur en juiverie..S’il y a des représailles contre les loges maçonniques d’Alger, ce sont elles qui l’auront voulu » 60 ans plus tard on lira dans Alger : « l’O.A.S. frappe où elle veut, quand elle veut » Donc selon les réactionnaires, les défaites des républicains avaient été des défaites des Maçons et des Juifs, ils préparaient ainsi l’argumentaire qu’ils ont utilisé pour expliquer leur propre défaite aux élections de 1902 : la victoire leur a été volée par des malfaiteurs. Des candidatures maçonniques ? Le candidat qui est opposé à Drumont est un professeur de Droit de l’Université d’Alger qui n’est pas un maçon : Maurice Colin, il se présentait comme républicain, sans étiquette, et s’est inscrit au groupe de l’Union démocratique. Il n’est pas maçon mais a le soutien des loges : au Congrès inter obédientiel des loges d’Afrique du Nord (Congrès annuel institué depuis 1893), le frère Dupuy déclare : « A Drumont les républicains opposent un homme de grand mérite, Colin ». Colin avait été désigné lors d’un congrès Républicain qui s’était tenu le dimanche 9 mars 1902 à Alger, cette réunion avait été annoncée ainsi dans la Libre Parole : « tous les bien-pensants (sic) sont convoqués par lettre individuelles ; il s’agit du choix du candidat maçonnique à opposer à Drumont. Le professeur Collin (sic), collègue du F .°. Cat. (sic) semble tenir la corde ». Et le lendemain du Congrès, le lundi 10 mars, la Libre Parole prétend que le Congrès n’a pas réussi à désigner de candidat : « En somme four complet pour le futur candidat youpin ». Alors qu’on apprend pas les Nouvelles, journal algérois du soir, daté du mardi 11 Mars, que Colin a été désigné, ce journal cite les d déclarations de Colin : « On a dit que j’étais un porte-étendard de la franc-maçonnerie, dont je serais un des chefs. Ce serait alors de naissance. Si j’étais affilié à la Franc-Maçonnerie, je m’honorerais très certainement de figurer parmi ses chefs. Mais je suppose que dans la Franc-Maçonnerie, comme ailleurs, avant d’être chef, il faut avoir été soldat, et je n’ai pas encore été soldat ». Il est clair que le candidat républicain n’est pas un maçon, il est clair aussi qu’il a derrière lui tous les républicains, donc aussi les maçons. Il déclare qu’on ne peut pas être républicain et antisémite, il se dit aussi partisan de la loi de 1889 mais qu’il faut, par une loi électorale, écarter certains éléments aveugles qui sont de nature à fausser les scrutins. On voit que la parenthèse créée par le paroxysme de la crise anti-sémite est fermée. Une victoire des idées républicaines en Algérie ? Dans son numéro daté du mardi 29 avril 1902 La Vigie algérienne (journal républicain très hostile à Drumont) titre en Une : « Vive l’Algérie républicaine ! ». Tandis que la Libre Parole parle, elle, de cambriolage des élections, elle attribue l’échec de Drumont au fait que l’on avait refusé d’inscrire sur les listes électorales 1200 Français d’origine italienne, dans le numéro daté du 29 avril l’éditorial de Drumont dit : « Ceux qui semblent avoir faibli sont surtout les bourgeois, les négociants, les petits propriétaires. Il faut dire que la situation de ceux-là est difficile. Ils sont à la merci des banques, qui, elles-mêmes, sont entre les mains des juifs ». On retrouve ici une antienne classique de l’extrême droite, le thème maurassien du divorce entre le pays légal et le pays réel. Si on observe les résultats du bureau de vote, on constate que c’est dans les nouveaux quartiers du centre d’Alger (quartiers habités par la bourgeoisie d’origine française) que l’on a massivement voté Colin, par contre c’est à Bab- El-Oued que Drumont a remporté les scores les plus importants. Les quartiers où la présence espagnole était la plus forte étaient des quartiers de l’Est d’Alger, Belcourt, le Hamma, les scores sont plus équilibrés, cela s’explique en partie par le fait que beaucoup de ces Espagnols d’Alger étaient arrivés très récemment, la loi de 1889 ne pouvait pas encore avoir d’effet sur eux, ils ne votaient pas. Conclusion Le recrutement des loges en Algérie n’est pas différent de ce qu’il est en métropole. On a bien affaire en Algérie à une Franc-maçonnerie coloniale, en ce sens que ses membres sont de façons écrasantes d’origine métropolitaine, en ce sens aussi que les thèmes des débats, l’orientation, est une transposition des thèmes et des d ébats métropolitains. La période 1898-1902 a été décisive, elle a permis de mettre fin à certaines hésitations, certains errements qui étaient inhérents au contexte colonial, ce qui a permis de contribuer à développer en Algérie un courant qui est aux origines de ce que l’on a appelé les « libéraux » pendant la période de la guerre d’Algérie. Nous pouvons toutefois noter les limites de l’influence de ces loges sur la société coloniale, limites qui tiennent au recrutement social, outre ce fait (du moins à cette époque-là, je ne m’avance pas sur les périodes suivantes que je n’ai pas étudiées) qu’elle n’a pas de prise sur les colonisés, elles ne touche pas plus le petit peuple pieds-noirs. De même, je suis frappé de lire, notamment sous la plume de Drumont, une façon de penser et surtout un vocabulaire et un registre qu’on retrouve chez les adversaires de l’indépendance de l'Algérie (regroupés dans l’O.A.S.) en 1962 (le « Gauleiter Morin », « la Gestapo de Debrosse etc…) L’éditorial de La Vigie algérienne du 29 avril 1902, au lendemain des élections, titré « Enfin ! » disait : « N’oublions pas qu’il faudra longtemps pour réparer les ravages causés par l’invasion du fléau réactionnaire et clérical dans ce pays de libre-pensée et de tolérance religieuse ». Source: Marc Olivier GAVOIS; Cahiers de la Méditerranée,Juin
ALGERIE
La Franc-Maçonnerie Algérienne à travers l’exemple de la loge « Le Soleil Levant »:Le tournant de 1899-1902.
Mon propos est de montrer que la Franc-Maçonnerie en Algérie, ou du moins à Alger, était caractéristique de ce contexte colonial, par sa composition, par la façon dont elle a pris position dans les débats qui agitaient l’Algérie coloniale et par son positionnement par rapport aux débats métropolitains. Je commencerai par montrer que la Franc-Maçonnerie en Algérie se trouve au milieu d’un faisceau de crises, puis je présenterai une loge qui me semble caractéristique de ce contexte, enfin je dirai quelques mots sur la signification des élections de 1902, Drumont avait-il raison de parler de « victoire des loges ».
Francs-Maçons Cèlèbres :
Rappel Historique:
L'introduction de la franc-maçonnerie en Algérie remonte à 1831 par la création par l'armée française de 3 loges rattachées au Grand Orient de France les loges "Circus, Bélisaire et Ismaël.L'apogée fut lorsque l'Emir Abdelkader a rejoint la franc-maçonnerie, mais malgré cela peu de musulmans fréquentaient les loges.
Avant la seconde guerre mondiale on comptait 21 loges rattachées au Grand Orient de France, 11 loges à la Grande Loge de France, 2 au Droit Humain et Une à Memphis Misraïm.
Après l'indépendance de l'Algérie en 1963 et le retour des Français en métropole la franc-maçonnerie a presque disparue.
Actuellement, elle est interdite.
ABD EL KHADER. Emir.Franc-Maçon.
Initié à la loge Henri IV à Paris. Passé et Elevé à la loge Les Pyramides, à l'Orient d'Alexandrie, créée par le Grand Orient. 1808-1883. A ses Frères, il expliquait volontiers qu'il voyait dans la Franc-Maçonnerie « la plus admirable institution de la Terre ». Disciple d'Ibn Arabi, personnalité charismatique des confréries soufies, Abd el-Kader enseigna la mystique, la philosophie et la théologie jusqu'à sa mort.
Mohammed BOUDIAF, Franc-Maçon.
Président en 1992 du Haut Comité d'Etat avec pouvoirs de Chef d'Etat de l'Algérie. Franc-Maçon.
Il a été initié à la Grande Loge Nationale Marocaine devenant par la suite 32° de la Franc-Maçonnerie.
104 years after Pike, Mohammed Boudiaf, 33rd (?) degree freemason, accepted the same motto as Algeria’s undemocratic principle
source: Cahiers Jean Scot Erigène N°6
www. islamicparty.com
Général Larbi Belkheir, Franc-Maçon ?
Larbi Belkheir (ou Larbi Belkhir) est un général de l'Armée nationale populaire (ANP) algérienne. Il est considéré par le quotidien français Le Figaro comme "le parrain du régime (algérien) depuis les années 1980", jusqu'à ce qu'il passe la main en 2009 suite a son état de santé.
Il a été longtemps chef de cabinet des présidents Chadli Bendjedid et Abdelaziz Bouteflika, et il était ministre de l'Intérieur lors de l'assassinat du président Mohamed Boudiaf à Annaba le 29 juin 1992.
Après la mort mystérieuse du président Houari Boumediene, il commença à se donner une couverture d'homme politique avec la bénédiction intéressée du président Chadli Bendjedid. C'est dans les locaux de l'école militaire qu'il dirigeait, l'ENITA, que s'étaient réunis les militaires afin de choisir le successeur de Boumédiène.
"Qu'en est-il du plus zélé des serviteurs de Hassan II, Driss Basri ? Serait-il lui aussi un "fils de la lumière" ? C'est ce que vient d'avancer, dans une interview accordée au Journal Hebdo, Mohamed Samraoui, ancien officier des services spéciaux algériens. "Driss Basri et le Général Larbi Belkheir, nouvel ambassadeur d'Algérie au Maroc, sont affiliés à la même loge maçonnique", soutient-il."
source: Wikipédia
Les Francs-Maçons au Maroc (article de Nadia Benkacem)
MAROC
La Franc-Maçonnerie au Maroc
Dans une région frappée par la guerre et le terrorisme, profondément divisée politiquement et religieusement, les loges maçonniques constituent un oasis de paix et de tolérance, où les hommes de bonne volonté transcendent leur différences pour joindre leur mains et leur esprits, liés par leur aspiration commune de créer un monde meilleur, de s’améliorer eux-mêmes et de contribuer à la construction d'une société plus rationnelle, fondée sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité.
L’implantation au Maroc : 1867 – 1922
A Tanger, réside la doyenne des loges francophones dont l’allumage des feux ne fait qu’accompagner le mouvement en cours dans le Nord du Maroc, sous l’égide de l’obédience espagnole.
Dès 1867, Haïm Benchimol - drogman la Légation de France, directeur de l’influent journal Réveil du Maroc, directeur de la banque Transat, membre fondateur de l’Alliance Israélite Universelle et de l’Alliance Française au Maroc, correspondant des Compagnies Maritimes et de l’agence Havas - devient président fondateur de la loge maçonnique de Tanger, fondée par les juifs marocains "protégés" ou naturalisés Français. La loge connaît des fluctuations sensibles au gré des circonstances ; tantôt liée aux intérêts français, elle reçoit l’élection de Crémieux comme un triomphe, tantôt elle est réputée plus proche de l’Angleterre. Quoiqu’il en soit, elle connaît un grand succès dans les milieux israélites tangérois. Elle agit comme un puissant facteur d’européanisation avec les autres loges, espagnoles, qui vont se multiplier. En 1876, elle est composée de 73 FF\ dont le premier initié Marocain, Mohamed Doukali. Si l’opinion publique et le consulat attribuent cette loge éphémère au GODF, en fait "L'Union 194" dépend de la GLDF.
Il faur noter qu'en 1890 un Grand Orient du Maroc est créé sous l'impulsion des deux FF\espagnols : Philippe Cervera de Bavière et Philippe de Bourbon. En 1891 ce GODM disparaît et les quelques FF concernés rejoignent le Grand Orient Espagnol. \
C’est en 1891 que "La Nouvelle Volubilis" loge du GODF apparaît, à une époque où la main mise sur le Maroc se renforce. Les loges, d'une façon générale, participent à cette pression grâce à leurs relations avec la presse en Europe. A Féraud, le consul Français en place qui défend la loyauté envers le Maghzen - c'est à dire le gouvernement marocain - les loges préfèrent la ligne du "parti colonial". Groupe de pression dont le porte-parole est le F:. Etienne député d’Oran ; sans oublier J. Siegfried au Sénat, le Comité de l’Afrique Française du Prince d’Arenberg et l’Union Coloniale Française qui se définit elle-même comme un "syndicat des principales maisons françaises ayant des intérêts aux colonies". D’ailleurs, pour cette politique au Maroc, les ressources financières ne manquent pas, "le Printemps" de Jaluzot et la Cie Transat y pourvoyant largement.
C’est dans ce contexte, très représentatif de la République opportuniste, qu’est née "La Nouvelle Volubilis", en souvenir de Volubilis, ville romaine construite entre Fez et Meknès. Nom pour le moins évocateur d’un retour impérial, économique et culturel, dont "La Nouvelle Tamusiga", quelques années plus tard à Mogador, sera comme un écho.
Fait notable de lcet intérêt porté à la Maçonnerie comme moyen d'ouverture vers l'Europe, en janvier 1892 sous le règne de Hassan I° une "ambassade maçonnique marocaine" se rend en Espagne pour "demander d'initier le sulttan et cinq mille personnalités marocaines". Cette ambassade, en effet, s'inscrit dans une démarche globale qui fait qu'entre 1874 et 1888, ce sultan envoya huit missions marocaines d’études totalisant environ 350 personnes, dans les différents pays d ’ Europe et en Egypte.
L'acte d'Algésiras est signé, en 1906, et donne le contrôle de huit ports marocains aux gouvernements français et espagnols.
Dès 1907 à Casablanca - où progressivement la pression française s’est concentrée - les prémices à la vie maçonnique se font bientôt sentir. A cette date, certains FF\ sont déjà regroupés dans une loge "Casablanca 386" créée en pleine médina et affiliée au GO d'Espagne. Ces mêmes FF\ vont aider à former un "triangle" affilié au GODF, alors que le Maroc est poussé dans l’engrenage qui doit le conduire au Protectorat. La menace contre leur indépendance provoque chez les Marocains des actes d’hostilité à l’égard des étrangers.... En mars 1907, les troupes françaises occupent Oujda en réponse à l’assassinat du docteur Mauchamp à Marrakech... En juillet, l’effervescence grandit tant à Casablanca que dans les tribus voisines à cause des travaux entrepris au port par une société française et de l’installation de contrôleurs européens de la dette auprès des douanes marocaines... En août, le consulat de France assiégé est dégagé par les marins du Galilée et du Chayla... Pourtant, ne doutant nullement de la pérennité de la présence française au Maroc, le millier d’Européens présents à Casablanca non seulement s’installe mais s’accroît rapidement. Avant même que le Protectorat ne soit imposé au Maroc, dans la logique de l’Acte d'Algésiras qui a imposé, dès 1906, le contrôle du pays par les Européens. Ceci explique que les FF:., qui étaient trois en 1907, sont sept le 26 juin 1910 et passent du triangle initial à une loge : "Le Phare de la Chaouia".
Casablanca : Le nom "Le Phare de la Chaouia" est ici caractéristique du credo de l’époque, riche d'une certaine mystique humanitaire dont l’ampleur et la profondeur ne sauraient être sous-estimées, à savoir : "La présence de la France n’apporte pas seulement les conditions du développement matériel, les techniques modernes, les découvertes les plus récentes de la science, les moyens de lutte contre la maladie et la mort, l’hôpital, le médecin, la vaccination ; elle signifie aussi la fin des vieilles oppressions, des antiques tyrannies de l’exploitation de l’homme par l’homme ; elle signifie enfin la lutte contre l’ignorance et la superstition, en assurant par l’éducation le triomphe de la Raison". Tout cela rejoint un système d’habitudes européennes, aussi bien chez les républicains que chez les royalistes, chez les hommes de droite que chez ceux de gauche. Pour la grande majorité, d’évidence, existe la primauté de la civilisation européenne "en vérité la seule civilisation". "Le Phare de la Chaouia" symbolise dans l’esprit de ses créateurs, représentatifs de toute une époque, les Lumières face aux Ténèbres !
Comme pour affirmer cet état d’esprit "civilisateur", trois loges au nom significatif sont créées sur la côte Atlantique : "Le Réveil du Maghreb" à Rabat, "El Bridja des Doukkalas" à Mazagan et "La Nouvelle Tamusiga" à Mogador.
A Rabat, une vingtaine de FF:. procèdent à l’allumage des feux de la troisième loge du GODF au Maroc le 7 février 1918. Ils sont en concurrence avec la loge "Moulay Hassan 395" du GO d'Espagne, avant que les FF\ de cet atelier ne viennent les rejoindre, avec à leur tête le F\ Carette Bouvet.
Ces FF:. fondateurs de la loge rabatie "Le Réveil du Maghreb" sont les mêmes qui, dès le mois de mars de la même année, vont signer avec les casablancais la demande, adressée à Paris, pour la création à Casablanca d’un S\Ch\ - Souverain Chapitre - au grade de dix-huitième. Gestes révélateurs de certitudes optimistes au moment où, ici, toute une partie du Maroc est encore "insoumis" et, là bas, la France subit l’attaque de Luddendorff, en Champagne, offensive qui risque d’être fatale.
"Le Réveil du Maghreb", dans un tel contexte, est symptomatique d’un double acte de foi de la part de ses créateurs. Par sa mise en place, foi en la pérennité de la présence d’une France victorieuse là-bas et ici ; par sa dénomination, credo d’une promotion intellectuelle et morale du Maghreb - c’est à dire du Maroc - maintenu sous tutelle française.
Au demeurant, attitude également militante de cette vingtaine de FF:. regroupés dans un local bien modeste mais surveillé : "au moment de la sortie des tenues se trouvaient sur le trottoir d’en face des agents qui essayaient de nous dévisager et de nous reconnaître ; dans le but qui fut d’ailleurs atteint puisque, nous le sûmes, la liste des membres de notre jeune loge avait pu être établie et voisinait avec celle des gens suspects, dangereux et à surveiller. C’était l’époque de représailles administratives que plusieurs d’entre nous eurent d’ailleurs à subir et qui se manifestèrent par des déplacements de postes brusques et injustifiés...". Tableau révélateur de l’antagonisme manifesté à l’encontre de la FM\ par de nombreux administrateurs de la Résidence profitant, d’une part de la manifestation dans la France d’après-guerre d’un sentiment conservateur concrétisé par la Chambre bleu horizon, et d’autre part du désir de Lyautey d’éviter au Maroc l’implantation de sociétés philosophiques ou politiques métropolitaines.
En 1920, à Mazagan - redevenu El Jdida en 1956 après l’indépendance - les FF:. intitulent leur loge "El Bridja des Doukkalas", autrement dit "le fortin de la province des Doukkalas" en souvenir d’un passé évocateur. En effet, en 1502, les Portugais avait installé un fortin "El Bridja El Jdida" pour imposer leur présence. Donc, de la part des FF:., volonté affirmée de se maintenir. Mais dans un esprit que "la chapelle de l’Inquisition", où ils se réunissent, leur permet de préciser : "Au-dessus des misères que ces murs ont pu voir, la Franc-Maçonnerie maintiendra son pavillon de fraternité, égalité, liberté, générosité et paix".
Créée le 10 juin 1920, cette loge sera sensibilisée, dès ses débuts, au problème des rapports inter-obédientiels. L’année même de sa création, "El Bridja des Doukkalas" propose une association dont le premier article des statuts stipule : "entre tous les ateliers relevant des GODF, GLDF et Suprêmes Conseils de France et qui adhèrent aux présents statuts il est créé une association qui prend le titre de Fédération Maçonnique Marocaine" ; ce qui n’est pas sans alarmer le Conseil de l’Ordre à Paris.... Mais, dès l’année suivante, des transfuges vont créer la loge affiliée à la GLDF sous le nom évocateur de "Tit", petite capitale des Doukkalas qui s’était attaquée en 1515 à la jeune forteresse portugaise El Bridja. Aussitôt les rapports s’enveniment entre les deux obédiences, le Conseil de l’Ordre retrouvant là une affaire plus conforme aux schémas classiques métropolitains.
A Mogador (Essaouira de son nom arabe), en 1920 encore et toujours sur la côte Atlantique, s'ouvre "La Nouvelle Tamusiga". En référence au nom donné par les Phéniciens, lors du périple d’Hanon, à une rade fixée hypothétiquement par les historiens à Mogador. Ces Phéniciens qui, aux yeux des Européens, représentent l’antiquité source de civilisation et sur les traces desquels les Français reviennent pour sortir le Maroc de son long Moyen Age et opérer une sorte de Renaissance en plein XXe siècle...
Les feux de la loge sont allumés sous l’impulsion des FF:. Mercier et surtout Sandillon Ferdinand** qui a débarqué à Mogador dans les années 1890 pour le compte du groupe Jaluzot** après avoir été initié à Tanger, plaque tournante du fameux groupe en question. Sous l’impulsion également du F:. Regnault, déjà membre fondateur de la loge de Casablanca ; F\ dont les heurts sérieux avec la Résidence, en 1924, vont illustrer les difficultés souvent rencontrées par les FF:. du Maroc au sein de la communauté européenne tout au long du Protectorat. Sans compter l’hostilité manifestée par de nombreux cadres de l’administration et de l’armée avant la victoire du cartel des gauches en 1924, hostilité qui réapparaîtra par la suite chaque fois qu’une poussée vers la droite se fera sentir.
C’est à Mogador, aussi, que l’on découvre un F\du GODF assez particulier et qui mérite attention, en tant que personnage type, à plusieurs titres, de certaines "perspectives coloniales" de l’époque concernée : Zerbib Elie Théodore.
Né à Constantine, en 1843, fils d’un grand rabbin d’Algérie, Zerbib** s’installe à Alger comme libraire. Il est initié à Bélisaire et y reçoit la maîtrise en 1874. Sa présence, avec celle de cinq autres israélites, témoigne de l’intérêt que porte le GODF à cette communauté. Certains FF\ se rappelaient sans doute le rôle qu’avaient joué les juifs depuis l’établissement des Français et d’autres allaient même jusqu’à penser que c’est par eux que l’on arriverait aux musulmans ! C’est ce qu’avance avec insistance le F:. Crémieux : "Employez les juifs pour amener à vous les Arabes...". Crémieux qui obtiendra, avec l’appui de nombreux maçons, la naturalisation massive des juifs avec l’espoir donc qu’à longue échéance les Arabes suivraient.
Zerbib arrive à Mogador, en août 1875, où après une opposition forte à la Légation de France il devient aide politique du consul. C’est ce qui l’amène, le 28 janvier 1884, à recevoir Charles de Foucauld** qui restera quarante cinq jours durant à Mogador profitant de l’hospitalité de la communauté israélite avant de se lancer à la découverte du sud marocain interdit aux "roumis". Voyage d’importance en matière de pénétration française au Maroc, à laquelle de nombreux juifs sont favorables.
En 1886, marié à une Anglaise après la mort de sa première épouse Française et converti au protestantisme, Zerbib remplace le pasteur Guisbourg à la tête de la section marocaine de la "London Society promoting christianity amongst the jews". Le choc, grand pour la communauté juive de Mogador, est loin d’être anodin pour la Légation de France. En effet il est alors communément admis que celui qui porte la croix, en missionnaire, sur les terres lointaines y porte en même temps, explicitement ou non, le drapeau de son pays.
Vers 1915, Zerbib devient doyen de la colonie européenne de Mogador : homme rebondi et joyeux, son hospitalité est légendaire. En 1916, logique avec lui-même, il se retrouve fondateur de la "Société de Géographie du Maroc". Or, il est patent que ces Sociétés de Géographie, placées au centre d’un réseau de plus en plus large, jouent le rôle de groupe de pression avec leurs ramifications à travers la France et l’Empire. Ces sociétés en outre disposent d’une presse qu’on peut qualifier de spécialisée et leur influence s’exerce de façon très sensible sur des publications d’une incontestable autorité comme La Revue des Deux Mondes. Au demeurant, pas plus les géographes que les découvreurs ne prétendent poursuivre leurs entreprises au nom des seuls impératifs d’une science désintéressée : les progrès de la connaissance de la terre doivent assurer à la France plus de rayonnement. Enfin, en 1920, Zerbib participe à la fondation de la R.L. "Woodrow Wilson n°479" de la GLDF à Mogador. Cette loge, au rite écossais, draine aussitôt les éléments israélites en plus grand nombre que "La Nouvelle Tamusiga". Le même constat peut se faire un peu partout à travers le Maroc, l’argument du rite écossais - REAA - étant souvent avancé.
Au soir de sa vie, Zerbib une fois de plus s’avère être révélateur d’un problème de fond. En effet, il est certain que la laïcité militante du GODF a gêné nombre d’israélites plus à l’aise à la GLDF de ce point de vue. En se dépouillant de son caractère spiritualiste et en se mettant sous la seule égide de la Raison, le GODF s’est condamné à recruter uniquement parmi les agnostiques et les athées, très peu nombreux dans les communautés musulmanes et juives. Contradiction douloureuse pour de nombreux FF:. des loges GODF du Maroc qui aspirent justement à toucher en profondeur ces communautés.
En octobre 1920, disparaît ce personnage du "vieux Maroc" ayant, sa vie durant, symbolisé à la fois la promotion du juif algérien à la suite du décret Crémieux d’octobre 1870, l’intérêt porté par la colonie algérienne à la pénétration française au Maroc, le rôle joué par des FF:. dans cette aventure, les méthodes de pénétration coloniale sous le biais de missions géographiques ou religieuses, l’importance de la communauté israélite dans l’ouverture du Maroc, enfin les rapports GODF-GLDF et leurs orientations respectives au Maroc.
Une fois assurée l’implantation sur la côte Atlantique, le Souverain Chapitre de Casablanca, qui joue un rôle prépondérant jusqu’en 1925 dans l’évolution du GODF au Maroc, s’intéresse aux villes de l’intérieur, récemment "pacifié", sur l’axe Maroc Atlantique - Oranie qui tient au cœur des Français d’Algérie. ..
A cette date où vient de se terminer justement la prise en main du Maroc utile, en attendant la suite, l’arrivée de nombreux fonctionnaires français, déjà initiés en France ou en Algérie, et l’amélioration des moyens de transports vers l’intérieur permettent la réalisation de ce projet maçonnique. D’autant plus que ces fonctionnaires, le plus souvent radicaux ou socialistes, ne voient aucun grief à formuler à l’encontre de cette implantation.
Les FF:. d’appartenance radicale admettent, à la suite d’Albert Sarraut, que la colonisation a pris le visage d’une grande œuvre de solidarité. Les FF:. d’appartenance socialiste retiennent que Jaurès a surtout multiplié ses critiques à l’égard des modalités de la politique coloniale mais qu’il a admis le principe du devoir de civilisation qu’impose aux sociétés européennes leur supériorité présente.
En 1922 donc, à Oujda, la loge "Prométhée" inaugure ses travaux en présence du TIF\Frère Bouty, pharmacien à Tlemcen et Conseiller de l’Ordre pour l’Afrique du Nord où l’Algérie forme la pièce maîtresse. Il peut paraître étonnant que cette loge d’Oujda ne soit née que si tardivement dans une ville où l’occupation française s’est profilée dés 1907. En fait, des triangles militaires animés par des FF\ militaires de carrière ont existé très tôt.
Mais les FF:. civils résidant à Oujda, pour la plupart originaires d’Algérie, avaient tendance à rejoindre les loges d’Oranie fort actives et très proches. C'est, à vrai dire, tardivement que les Oujdis ont regardé vers Casablanca. Ils estiment, comme ils l’écrivent au Conseil de l’Ordre en juillet, qu’entre Tlemcen et Rabat, soit sur une distance de plus de six cents kilomètres il est nécessaire de créer des loges pour les FF:. disséminés dans le bled immense. Et quand ils installent leur propre loge ils le font avec à l’esprit l’exemple prométhéen dont beaucoup en Europe font le principe de référence de "la civilisation humaniste face aux civilisations soumises aux dieux".
En 1922, également, c’est l'allumage des feux à Meknés, trois ans avant le soulèvement fomenté par Abd el Krim dans le Rif berbère tout proche et le départ de Lyautey. Une loge y prend son essor dans un temple installé dans la médina où vivent encore la plupart des Européens. Cette loge "L’Étoile du Zerhoun" doit son nom à une ride pré-rifaine qui barre l’horizon au nord de Meknés et où sont installées des tribus berbères.
Et c’est à Fez, en cette même année 1922, que l’effort de liaison Est-Ouest se parachève. En même temps que se confirme cet intérêt des FF:. pour les berbères avec le choix du nom de la loge fassie "L’Éveil Berbère".... Ce nom d’éveil berbère à Fez, dans la capitale de l’Islam, de l’Arabisme, c’est en soi tout un programme, une provocation. En effet, nombreux sont les militaires, les fonctionnaires, les FF:. pour qui "la renaissance du Maghreb" passe par l’assimilation. Or, à leurs yeux, cette assimilation ne peut réussir que si les berbères servent de lien et prennent, en quelque sorte, le relais de la communauté israélite sur laquelle avaient été fondés tous les espoirs une décade auparavant. Les FF:. estiment, dans leur ensemble, que "malgré la propagande active de l’Islam le bloc berbère demeure ethniquement séparé des Arabes conquérants". C’est dans cette optique que sortira le fameux décret berbère, quelques années plus tard, et que la loge de Fez choisit son intitulé.
Ainsi, les loges du GODF au Maroc jalonnent l’histoire de la pénétration européenne au Maroc à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. En outre, leurs noms sont révélateurs de l’optique des FF:. en matière de colonisation d’un pays qui ne sera entièrement occupé qu’en 1934.
Parallèlement la GLDF, elle aussi, met en place son réseau de loges sur l'ensemble du territoire avec des noms révélateurs de la même approche du problème marocain : "Anfa Lumière" et "Renaissance" à Casablanca, "Soleil du Gharb" à Kénitra, "Aurore Fraternelle" à Oujda, "l'Avenir Berbère" à Taza. La seule différence avec le GODF réside dans le choix de noms d'hommes politiques : "Woodrow Wilson" à Mogador et "Léon Gambetta" à Marrakech.
. Les Francs-Maçons et Lyautey : 1925
Dès 1914, alors que le protectorat est à peine mis en place, des escarmouches se produisent entre les Francs-Maçons au Maroc et Lyautey. La première occasion est offerte par une épidémie de typhus... La petite médina de Casablanca ne peut plus loger tous les nouveaux arrivants européens et des embryons de quartiers neufs s’esquissent en dehors des remparts. Casablanca apparaît comme "un océan de cahutes, une sorte de banlieue indéfinie d’une grande ville encore absente".
Cette expansion s’accompagne d’une spéculation intense, tant dans l’achat des terrains que dans la construction. Mais cette fièvre de construire s’exerce dans le plus grand désordre qui ne laisse guère de place aux exigences élémentaires de la circulation et surtout de l’hygiène. "On fera les rues après", déclare un propriétaire. Les contemporains parlent de "Far West", ce qui vaut aussi pour l'ambiance.
Fiers de leur ville-champignon, mécontents du transfert de la Résidence à Rabat promue capitale administrative, alarmés par une épidémie sérieuse de typhus, les Casablancais vont se livrer à une petite fronde contre le pouvoir. Ils instaurent un comité de sauvegarde où le F:. Mespoulet se montre l’un des plus virulents, lors des réunions dans un café de la rue Provost, au point d’entraîner ses co-élus à se rendre séance tenante chez le consul, éberlué d’une telle visite. Dès le lendemain, le comité se met au travail d’une part en faisant assurer le balayage de la ville et d’autre part en rencontrant le colonel Guedon, commandant de la Place, pour lui demander un cordon sanitaire autour de Casablanca. Les membres de la commission paraissent aux yeux des Casablancais comme des sauveurs. Mespoulet s’est révélé un orateur plein de faconde, de dynamisme.
Aux premières nouvelles, Lyautey embarque à Rabat pour Casablanca. Mais apprenant ce qui se passe, furieux, il se fait transborder à Fédala, se refusant à débarquer dans une ville en révolution. Il envoie le colonel Targe qui, à peine arrivé, fait démolir à coups de hache les baraques du marché et renvoie en France deux des membres du comité.... Après quoi, Lyautey consent à venir à Casablanca où les magasins se ferment avec mention bordée de noir "Fermé pour cause de deuil de liberté" et où les murs se chargent d’affiches collées par les FF:. Chapon et Reitzer. Le comité obtiendra, tout de même, des crédits pour l’assainissement de la ville... Cette action aura surtout pour conséquence de renforcer la rivalité naissante entre la capitale administrative et la capitale économique. Rivalité que la FM\ n’évitera pas au sein de ses propres structures.
Dans sa tenue du 1er Avril 1914, la loge "Le Phare du Chaouia" décide de porter à la connaissance de toutes les loges du GODF "le coup de force militaire qui vient de se produire à Casablanca et qui a soulevé dans toutes les populations du Maroc une grosse et légitime émotion. Consciente du rôle que la maçonnerie doit exercer chaque fois qu’une atteinte est portée à la liberté individuelle et au droit de la liberté de pensée, la loge vous prie de bien vouloir vous rallier au vœu exprimé par ses membres".
En 1919, passé le douloureux épisode de la Grande Guerre, la loge de Casablanca reprend ses escarmouches. Il appartient au F:. Laffite, Très Sage du Chapitre appuyé par les FF:. de Casablanca, de manifester cette indépendance à l’égard du pouvoir. Rédacteur en chef de La Vigie Marocaine, journal fort lu au Maroc, il ne se gêne pas à l'occasion pour critiquer l'action de Lyautey. Le 16 octobre, un décret abroge la parité du franc avec le hassani, monnaie marocaine. Aussitôt la Chambre de Commerce réclame une enquête et démissionne pour appuyer sa revendication. En ville le numéraire disparaît, le hassani passe de la parité avec le franc à 160 en quelques heures, les magasins ferment. Les titres de certains journaux caractérisent bien la violence de l'attaque : pour Les Annales Marocaines "gouvernement de l'imprévoyance"…pour l'Action Marocaine "faillite du Protectorat"… pour la Vigie Marocaine de Laffite : le 17 "faillite ou trahison ?", et le 18 octobre "la honte !".
Le 25 octobre, le mouvement s'est développé. Une soirée est organisée par Laffite sous un chapiteau de toile. La salle est comble pour écouter François Pietri directeur des finances du Protectorat. Président des débats, Laffite demande le calme et le respect des orateurs. Et pourtant, si Me Fayau, interprète de la pensée du F:. Chapon favorable aux thèses de Pietri, arrive à s'exprimer, par contre ce dernier éprouve les plus grandes difficultés à se faire entendre. Pendant ce temps, la banque d'État a été entourée d'un cordon de troupe, d'autant plus judicieux que certains opposants à Pietri proposeront en fin de meeting d'aller y mettre le feu. Un "comité des cinq", parmi lesquels Laffite et Chapon, est désigné par les commerçants pour présenter leurs revendications. De Kénitra, Rabat, Mazagan les protestations s'élèvent suivies de cortèges dans les rues. A Rabat, ce comité sera reçu, en l'absence de Lyautey, par Urbain Blanc et Pietri. Pour La Vigie Marocaine, "le gouvernement n'a plus de volonté, le peuple gronde contre la Bastille de l'argent". Un second meeting a lieu au cirque Narva où les commerçants mécontents de l'action du comité des cinq, jugé trop conciliant, demandent d'adjoindre quinze membres aux cinq premiers ; le F:. Paradis est dans la liste. Des affiches "tous contre hassani" sont posées dans les rues. Dans La Vigie Marocaine, Paul Laffite vitupère Lyautey et sa politique financière ; il garde une influence prépondérante sur l'opération casablancaise.
Cette révolte atteint un tel point que le 11 novembre Clemenceau, dans son télégramme aux Français du Maroc, tient à rappeler que "à la suite du retour du Résident Général au Maroc, le gouvernement de la République, qui a décidé de maintenir le Général Lyautey dans ses fonctions, a toute confiance en lui pour prendre sur place toutes les mesures que nécessite une situation monétaire due à des causes générales qui pèsent sur le monde entier". Le 7 décembre, les démissionnaires des Chambres de commerce et d’agriculture de Casablanca sont reçus par Lyautey et décident de reprendre leurs fonctions. Finalement le mouvement n’aura pas abouti.
1924, c’est l’affaire de Mogador dans un climat d’opposition croissante à Lyautey. L’occasion est offerte par la crispation grandissante entre le Contrôleur Civil Cortade et les FF:. de la "La Nouvelle Tamusiga" de Mogador dont les préoccupations s’affichent dans leurs travaux successifs. Du F:. Tazi : "les moyens propres à assurer l’émancipation de la femme musulmane", du F:. Petrignani : "Réformez les prisons caïdales" et collectivement : "le Cahier de Revendications" contre le régime lyautéen présenté au Comité d’Action Maçonnique de Paris. Sur le plan profane, le journal hebdomadaire local du F:. Sandillon L’Étincelle appuie l’action des FF:. engagés dans des groupements profanes.
Dans ce climat tendu éclate l’affaire de Telmest, un triple assassinat sur la route menant à Safi. La presse au Maroc s’offusque du mode de rapatriement des corps à dos de mulet. Le VM\ Regnault, au nom de son Atelier, fait part de son indignation dans un rapport qui aboutit sur le bureau du Président du Conseil, ministre des Affaires Étrangères. Pendant l’été, le F:. Regnault est muté d’office à Kenitra alors qu’il a droit au choix. Il dénonce auprès de Paris cet "acte de force". Les FF:. se déclarent solidaires et s’élèvent contre le nombre de mutations autoritaires dont sont l’objet les Francs-Maçons à la même période ; ils récusent le rapport ministériel favorable au Contrôleur Civil dans l’affaire de Telmest. Les loges du Maroc prennent fait et cause pour leurs FF:. de Mogador ; le départ de Lyautey est maintenant ouvertement réclamé, tant pour cette affaire que pour tous les griefs accumulés au cours des ans. Le Conseil de l’Ordre ne reste pas insensible à cette pression qui va s'amplifier avec la guerre dans le Nord marocain.
1925, c'est en effet la guerre du Rif qui est dénoncée par les FF:. du Maroc comme le résultat des provocations de Lyautey à l’encontre de Abdel Krim, dans le but de soutenir l’Espagne et le roi d’Espagne. Un rapport de "La Nouvelle Volubilis" de Tanger donne le ton : "la politique du Maréchal Lyautey est désastreuse pour la France et la Maroc. Cet homme est néfaste et son remplacement s’impose dans le plus bref délai". Ces critiques trouvent un écho favorable lors du congrès des loges du Sud-Ouest de la GLDF et aux Convents de la GLDF et du GODF en Septembre.
A Rabat, l'ordre du jour du premier congrès des loges du GODF au Maroc résume les préoccupations des ateliers convoqués à cette occasion :
" Représentation des ouvriers et fonctionnaires au sein du Conseil du Gouvernement - Enseignement au Maroc - Suppression des régions militaires - Développement de la petite colonisation - Vie chère au Maroc - Classement du Maroc dans une nouvelle région maçonnique.... ".
-- La création d'un 3e collège électoral. Dès cette première question, concernant la participation des ouvriers et fonctionnaires, la politique lyautéenne est battue en brèche. En effet Lyautey déclare "j’ai réussi au Maroc parce que je suis monarchiste et que je me suis trouvé en pays monarchique. Il y avait le Sultan dont je n’ai jamais cessé de respecter et de soutenir l’autorité. Je ne suis pas pour la République... [Cependant] je l’ai servie activement, loyalement parce qu’elle est le gouvernement des meilleurs". Autrement dit, la République n’est acceptable que si elle est aristocratique.
Il souhaite donc une colonisation "capitaliste" formée de cadres de qualité, relativement peu nombreux, ne risquant pas de se prolétariser à la façon de cette Algérie qui à ses yeux représente l’antithèse de sa doctrine. Il ne veut pas de petits blancs, à l’esprit frondeur et revendicatif, susceptibles de contaminer les Marocains. Il n’accorde d’ailleurs aucune liberté politique aux immigrants dont la fonction est "non de revendiquer mais de travailler à la mise en valeur du pays". Il souhaite les maintenir dans un rôle purement professionnel et, si besoin est, consultatif car "dès qu’on entre dans les systèmes, les idéologies, on n’en sort plus". Aussi le Conseil du Gouvernement, créé en 1919, comme une sorte de conseil privé que le Résident se donne à lui-même pour l’éclairer, repose sur une représentation professionnelle pour donner de simples avis en matière exclusivement économique. Il ne saurait être question de représentation politique avec droit délibératif, ce qui serait inconciliable avec les principes sur lesquels repose la souveraineté politique et religieuse du Sultan.
Façon de voir qui ne convient pas aux FF:. républicains de tradition et "tous d’accord pour la création du troisième collège électoral... conforme aux principes démocratiques que nous n’avons jamais connus jusqu’à ces derniers temps au Maroc.... Il est hors de doute que le gouvernement a intérêt à puiser ses renseignements dans un milieu plus étendu pour être éclairé plus sûrement. Il ne s’agit pas d’innover mais de faire comme en Tunisie... A notre avis le Conseil du Gouvernement devrait être constitué par deux sections : une française, l’autre indigène”. Séparation au demeurant conforme à la conception de Lyautey, hostile aux assemblées et aux conseils réunissant Français et Marocains, où ces derniers risquent d’avoir le sentiment de n’être que des figurants noyés au milieu d’Européens dont ils seraient incapables de suivre les discussions menées en langue française.
"Les membres de la section française seraient élus par les commissions municipales et les conseils régionaux, à créer, formant un seul collège électoral. Seraient électeurs tous les Français de 21 ans au moins et éligible tout électeur de 25 ans révolus, sauf les fonctionnaires ou employés d’État ; les élections auraient lieu au scrutin de liste... La dissolution ne pourrait être prononcée que par le Gouvernement Français et non sur simple arrêté motivé du Résident Général... L’attribution de ce Conseil doit être l’examen du budget de l’État... accompagné du droit d’initiative en matière budgétaire". Face à la conception lyautéenne respectueuse des structures monarchiques du pays, avec neutralisation politique des Européens, c’est réclamer la mise en place d’un embryon de système parlementaire avec droit d’intervention des Européens. C’est partir en guerre contre Lyautey et faire sien les propos de M. Dubois-Carrière, président de la Chambre de Commerce de Rabat, dés janvier 1924, qu’appuient les journaux Le Petit Marocain, La Presse Marocaine et La Gazette Financière Marocaine.
En effet, c’est d’abord remettre en cause non seulement le gouvernement central mais aussi l’administration des villes où les conseillers municipaux étaient désignés par l’autorité et présidés par les pachas, plus celle des régions jusque là aux mains des caïds. Dans le sud du Maroc, Lyautey pousse son raisonnement jusqu’à mener une politique des grands caïds dont il attend qu’ils s’engagent, en échange de son appui, à maintenir dans l’obéissance les tribus sous leur contrôle. Lyautey ne sous-estime pas le danger représenté par la puissance accrue de ces barons féodaux, et des abus qui en découlent, mais il pense que "leur imposer sans ménagement un contrôle plus ou moins étroit serait provoquer des désordres graves... nous ne pourrions alors garder et organiser les immenses territoires, acquis à notre influence par le prestige de leur nom, que par la mise en œuvre de moyens militaires considérables et d’ailleurs impossibles à réaliser".
A cette politique les FF:. répondent : "nous ne saurions trop nous élever contre le régime semi-féodal que nous avons trouvé au Maroc et dont nous nous sommes faits les protecteurs et les soutiens. Tous ces grands seigneurs marocains qui font braire d’admiration des romanciers en mal de couleur locale [les Tharaud en l'occurrence], se rendent compte de l’influence néfaste d’une instruction démocratique largement répandue. Et, pour garder les semi-royautés que nous leur avons créées, ils développent tant qu’ils peuvent l’islamisme dont ils recherchent le soutien. Ils jouent ainsi un double rôle : gardiens vigilants pour nous de la paix et de la sécurité, défenseurs aux yeux des indigènes de leurs droits religieux. Qu’étaient donc ces grands seigneurs avant notre Protectorat ? Peu de choses. Grâce à Allah, nous avons changé tout cela !... Il n’est pas dans le cadre de ce sujet de s’étendre sur les abus de toutes sortes, sur les fabors insensés perçus par ces chefs avec notre complicité silencieuse. Ah ! nous avons bien réussi à nous aliéner les masses ; nous leur avons préféré les caïds, les grands seigneurs de l’Atlas !". Le ton est donné, il restera pratiquement identique sur tous les sujets liés à l’aménagement du Protectorat.
C’est surtout remettre en cause jusqu’à la notion de ce Protectorat dont Lyautey rappelle avec force "qu’il résulte de son statut que nous ne sommes ni des départements français, ni une colonie française". En fait, dès 1912, Lyautey évoque le jour où l’Afrique du Nord sera indépendante, la séparation devant se faire sans douleur. Le 14 avril 1925, en pleine affaire du Rif, devant le Conseil de la politique indigène, Lyautey reprend son idée : "Il est à prévoir, et je le crois comme vérité historique, que dans un temps plus ou moins lointain, l’Afrique du Nord, évoluée, civilisée, vivant de sa vie autonome, se détachera de la Métropole. Il faut qu’à ce moment là, et ce doit être le suprême but de notre politique, cette séparation se fasse sans douleur et que les regards des indigènes continuent à se tourner avec affection vers la France. C’est la pensée avec laquelle je vis, qui me porte, qui est ma directive essentielle ; je veux nous faire aimer de ce peuple". D’où ses efforts pour freiner au maximum la tendance française à l’assimilation, à l’administration directe ou superposée ; comme le montre avec clarté sa fameuse circulaire, du 18 novembre 1920, dans laquelle il expose la nécessité et les modalités d’une politique de contrôle et d’association dans le respect des institutions établies.
-- La Colonisation. Le 5 décembre 1923, Lyautey rappelle, devant l’Académie Française sa conception du peuplement, qui ressort de la même logique : "Nous avons trouvé dans la population paisible et spécialement agricole le premier et le plus efficace concours. Nous n’avons pu songer un seul instant à l’exproprier totalement de la terre qui lui appartient. ... A mesure que nous transformons les terres collectives en terres individuelles, comme nous accroissons la valeur du domaine de chaque membre de la tribu nous demandons en retour une cession à l’État d’une partie de la terre collective. Et c’est justement sur cette terre collective que nous créons des lots domaniaux pour en faire bénéficier la colonisation française". La rigueur des charges imposées aux acquéreurs de lots de colonisation est la garantie jugée indispensable par Lyautey pour obtenir une immigration limitée et favorable aux détenteurs de capitaux, aux grosses sociétés, aux banques Pour qui veut bien comprendre ce système limitant les appétits des colons, la position de Lyautey est nette. Le Résident Général est décidé à ne pas pratiquer une politique de peuplement intensif. Il ne veut pas spolier les populations locales car il estime que "le Maroc n’est pas un pays vide, ses habitants sont encore relativement peu nombreux mais très prolifiques .. aussi le pays accroîtra sa main-d’œuvre agricole ; il porte en lui une réserve de peuplement dont il faut tenir compte". Raisonnement qui conforte Lyautey dans son refus de faciliter la venue de petits blancs "inutiles, revendicateurs et politisés".
La réaction est vive et la presse ne se prive pas d’attaquer. Le Petit Marocain, du radical-socialiste Mas, condamne cette politique qui "n’est ni d’assimilation, ni de substitution mais d’éducation" et son rédacteur Goulven, très sensible à la pression des Européens d'Algérie désireux de s’installer aux Maroc, réclame "à l’exemple de l’Algérie, une modification du régime de l’aliénation des terres domaniales" ... Dans La Gazette Financière Marocaine, Birot-Letourneaux argumente : "de l’aveu même du gouvernement, la culture européenne concerne 1.000 colons et atteint à peine 1,5 % des terres cultivables ; chiffre ridiculement minime eu égard aux 100.000 agriculteurs que l’occasion s’est présentée d’attirer".... La Presse Marocaine déclare que : "rien ne sera fait de durable, de sérieux, de favorable à notre influence, tant que la question agraire du Maroc ne sera pas résolue dans le sens d’un peuplement familial français".
Les FF:. - quant à eux - estiment que "leur expérience ou leur ancienneté coloniale leur font obligation sur la question coloniale de livrer sans ambiguïté toute leur pensée". Pour eux, "il importe d’aller jusqu’aux théories découlant de la notion de liberté et des droits de l’homme, telles que l’autonomie, l’émancipation et l’indépendance des peuples ayant atteint leur majorité économique, politique, morale et qu’au principe de l’individualisme colonisateur doit se substituer celui de la colonisation au nom de la collectivité universelle". Il importe donc que la Nation Française affirme "son droit de coloniser... soit sous forme de colonie d’exploitation, soit sous forme de colonie de peuplement, car la FM:. est convaincue de l’utilité sociale des colonies qui sont pourvues de richesses naturelles et de matières premières, dont les collectivités humaines ne sauraient être indéfiniment privées. L’exploitation de ces richesses ne doit pas impliquer l’exploitation des individus ou des groupements ethniques qui en sont les détenteurs originaires, sous réserve que la terre n’appartient qu’à ceux qui peuvent la féconder directement ou en organiser industriellement la production. Il y a donc lieu de récupérer des terres que les tribus indigènes sont dans l’incapacité notoire et permanente de vivifier et de les attribuer d’une part à la colonisation d’exploitation là où elle est possible et à la colonisation de peuplement là où elle s’impose".
Ayant ainsi pris parti, à l’encontre de Lyautey, pour la colonisation, les FF:. préconisent "que le gouvernement marocain se donne tout entier à la mise en valeur par une colonisation intensive. Que l’ère des concessions amiables aux personnes et aux puissantes sociétés soit définitivement close et que les plus grands efforts se portent spécialement sur la colonisation de peuplement négligée jusqu’à ce jour. Pour ce faire, il faut que soient créés dans la zone suburbaine des lots de 25 à 60 hectares, suivant la richesse des terres afin de permettre aux petits artisans, employés, ouvriers, fonctionnaires, commerçants et professions libérales de les acquérir et de fixer ainsi ces éléments dans le pays en les y attachant par l’amour de la terre". Le vœu est émis que "tout le domaine privé de l’État soit mis le plus rapidement possible à la disposition de la colonisation avec des clauses de valorisation très sévères... que soient sauvegardées les surfaces nécessaires aux besoins des indigènes propriétaires, si rudimentaires que soient leurs procédés agricoles". C'est, en quelque sorte, appuyer la "portion congrue" envisagée dans le monde profane par les opposants à Lyautey.
-- L’Islam, autre sujet de fond où l’opposition est aussi nette. Lyautey en effet avoue en être arrivé "à regarder les religions les plus diverses comme autant de formes d’un même besoin et d’un même sentiment, adaptées localement et historiquement à ceux qui les pratiquent". Or, dit-il par ailleurs, "le Maroc est un pays religieux où par-dessus le marché le Sultan chef politique est en même temps le chef religieux.... Le Sultan est l’imam couronné, celui que tous les Musulmans du Maghreb, et même au-delà, regardent comme seul vicaire légitime de l’Islam sur terre". Aussi Lyautey ne s’est pas contenté de respecter jalousement le principat religieux du Sultan ; il a apporté son aide à l’organisation du pèlerinage à la Mecque ; il a cherché l’appui de l’Islam officiel et également des confréries religieuses, des "zaouias" de saints locaux. Peut-être cette politique correspondait-elle à l’espoir chez Lyautey de voir le Sultan de Rabat reprendre à son compte le califat exercé jusqu’en 1923 par le Sultan de Constantinople ?
Cette compréhension à l’égard de l’Islam entraîne une vive réaction de la part des FF:. au Maroc, du GODF surtout, déjà très inquiets de l’essor des écoles catholiques. Ils regrettent que les Français se soient faits "fourriers de l’Islam... Nous protégeons sous des buts dit-on politiques les chorfas que leur descendance directe du prophète met au-dessus des lois. Nous laissons toute liberté aux agissements de sectes religieuses ; nous soutenons de prétendus marabouts ; n’allons-nous pas jusqu’à faire bénéficier de subventions de l’État des œuvres uniquement religieuses comme la Karaouine... n’aidons-nous pas la construction de mosquées, même à Paris... Il serait plus digne de notre part de chercher l’amitié des masses indigènes incomplètement islamisées, que nous sacrifions aux appétits d’un fanatisme intransigeant. Au Maroc même, des partisans des Wahhabites de jour en jour plus nombreux, ont été reconnus à Fez ; le sentiment religieux s’est exacerbé à notre contact, embrasant même des groupes fort peu islamisés. On peut dire qu’au bout de vingt ans de présence nous sommes à peu prés parvenus à islamiser un peuple qui ne l’était plus".
Pour les FF:., il s’agit de libérer le Marocain de l’emprise religieuse : "Il serait bon que le colon dans sa sphère se transforme en éducateur auprès des indigènes, ses voisins"…. "L’action de l’État doit s’exercer par la lutte contre l’oppression religieuse de l’Islam, par le développement de l’instruction... Nous aurions aimé plus d’écoles élémentaires pour toucher les masses... Nous voudrions des écoles et des classes communes aux deux races ; en travaillant, en s’amusant en commun les enfants apprendront à se connaître et à s’aimer... Il convient d’avoir un personnel enseignant parfaitement renseigné sur le milieu où doit s’exercer son enseignement et sur la mentalité de ses élèves... Convenons donc du danger qu’il y a à favoriser les écoles où l’instruction est donnée suivant la forme islamique, ces écoles coraniques qui se développent avec rapidité sous notre protection. C’est en effet dans ces écoles que se perpétue le cléricalisme musulman dans la mesure où l’immixtion des principes religieux est à la base de tout l’État islamique ; dès lors le cléricalisme contre lequel nous luttons en France n’est que piquette à côté du cléricalisme musulman".
Il arrive cependant que Lyautey et le GODF se retrouvent sur une tonalité voisine pour juger les réalisations ; même si, au départ, les motivations ne sont pas tout à fait semblables. Il en est ainsi pour :
-- La question sociale. Lyautey aspire à l’ordre social car, en bon élève de de Mun, il s’est "dès l’origine senti attiré par l’élite sociale et l’ouvrier, et aussi éloigné que possible des petits bourgeois envieux et médiocres chez qui se recrutent la plupart de ceux qui nous gouvernent aujourd’hui". Quand on lui demande à quel parti politique on peut le rattacher il répond sèchement "je suis social".
Les FF:. admettent que "l’assistance publique au Maroc est assez bien organisée depuis quelques années déjà... L’assistance médicale indigène précède la venue des colons et la formation des centres de colonisation.... Au début il y a, dans la région soumise, une organisation militaire et lorsque le militaire peut être remplacé par l’autorité civile l’organisation sanitaire est cédée au Protectorat et complétée, si nécessaire, par un pavillon à portée de l’infirmerie indigène pour que les mêmes services généraux servent aux deux. Le gouvernement n’a pas cru le moment venu d’aller plus loin en présence de l’afflux des initiatives privées européennes qui dans ce pays ont donné un exemple admirable ; [sans oublier] les initiatives musulmanes et israélites... Il faut trouver des ressources !".
-- Les Phosphates. Cette concession à l’œuvre de Lyautey se prolonge sur la question des phosphates. Dans le monde profane l’opposition au maréchal a été violente en raison de son refus de concéder l’exploitation des phosphates à des sociétés privées. La Gazette Financière Marocaine témoigne de la hargne de ceux qui ne pardonnent pas à Lyautey d’avoir confié, par dahir du 7 avril 1920, l’exploitation à un Office dont l’État est le seul actionnaire. Sur ce point précis, apparemment Lyautey reçoit l’approbation des loges marocaines pour qui "l’État doit exploiter directement par l'intermédiaire d'organismes spéciaux, tel l’Office des Phosphates, les richesses du pays et non des sociétés financières...". A vrai dire les FF:. sont trop heureux de marquer indirectement leur désapprobation à la main mise sur le Maroc par la Banque du Maroc et des Pays Bas de M. Finaly. L’un d’eux, le F:. Dunet de la GLDF, ira jusqu’à parler dans son livre La sanglante aventure marocaine, de tractations sur le Maroc entre Herriot et Lyautey par le biais de Finaly.
L’opposition de la FM∴ à Lyautey n’est donc pas systématique bien qu’à peu près totale. Qu’en est-il de Lyautey à l’égard de la FM∴ ?
Peut-être a-t-il gardé un ressentiment à l’encontre du GODF à propos de l’affaire des fiches où il avait éprouvé quelques inquiétudes. Par contre, il est certain qu’il n’aimait ni le général Sarrail, réputé Franc-Maçon, ni Joffre. Au Maroc même, on peut citer la mutation du F∴ Immarigeon, directeur de l’important Collège Musulman de Fez, sur ordre de Lyautey qui l’expédie à Oujda pour avoir sur l’enseignement au Maroc des idées nobles certes, mais non conformes aux siennes. On peut retenir la déclaration du F:. Griguer, VM:. à Rabat en 1924 : "Quelques-uns uns des nôtres, cependant excellents maçons, hésitaient à venir prendre part à nos travaux par craintes de représailles administratives que plusieurs d’entre nous eurent d’ailleurs à subir et qui se manifestèrent par des déplacements brusques et injustifiés".
En fait, témoigne l’un des collaborateur de Lyautey, le F:. Hutin : "le maréchal Lyautey est monarchiste mais pas sectaire. Son attitude s’explique du fait qu’il ne reconnaît pas d’existence légale aux partis politiques au Maroc ; il ne les recevra jamais en que tel. Quant à la FM∴ il l’ignore et ses membres ne se manifestent pas en cette qualité. Si des mesures de déplacement sont prises c’est parce que, comme pour Immarigeon, on s’est manifesté contre des décisions de la Résidence jugées arbitraires en qualité de membre de la Ligue des Droits de l’Homme ou de partis politiques. Donc, aucun ostracisme particulier à l’égard des FF:. qu’il met dans le même sac que les membres des partis politiques de gauche. D’ailleurs il n’admet pas davantage l’ingérence de l’église et met à la porte quelques franciscains ou jésuites qui ont essayé de convertir des musulmans au catholicisme". Cette méfiance explique qu’il soit très mal porté d’être Franc-Maçon.
L'autoritarisme du "proconsul" Lyautey fait que son départ est marqué, si l’on excepte les Marocains, d’une satisfaction quasi générale : tous les partis politiques tenus la bride courte, la colonisation avide de s’étendre, le haut commandement impatient de jouer le premier rôle dans le Rif. Les FF:. également, eux qui de toute part ont aspiré à son départ et l’ont réclamé au Conseil de l’Ordre.... De Tanger où ils écrivent "le départ du maréchal Lyautey devrait avoir lieu dans les plus brefs délais ; en effet le Résident Général serait favorable au roi d’Espagne, il faut agir de suite sur M. Herriot et demander le rappel du maréchal" ; à qui le Conseil de l’Ordre répond : "Nous tiendrons compte dans la plus large mesure de ces renseignements"... de Mazagan où ils demandent "de remplacer le Résident Général militaire par un gouvernement civil ne possédant aucun intérêt au Maroc"; à qui le Conseil de l’Ordre écrit : "la question est grosse mais nous devons envisager sa solution". Mogador, Rabat, Marrakech, Fez, Casablanca s’associent à cette pression. Attitude identique de la GLDF ; parfois plus violemment sous la plume de Carette-Bouvet, inspirateur du virulent journal Le Cri Marocain, et de Dunet auteur du très critique La sanglante aventure marocaine.
Toutes ces loges et tous ces FF:. "désirent en effet une collaboration de plus en plus intime des conseils élus avec le gouvernement du Protectorat. Il n’est pas mauvais que du Maroc où pendant plusieurs années a régné une véritable dictature, parte l’idée d’une collaboration de la masse avec la chose publique". Le Conseil de l’Ordre finira par reconnaître que "il y a lieu de s’occuper de notre diplomatie à l’étranger pour que la République reflète dans le monde l’image vraie de notre pays... de remplacer le maréchal Lyautey par un administrateur civil républicain".
Dès lors, les Francs-Maçons au Maroc ne peuvent qu’applaudir la décision du Président du Conseil Painlevé, "ce Franc-Maçon sans tablier", de mettre fin au commandement de Lyautey au Maroc.
.
Steeg et l'extériorisation : 1927
En 1926, le S:.Chapitre quitte son local de la cité Bendahan et récupère un temple plus grand en médina ; comme pour marquer l’aube d’une ère nouvelle. En effet, sur le plan économique, le Maroc sort de son marasme et l’expansion se maintiendra jusqu’en 1930. Sur le plan politique, Lyautey parti, Steeg est nommé à la Résidence Générale où il a le bonheur de mettre un terme à la guerre du Rif.
Avec sa figure méditative et barbue d’universitaire, type même du cacique parlementaire armé d’un joli don d’expression, le nouveau Résident Général témoigne aussi d’un réel souci de "réaliser", d'être concret. Aussi dès le 13 octobre 1925, sur décision résidentielle, une réforme importante est apportée à la composition de la section française du Conseil du Gouvernement. Désormais tous les éléments de la colonie française qui n’étaient pas encore représentés, c’est-à-dire tous ceux n’étant ni agriculteurs ni commerçants ni industriels, vont constituer un 3e collège. Ainsi se trouve satisfait le vœu de toute une partie de l’opinion française au Maroc et en particulier de la grande majorité des FF:. qui, en mars 1926, se déclarent "tous d’accord pour la création du 3e collège" comme ils l’étaient déjà sous Lyautey, mais alors en vain.
Les temps ont décidément bien changé. Alors que, jusqu’en 1925, les FF:. se sont surtout extériorisés dans les associations économiques ou dans les sociétés de bienfaisance, ce qu’ils continuent à faire d’ailleurs régulièrement , après 1925 ils vont pouvoir agir dans les partis politiques, plus tolérés que jamais, ou même directement en tant que représentants de la FM∴
Dès août 1925 se fonde à Casablanca, en réponse à celle de l’Action Française, la première section SFIO sous la responsabilité du F:. Mespoulet, qui par ailleurs participe activement aux manifestations d’un comité, fort de ses 8.000 membres, contre la vie chère au Maroc. Moyen pratique de faire de la politique avant que les partis ne soient tolérés. En mars 1926, le F:. Roby, proviseur du lycée Lyautey à Casablanca, inaugure son université populaire, tandis que Mespoulet toujours lui, subit en avril l’attaque de groupes de droite alors qu’il préside une réunion de la Ligue des Droits de l’Homme. Le Petit Casablancais, journal financier local, le prend à parti : "Jusqu’à maintenant nous aurions cru que M. Mespoulet pratiquait le communisme mais aujourd’hui, qu’il a lu partiellement Marx, il répudie indigné les théories de Moscou et revient à la SFIO"... et quelques jours plus tard : "Mespoulet a beau aller tous les quatre ans aux Congrès qui se tiennent dans son fief de Figeac, jamais encore il n’a été autorisé à briguer les suffrages de ses concitoyens... Il a sa place marquée dans ce 3e collège mais pas à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Casablanca". Cette activité politique intense pousse l’opposition entre les FF:. Mespoulet et Chapon au point de rupture. Ce dernier, dans une lettre ouverte publiée par la presse, écrit : "Mespoulet ... vous êtes un démagogue ". Le Chapitre s’abstient prudemment de prendre parti d’autant plus qu’à partir de cette date Mespoulet s’absente, laissant Chapon maître du terrain. Cependant le Très Sage, président du chapitre, se voit obligé de rappeler qu’il "faut se serrer les coudes". Finalement ces tensions politiques seront surmontées au sein du groupe. Ce qui n’est pas toujours le cas dans toutes les loges, comme le prouvent la crise interne à Marrakech où les prises de positions politiques mènent au bord de l’éclatement.
A Casablanca, l’unité préservée permet aux FF:. de suivre de prés la naissance des Jeunesses Patriotiques, prolongement de la Ligue des Patriotes du général Castelnau, organisme de lutte contre le bloc des gauches. Il "est décidé de pratiquer des Jeunesses Républicaines afin de combattre l’influence de la réaction sur la jeunesse".
En mars 1926, le second congrès des loges marocaines du GODF se réunit à Casablanca. Après avoir étudié "le travail du Franc-Maçon à l’extérieur", les délégués s’interrogent sur les méthodes aptes à "faire connaître les desiderata du congrès au gouvernement".
Le F:. Bouty, Conseiller de l’Ordre pour l’Afrique du Nord, répond qu’il y a plusieurs moyens à son avis : "Les communiqués à la presse - Les intermédiaires naturels que sont les FF:. assistant déjà au Conseil du Gouvernement par suite de leurs fonctions électives profanes - Une entrevue demandée au Résident Général pour lui faire connaître directement le point de vue de la FM∴"
Ces diverses suggestions, sur l'extériorisation, sont adoptées par le Congrès qui, in fine, décide donc d’envoyer à la presse le communiqué suivant :
"Le Congrès des Loges Marocaines du GODF, réunies dans le temple du Phare de la Chaouia, a émis les vœux suivants :
- 1) que soient créées des commissions municipales consultatives élues.... des commissions régionales consultatives élues... une commission générale consultative prés le gouvernement élue.
- 2) que le Gouvernement Marocain se donne tout entier à la mise en valeur du pays par une colonisation intense.
- 3) qu’une intervention énergique soit faite auprès du Gouvernent de la République française pour qu’une solution rapide soit donnée à l’affaire du Rif et pour que cesse cette effusion de sang".
Le 11 mai 1926, M. Steeg accorde une audience aux FF:. Griguer, président du Congrès, Gaudin et Sandillon premier et second vice-président, Tarriot secrétaire, Luppé vénérable de la loge organisatrice et Frit remplaçant Cazemajou absent. Au cours de cette audience, la délégation se plaît à dire au Résident Général, que chacun considère comme un F:. de la GLDF : "Les FF:. du Maroc, qui avaient déjà appris avec joie, dés le premier jour, votre nomination à la direction des destinées de ce pays, sont heureux de vous renouveler l’assurance de leur profond et respectueux dévouement. Homme d’ordre et profondément attaché aux institutions républicaines, ils saluent en vous le fervent et probe démocrate qui a laissé dans tous les postes éminents qu’il a occupés, notamment à la tête de la colonie voisine, le souvenir d’un homme d’État, d’un administrateur juste et bienveillant. Monsieur le Résident Général, au moment où vous avez, semble-t-il, à réagir contre les manœuvres sournoises et déloyales des alliés de l’ancien régime, les FF:. se doivent de vous dire qu’ils sont avec vous et que vous pouvez compter sur leur entier dévouement..". Ce à quoi le Résident Général répond "en remerciant la délégation de cette démarche et en assurant les FF:. de toute sa bienveillance".
Rançon de cette extériorisation, "une campagne anti-maçonnique se développe à travers le Maroc". En novembre 1926, une secousse importante ébranle les FF:. de Casablanca jusque là à l’abri de ce genre d’affaire. En effet, le quotidien L’Écho du Maroc commente les élections des officiers dignitaires "avec des précisions telles qu’il y a toute certitude que l’auteur de l’article a reçu des informations d’un F:. présent" :
"Au 4e collège - Réunion très importante, mercredi 3 courant, les FF:. élisaient leur vénérable. Théoriquement un seul candidat le F:. Luppé qui demandait à être réélu. Mais que d’intrigues autour de cette candidature et contre elle... Les élections se déroulèrent dans le bruit. Les soixante deux votants discutaient âprement... Un quidam qui passait par-là, sans scrupules, poussa la porte et passa la tête tout juste pour voir une buvette dressée... La séance pris fin vers les 11 heures du soir mais non la discussion qui continua véhémente dans la rue et ensuite au café des Arcades".
Luppé, après lecture de cet article in extenso, informe l’atelier que l’auteur est un dénommé Palmas employé de banque, camelot du roi, et que le F:. indiscret reste inconnu. Il résulte de cette alerte que les FF:. décident de se montrer encore plus sévères au moment du recrutement.
Par contre, l’extériorisation n’est pas remise en cause un seul instant, bien au contraire. Il arrive même qu’un F:. soit amené à pondérer l’enthousiasme des congressistes - qui envisagent de "vulgariser le rapport sur l’évolution du Maroc par l’édition d’une brochure" - en faisant valoir que "une des clauses primordiales de l’Acte d’Algésiras est que jamais nous ne toucherons en quoi que ce soit aux questions religieuses musulmanes". Cependant, manifestation de cette volonté d'extériorisation, le congrès des loges au Maroc - après que le TIF\Mesguiche, du Conseil de l’Ordre, ait été reçu par le Résident Général - organise, en 1927, son banquet de clôture dans les salons des Services Municipaux avec environ deux cents convives.... En 1930, c’est dans la salle du Casino de Mazagan qu’a lieu le banquet de clôture, auquel participent les TIF:. Groussier, Savoire et Bouty, avec pour invités les personnalités les plus marquantes de la ville, les représentants de l’autorité, des corps élus et des groupements démocratiques... L’habitude prise, elle se perpétuera jusqu’à la guerre, chaque loge y allant de sa manifestation brillante.
Cette extériorisation, signe des temps nouveaux au Maroc, s'accompagne d'un renforcement des structures internes. Dès janvier 1926, sur les conseils du TIF:. Bouty, il est décidé de créer à Casablanca un Conseil Philosophique (Loge du 30e degré du rite écossais ancien et accepté). du nom de "Phare de la Chaouia et du Maroc" ; Chapon en devient le président tandis que Tarriot le remplace au poste de Très Sage du Chapitre.
Le Chapitre, ainsi renforcé dans ses perspectives, ne perd pas pour autant de vue les loges bleues [des trois premiers degrés] avec l’espoir de conserver auprès d’elles une certaine audience car les congrès réguliers à partir de 1925 vont donner une autonomie croissante à ces loges. Le Chapitre, progressivement, devient seulement un partenaire. C’est en ce sens qu’il appuie la demande, des loges auprès de Paris, de reconnaître le Maroc en tant que région maçonnique puisque ce vœu a été rejeté par les loges d’Algérie soucieuses de conserver leur influence sur le congrès d’Afrique du Nord.
.
La vie profane au Maroc voit la politique gagner du terrain. Évolution que Le Petit Casablancais analyse attentivement sous la plume de Georges Stévenin, un polémiste ne manquant pas de mordant. Journal financier qui représente d'une part les intérêts de la Banque de Paris et des Pays Bas, la publicité passant par un dispensateur occulte : le commandant Toussaint qui vit en ermite à Rabat. Journal qui représente d'autre part, à l’occasion, les options de l’évêché sous la signature d’Henri Duquaire. Le Petit Casablancais donc décrit, sans sympathie aucune, les progrès du parti socialiste en concurrence avec le parti radical socialiste qui viennent tous deux de faire leur entrée officielle au Maroc. On s’y émeut du télégramme envoyé au Résident Général, par les délégués du 3e collège, à propos de l’affaire Sacco et Venzetti..., des manifestations devant le consulat américain à l’appel de la Ligue des Droits de l’Homme et de la SFIO...., de conférences de Jean Longuet à Rabat et Casablanca "sur la paix mondiale dans un pays de conquête". Activités auxquelles participent, à titre individuel, les FF\ du Maroc.
Mais les FF:. ne s’impliquent pas seulement dans la vie politique. La notion de solidarité leur fait un devoir de s’occuper, à travers le Maroc, d’œuvres sociales. Dès 1915, à Casablanca, la Goutte de Lait, d’abord installée dans un local allemand réquisitionné, puis en 1930 dans l’ancien consulat de France... En 1920, c’est la Caisse des Écoles qui prend forme sous la présidence de Laffite pour fournir de la nourriture aux cantines scolaires et des vêtements aux enfants indigents... En novembre 1926, c’est au tour de "Pauline Kergomard" de voir le jour, réalisation reconnue d’utilité publique comme préventorium en 1930.
Le F:. Tarriot se fait le champion de la Mission Laïque au Maroc. Dès 1922, il développe le thème : "l’activité de la réaction cléricale, la lutte contre l’école laïque font nécessité de créer à Casablanca une section de la Mission Laïque"... Le 9 décembre 1932, La Vigie Marocaine annonce que l’inauguration de cet orphelinat "ouvert depuis deux mois à cent dix sept enfants... vient d’avoir lieu .. en présence du Résident Général Lucien Saint".
La solidarité est tellement chère au cœur des FF:. du Maroc qu’au Congrès des Loges Marocaines, de 1928, on traite de "l’assistance publique et privée au Maroc". Or, à cette occasion, les FF:. CH:. de Casablanca - appliquant en cela leur souci d’être guide moral des loges bleues - sont pratiquement seuls à prendre la parole sur le rapport présenté par le F:. Tarriot. Le vœu finalement adopté demande "que les ressources pour l’assistance au Maroc soient fournies par un impôt, dit impôt d’assistance, prélevé sur le luxe et le superflu". Cette solidarité ne doit pas être réservée aux seuls Européens et, en 1930, les loges se penchent sur " les moyens propres à améliorer la condition des indigènes marocains spécialement par le développement de la mutualité indigène"... Autre sujet étudié la même année : "assistance aux enfants et vieillards tant au point de vue européen qu’indigène".
Cette poussée de l’extériorisation ne fait pas disparaître les problèmes de la vie interne, loin s’en faut.
L’analyse des comptes-rendus, du Chapitre de Casablanca et de ceux des congrès successifs, permet d’appréhender une relation entre rythme économique du pays et fréquentation des loges :
1918-1920 essor économique, fréquentation en progrès, travaux en loge étoffés.
1921-1924 marasme économique, fréquentation au plus bas, travaux inexistants.
1925-1930 expansion économique, fréquentation en progrès, travaux en nombre.
1931-1940 problèmes économiques, fréquentation instable, travaux irréguliers.
La même analyse amène à un autre constat, concernant cette fois la nature des sujets traités, révélateurs des préoccupations des FF:. :
La comparaison des listes de sujets traités, en Chapitre et lors des congrès de loges, fait apparaître quelques points communs comme "l’éducation maçonnique". Mais il est patent que les loges sont, dés leur installation et durablement, orientées vers les problèmes profanes alors que le Chapitre s’en dégage au fil des ans, sans les oublier totalement puisqu’il continue à s’interroger sur : "Le rôle de la FM∴ au Maroc". A ce stade, tout se passe comme si, après avoir admis certaines conclusions sur des sujets concrets en loges bleues, les FF:. CH:. s’efforcent d’approfondir leur pensée, de diversifier leurs connaissances sans pour autant perdre le contact avec leurs préoccupations initiales.
*
* *
Au total, dans la vie des loges et du Chapitre, il faut distinguer au Maroc :
Une première période où, jusqu’en 1925, la recherche d’une coordination des loges par le Chapitre a été primordiale, avec imbrication des sujets...
Une seconde période, ouverte en 1925 avec le premier Congrès des Loges, qui est celle de la recherche - souvent difficile - d’une différenciation de degré sans changement de nature c’est à dire d’une autonomie affirmée dans un équilibre entre les partenaires que sont le Chapitre et les Loges.
.
Le Dahir berbère : 1929-1930
Depuis les débuts il est bien entendu que pour les FF\ au Maroc : "la France doit affirmer son droit de coloniser ... car les colonies ont leur utilité sociale". En matière coloniale après la Grande Guerre, les grandes lignes de la pensée du GODF, conformes à celles de la GLDF, sont données dès le Convent 1920 pour l’enseignement et au Convent de 1923 pour l’ensemble de la question coloniale.
Au Maroc, il est souhaité d’une part que "la période des opérations militaires soit définitivement close" et d’autre part que "soient poursuivis la diffusion de l’instruction publique et l’enseignement professionnel strictement laïques ; que le statut des populations indigènes ou non soit nettement défini, clarifié, qu’une politique souple de large association soit appliquée aux indigènes en vue de leur assimilation progressive et complète".
Le Résident Général Steeg donnera en partie satisfaction à ces desiderata puisqu’il ralentira la pacification et accordera la représentation des Français au Conseil du Gouvernement.
Reste l’assimilation, qui va amener à l’élaboration du fameux Dahir (Décret) Berbère. En effet, aux yeux des FF\, "malgré la propagande active de l’Islam, le bloc berbère demeure ethniquement séparé des Arabes conquérants.... Sans notre arrivée, Fès tombait irrémédiablement entre leurs mains... Nous avons coupé les jambes au mouvement berbère et cela n’a pas été la moindre cause de leur hostilité à notre égard. Cette hostilité s’est exaspérée quand ils se sont aperçus que nous voulions en plus les placer sous le joug de la loi musulmane ... Nous avons à racheter les fautes passées par une action pleine d’attention à leur égard : créons chez ce peuple, avide de connaître et d’apprendre, des écoles franco - berbères et non des écoles franco-arabes. Nous pouvons tout espérer des Berbères instruits pour contrebalancer l’influence du fanatisme musulman..."
Ce qu’exprime de façon explicite le Congrès des Loges du GODF réuni à Casablanca en 1928 :
"1°- que notre politique vis à vis de nos protégés marocains tienne plus largement compte des différences ethniques séparant le bloc berbère des Arabes proprement dits"
"2°- que cette politique assure la protection de la liberté individuelle de tous nos protégés en les affranchissant progressivement de l’oppression religieuse, de l’action néfaste des confréries ... que l’instruction soit répandue le plus largement possible dans le sens de la laïcité et de la gratuité".. Dans l’espoir de contribuer au rapprochement et à la fusion des différents éléments ethniques dans l’Afrique du Nord.
Espoir que manifestent en 1929 à leur tour à Rabat, d’abord le VI° congrès des Loges de l’Afrique du Nord, puis la XXXI° Conférence inter obédientielle des loges de l’Afrique du Nord. Cette Conférence, en présence du TIF\Le Foyer GM\ de la GLDF, préconise: "la généralisation de la langue française... la lutte contre les déviations cléricales au moyen d’un enseignement laïque... des actions pour favoriser le rapprochement de tous les groupements ethniques dans les divers organismes (syndicats, sociétés mutuelles) et pour tendre à assurer la justice française et éviter au Maroc, en attendant le régime de droit commun, l’éviction du droit coutumier berbère par le droit coranique...". Opinion du F\ Cordier, premier président de la cour d’Appel dans la vie profane, largement partagée par l’ensemble des FF\.
Un communiqué est adressé à la presse, avec l’accord des deux obédiences. Il y est souligné l’attachement des FF\ à la laïcité, à l’étude des moyens propres à favoriser le rapprochement des divers groupements ethniques de l’Afrique du Nord. Le dahir Berbère est en gestation.
A cette action des Francs-Maçons en direction du monde berbère s’ajoute paradoxalement celle des milieux catholiques. En effet, en 1928, la conversion au christianisme - à Paris, d’un étudiant marocain originaire d’une grande famille bourgeoise de Fès - enthousiasme les esprits d’autant plus que l’évêque de Rabat fonde quelques espoirs de conversions en pays berbère. Là aussi l’idée fait son chemin que "les Berbères sont moins islamisés que les Arabes".
Lyautey, est-il avancé comme argument, avait bien fait admettre dès 1914 pour ces tribus l 'existence de tribunaux particuliers qui avaient donné toute satisfaction. A cela près que Lyautey n’a, à aucun moment, eu pour objectif d’amoindrir l’autorité du Maghzen. Or, cette fois, il s’agit de tout autre chose ; il s’agit de créer des tribunaux coutumiers d’appel afin de consolider les tribunaux locaux et, en même temps, d’instaurer une justice pénale et criminelle s’inspirant des principes du droit français en dehors de tout contrôle du Maghzen.
C’est chose faite le 16 mai 1930 et La Vigie Marocaine, dans son éditorial du 3 juin intitulé "Justice berbère", souligne que "le premier décret berbère date de 1914...cela permit au moins de conserver dans le calme les tribus soumises....La question berbère est ensuite restée assez longtemps en suspend pour motiver des nombreux articles dont ceux de M. Le Glay et M° Surdon". Lequel, ce que ne dit pas La Vigie Marocaine, est un F\ très écouté sur ce sujet précisément.
Aussitôt, avec la protection de quelques conseillers de l’évêché et au grand dam des FF\, les tribunaux coutumiers les plus proches des villes reçoivent quelques secrétaires kabyles convertis. Or l’émir Chébib Arslam, grand promoteur du panislamisme, vient s’informer discrètement à Tanger et Tétouan puis diffuse la terrible nouvelle de la "christianisation du Maroc". Les FF\, oubliant leur propre responsabilité dans l’aventure, rejettent la faute exclusive sur l’évêque de Rabat et ses amis. C’est appuyer indirectement le reproche, que font des Marocains, de "Tachbir" chrétien, c'est à dire d’évangélisation. Car l’abrogation du dahir berbère devient un thème de revendication du nationalisme dont toutes les organisations, embryonnaires dans les milieux citadins et jusque là sans contact entre elles, vont se rapprocher. Pour la première fois sont offertes, à ceux qui se veulent conducteurs d’hommes, des masses populaires prêtes à les suivre ; en effet une atteinte à la religion est alors à peu près la seule idée-force capable de tirer de sa passive indifférence la population.
Rendus plus circonspects par ces réactions, les FF\ parlent, dorénavant, davantage de mutualisme comme facteur de rapprochement et d’assimilation ; ils souhaitent à cet égard "une société de prévoyance unique". Car dans ce Maroc où le développement des villes isole de plus en plus les deux populations l’une de l’autre, les FF\ s’efforcent de garder le contact. Pour eux, la solution idéale reste l’école, l'enseignement "à donner dans des écoles mixtes et laïques, dans l’école unique !"
Ce programme va à l’encontre des craintes de beaucoup d’Européens installés au Maroc qui ont peur "qu’en entrant dans nos lycées, en nombre assez important, les musulmans ne deviennent des concurrents pour leurs fils au moment même où les débouchés sont rares".… "c’est là de l’égoïsme profond" jugent les F.M. "et dussions-nous en souffrir légèrement, nous n’aurions pas le droit de nous plaindre, car après tout il serait regrettable que les Marocains ne puissent obtenir d’emplois chez eux... C’est à ce prix que nous trouverons un écho dans le cœur de nos protégés et que nous hâterons l’heure où sera devenue une réalité la fraternité des peuples !"
La crise économique partie des USA n’a pas encore atteint l’Afrique du Nord, même si la dépression s’annonce à des observateurs attentifs. En fait l’Afrique du Nord est plongée dans les manifestations du triomphalisme colonial, ce que J. Berque a appelé "le faux apogée".
A Alger, on célèbre le centenaire de l’occupation française. C’est un déferlement de voyages officiels : "A Oran M. Loubet fut reçu courtoisement, à Alger M. Millerand froidement et M. Doumergue souleva les enthousiasmes", si l’on en croit La Vigie Marocaine.
A Carthage, s’ouvre en grande pompe le Congrès Eucharistique sous l’impulsion de l’archevêque du lieu Mgr Lemaître. Les orateurs officiels se félicitent de l’œuvre accomplie parmi les jeunes filles musulmanes. On se félicite également que "La Nouvelle Église d’Afrique" soit en pleine croisade d’évangélisation.
A Rabat, c’est le Dahir Berbère du 16 mai qui marque l’euphorie du moment. Les uns espérant que les Berbères iraient "tout droit à une culture laïcisante. A certains égards ce qu’avaient tenté les premiers instituteurs en Kabylie". Les autres aspirant à leur conversion au catholicisme.
La Maçonnerie elle-même n’échappe pas à ce triomphalisme. Soit qu’elle pousse au décret berbère, soit qu’elle organise son Congrès des Loges d’Afrique du Nord à Alger, du 16 au 19 avril, "au moment des fêtes du Centenaire". A l’occasion de son déplacement au Maroc, Algérie et Tunisie, le SGC\ Savoire est accompagné par le Président du Conseil de l’Ordre Groussier : "Nous affirmerons ainsi l’union étroite et confiante, l’absolue communion d’idées qui existe entre les deux plus hauts organismes de notre Ordre.."
A Mazagan, le 5 avril, les TIF\ Savoire, Groussier et Bouty félicitent le Congrès pour le sérieux et la compétence qui ont accompagné l’étude des questions sociales. Le soir, lors du banquet blanc organisé au casino de Mazagan avec, signe des temps, les personnalités les plus marquantes de la ville, le TIF\ Savoire expose "pendant quarante cinq minutes, avec ampleur et courage, l’œuvre de la Maçonnerie" puis le TIF\ Groussier "se surpasse : fougueux, pétillant, incisif il soulève l’enthousiasme de ses auditeurs".
Sentiment de plénitude que devrait ressentir aussi le S\ Chapitre de Casablanca quand il reçoit les mêmes TIF\ , quelques jours plus tard, le 20 avril. Et, pourtant, le projet d’une création d’un second Chapitre à Rabat donne lieu à récrimination. Projet évoqué dès 1924, longtemps esquivé par les Casablancais ou repoussé car ils estiment que "ce serait une erreur de disperser ainsi les forces des Ateliers des Hauts Grades". En 1929 les FF\ de Casablanca suggèrent que "le S\ Chapitre pourrait avoir plusieurs tenues annuelles à Rabat".
Proposition sans suite et, en mars 1930, Paris informe de la création d’un Chapitre à Rabat sous le titre distinctif "La Fraternité Marocaine". Aussitôt, protestations du Chapitre "Le Phare du Chaouia et du Maroc" qui s’élève contre l’absence de demande d’avis préalable auprès des Casablancais.
En avril, le TIF\ Savoire clôt le débat en précisant : "la création de ce nouveau Chapitre à Rabat s’explique par l’activité des nombreuses loges marocaines, l’activité des loges des obédiences étrangères, les distances qui séparent les diverses villes du Maroc".
Donc, l’essor même de la FM\ au Maroc a fait prévaloir la thèse des Rbatis. Tout comme une première fois en 1925 déjà, avec la mise sur pied d’un Congrès des Loges du Maroc, le S\ Chapitre de Casablanca voit, avec l’existence d’un second Chapitre, son rayonnement relativement amoindri après 1930.
Désormais, la structure des Loges du GODF au Maroc se complète d’un Conseil Philosophique et de deux Chapitres. "Le Phare de la Chaouia et du Maroc" de Casablanca, avec le F\ Chapon comme inspirateur, sera davantage orienté vers les loges du Sud tant dans son recrutement que dans son action, tandis que "La Fraternité Marocaine" de Rabat, avec le F\ Cazemajou comme fondateur et animateur, couvrira la zone Nord. Les rapports entre les deux Chapitres se détendront, officiellement, dés 1931 au cours d’agapes équinoxiales où "après les discours d’usage, le F\ Cazemajou, dans un geste émouvant de fraternité, a demandé au F\ Tarriot, en l'absence du F\ Chapon, d’oublier, comme il oubliait lui-même, les dissentiments passagers qui ont pu les diviser un instant...". Le partage est entériné, officiellement !
Les problèmes internes : 1931
Tandis qu’à Vincennes, sur les bords du lac Daumesnil, le Maréchal Lyautey et le Président de la République inaugurent en 1931, "l’Exposition Coloniale Internationale", symbole du triomphalisme du moment, la crise économique s’installe au Maroc et brise la fièvre spéculative des années 1927-1930.
Ce Maroc de 1931 n’est pas encore entièrement "pacifié", la période 1926-1930 s’étant caractérisée par l’arrêt de la pénétration française. Les statistiques donnent toutefois : 415.000 km2, soit les 4/10e des territoires chérifiens ; 5.400.000 habitants dont 130.000 européens, c’est-à-dire deux fois plus que cinq ans avant. Cette colonie européenne, partiellement agricole, est essentiellement urbaine.
Sur le plan économique, Casablanca constitue le centre nerveux grâce à son port et à ses industries. La composition du Chapitre est instructive : bien que le Maroc soit marqué, depuis 1927, par un afflux de fonctionnaires avec l’essor de l’administration directe, le secteur privé garde la primauté dans la Franc-Maçonnerie.
Ce phénomène est observable, avec une importance variable, dans les loges du Maroc. Les FF:. du secteur privé ont, en effet, une position primordiale en tant que Présidents dans les Chambres de Commerce et d’Industrie : Chapon à Casablanca, Mohring à Taza, Barraux à Fès, David à Meknès, De Perreti à Rabat, Dupré à Mazagan, Lebert à Safi, Sandillon à Mogador, Barutel à Agadir, Du Pac à Marrakech.
La montée des fonctionnaires se fait sentir tout de même et va créer quelques tensions internes. Au 3e collège il faut noter seize maçons sur vingt-quatre délégués radicaux ou socialistes. Les divergences d’analyses sociales et politiques profanes vont avoir des prolongements en loge. La création du Chapitre à Rabat, capitale administrative, face au Chapitre de Casablanca, capitale économique, est exemplaire à cet égard.
Par ailleurs, les FF:. s’inquiètent de leur "recrutement actuel qui se fait dans une génération proche de la trentaine et presque toujours dans des milieux restreints, commerçants et fonctionnaires surtout... Nous connaissons les préventions des travailleurs manuels... Quant aux techniciens, la majorité s’abstient restant fermée à la culture philosophique... Les intellectuels se défient d'une association qu’on a présentée trop souvent comme n’ayant que des buts politiques".
Les musulmans sont absents, eux aussi. Les FF:. abordent le sujet en se partageant . Les uns estiment que "les jeunes turbans s’apprêtent à jouer bientôt dans la vie politique, économique et sociale de leur pays, un rôle auquel nous les aurons préparés... Le jour n’est peut-être pas éloigné où nous entendrons : le Maroc aux Marocains ... Ce serait l’honneur de la FM\ de mettre au point ces jeunes énergies, qui veulent se dépenser à tout prix, en les enrôlant sous sa bannière... Elle parviendrait ainsi à empêcher ou retarder des événements que certains esprits pessimistes veulent prochains". D’autres jugent fallacieux ces espoirs d’admission car "le rite musulman qui domine au Maroc est moins libéral que les autres rites pratiqués dans les pays voisins où la FM\ a fait quelques adeptes". Finalement, il va s’avérer que "ces jeunes turbans", d’abord écartés de la FM\ par des problèmes de langue, se détourneront de cet organisme de laïcité militante soit pour des raisons philosophiques soit par attitude politique.
Cependant le rapprochement avec les Marocains reste à l’ordre du jour, par le biais des questions sociales : "demander l’extension au Maghreb de toutes les lois sociales de la métropole"... "ne pas apporter de barrières trop restrictives à la circulation et au séjour en France de travailleurs indigènes"... "les syndicats devraient ouvrir leurs portes indifféremment aux ouvriers européens et indigènes". Idée qui passera dans les faits seulement vers 1936-37, malgré l’opposition de la Résidence Générale qui, dans son dahir du 24 décembre 1936, octroie le droit syndical aux seuls Européens.
La crise de la démocratie est un autre sujet de préoccupation : "cette crise est due à ce que le Parlement travaille sous l’empire de l’argent, à un manque de compétence des parlementaires".
La défense de la République "qui est née de la FM\" reste le thème central. Cette République ne saurait être si elle n’était laïque : les sujets étudiés en loges y reviennent sous des angles divers.. "contre le cléricalisme"... "pour la morale laïque"... "pour la défense de l’école laïque"... "pour la fondation de la Mission Laïque à Casablanca".
La paix, enfin, demeure avec les sujets précédents un leitmotiv. Les FF:. du Maroc ne sauraient oublier qu’en juin 1917 s’est tenu à Paris un Congrès des Francs-Maçons, alliés et neutres, en l’hôtel de la rue Cadet pour parler de la future S.D.N. Dès 1925, les Casablancais demandent que "l’école en France et en Allemagne s’abstienne d’exalter la haine et le nationalisme.. et qu’elle dispose les élèves à vouloir par-dessus tout la paix !".
Ces thèmes, discussions et conclusions de la FM\ au Maroc, correspondent parfaitement à l’optique du GODF en France puisque le TIF\ Estèbe, président du Conseil de l’Ordre, donne un remarquable coup de chapeau en plein Convent "Au Maroc, le dernier-né à la vie maçonnique, le benjamin de notre famille.... jusqu’à ce jour, sous des Vénérables divers, il n’est pas un problème social, politique, humain, de notre expansion marocaine qui ait laissé nos FF\ indifférents....Un jour [les Marocains] s’intégreront spontanément à la Nation Française dont la Loge leur aura montré d’abord le vrai visage, toute de raison créatrice et de fraternelle équité... (Applaudissements du convent)".
Les rapports inter obédientiels sont régulièrement à l'ordre du jour.
Le rapport avec la GLDF se révèle être un des problèmes le plus constant sur le plan purement maçonnique. L’espoir d’après guerre d’un rapprochement inter obédientiel soutient certains FF:. tandis que d’autres au contraire sont circonspects.
En 1920, déjà, est proposé par un groupe de FF:. un projet de statut de trente trois articles, dont le premier stipule "entre le GODF et la GLDF il est créé une Fédération Maçonnique Marocaine"....
Pourtant, en 1921, le S\Chapitre de Casablanca doit se pencher sur "les incidents provoqués par l’installation d’une loge de la GLDF à Mazagan"...
En 1922, la signature, par les deux obédiences, de la déclaration des principes du Congrès International de Genève détend les relations au Maroc. Une correspondance s’ouvre entre les S\ Chapitres "Le Phare de la Chaouia et du Maroc” du GODF et "Tit Anfa" de la GLDF qui vient d’allumer ses feux en présence du F:. Chapon délégué par le GO. Ce qui n’empêche nullement les FF:. du GO de rester vigilants sous la pression du F:. Cazemajou qui rapporte "les agissements de la GL pour créer dans toutes les villes du Maroc des At:." et qui fait connaître son avis "sur les procédés de recrutement et les augmentations de salaire à la loge Anfa Lumière de la GL à Casablanca".
En 1923, les TIF\Mille et Cournaud, de passage au Maroc, se documentent "sur les méthodes de recrutement et sur les modes de manifestation d’amitié maçonnique des At:. de la GL", à qui d’ailleurs il est reproché d’initier cette même année de Peretti, directeur de L’Echo du Maroc et président de la Ligue des Droits de l’Homme "bien que refusé par la loge du Phare de la Chaouia".
En 1924, l’espoir d’améliorer les contacts s’estompe, Paris informant que "les garants d’amitié ont été retirés du Suprême Conseil de France". Dès lors "les rapports sont officiellement rompus au Maroc".
En 1928, la question se pose des visites autorisées à des FF:. de la GL. Si les Casablancais, autour de Chapon, sont favorables, à condition "de réciprocité bien sûr", par contre les Rbatis, autour de Cazemajou, sont plus réticents voire opposés. Les événements se chargent bientôt de donner des arguments à ces derniers.
En effet, en 1930, le GODF rompt les relations tout en se déclarant favorable au principe de l’unité maçonnique française, sous les auspices de l’Association Maçonnique Internationale. Le débat, alors, devient vif au Maroc entre les tenants de relations maintenues sur le terrain et les FF:. favorables à la rupture.
En 1932, le F:. Tolila fait connaître qu’il a "consulté différents FF:. de la GL et notamment Penel et Dunet. Il ne croit pas à une union possible mais à une collaboration ... très large par la fréquentation assidue des FF:. des différents Ateliers les uns chez les autres". Parmi les sceptiques se retrouvent Sabalot et surtout Cazemajou qui, lui, propose au contraire "la création d’un bloc latin contre le bloc anglo-saxon".
A partir de 1935, la FM\ étant soumise à des attaques extérieures, le besoin d’un rapprochement se fera sentir à nouveau... En 1938, le sentiment dominant est que "la FM\ latine ayant pour ainsi dire disparu dans la tourmente dictatoriale... si le rapprochement ne se fait pas, le monde risque de revivre une période aussi troublée que celle du Moyen Age". Rapprochement symbolisé par la présence, à Alger, des TIF\Groussier et Dumesnil de Gramont à la 41e Conférence Inter obédientielle des Loges d’Afrique du Nord, à la veille de la guerre.
En fait, les fluctuations au Maroc semblent liées aux hommes en place selon que le Conseiller Fédéral de la GL s’appelait Fernandez, Celu, Lebert ou Arrensdorf ; ce dernier seul franchement hostile. Les deux obédiences n’ont pas cessé de se rencontrer régulièrement tant à la base dans les Ateliers ou dans les associations profanes qu’au sommet lors des Conférences Inter obédientielles ; au point que GO et GL organisent leurs congrès annuels dans la même ville à la même date afin de pouvoir se retrouver facilement en Conférence Inter obédientielle.
Les sujets abordés prouvent amplement que l’une et l’autre obédiences sont très voisines dans leurs préoccupations et leurs conclusions... une fois le Grand Architecte mis de côté !
La GLDF de l’époque n’a pas l’importance du GODF et selon le TIF Dumesnil de Gramont son obédience "n’a pu ouvrir et maintenir que vingt neuf Ateliers sur le territoire immense de l’Afrique du Nord, et encore certaines de ces loges mènent-elles une vie précaire... l’Ecossisme n’est pas très florissant dans les trois régions".
Pour ce qui est du Maroc on peut répertorier à cette date : à Casablanca : "La Renaissance", "L’Evolution Fraternelle" et surtout "Anfa Lumière n°480" - à Rabat : "La Conscience" - à Kénitra : "Le Soleil du Gharb" - à Taza : "L’Avenir Berbère" - à Marrakech : "Léon Gambetta" - à Safi : "Asfy" - à Mazagan enfin : "Tit". Soit un total de onze loges ; où l’on rencontre beaucoup d’israélites, peut-être plus à l’aise qu’au GO en raison du Grand Architecte de l’Univers.
Les relations avec le DH (Droit Humain) posent moins de problème, avec un Atelier unique "Minerve 207" à Casablanca. La vie intérieure est un peu somnolente, avec une quinzaine de participants. Cependant il y a, sur les colonnes, des sœurs de talent dont le rayonnement extérieur est certain : le docteur Broïdo admirée pour ses qualités médicales et humaines, la sœur Vieilly une syndicaliste chevronnée et perspicace dont l’Atelier fera son Vénérable en 1937, la sœur Chapon qui s’occupe activement d’œuvres de bienfaisance...
D’autant moins de problème que le courant féministe n’est pas absent au sein du GO, même si tous les FF:. n’ont pas leur épouse au DH comme Chapon ou la double appartenance comme Aresten.
Dès 1921, à Casablanca, ce courant "féministe", fait admettre "la reconnaissance d’Obédiences Maçonniques acceptant déjà des femmes"... et obtient "d'établir des relations régulières avec le DH". Cette attitude se prolonge sur le plan profane où le F:. Roustan, à la CCI (Chambre de Commerce et d'Industrie) de Casablanca, fait remarquer que "la nouvelle législation, qui a pour objet de rendre les femmes commerçantes éligibles aux Chambres de Commerce, marque un moment de l’évolution d’une grande idée généreuse...".
Donc les relations avec le DH ne peuvent qu’être bonnes au Maroc et, en 1928, le F:. Nakache "après avoir indiqué, au nom de la FM\ mixte du DH que la femme a sa place dans la maçonnerie, termine en remerciant le GODF d’avoir conclu un pacte d’amitié avec son obédience".
Disposition d'esprit profonde chez les FF\de Casablanca. Au point que, en 1930, quand les rapports se tendent à Paris entre les deux obédiences, les FF\ maintiennent leurs visites au DH. Ce qui restera un état de fait, tout au long des années suivantes.
Les relations avec les loges espagnoles, sont aussi objet de discussions. Au Maroc, ni le DH d’Espagne, ni la GL Unie, dissidente de la GL Espagnole, ne sont représentés. Par contre la GL d’Espagne, centrée sur Barcelone et le GO installé à Madrid y ont des loges, mentionnées à l'occasion par les loges françaises au Maroc.
Du GO d’Espagne les FF:. Français au Maroc mentionnent: à Tanger "Abdel Aziz n°246", "Samuel Guitta", "Africa" et "Morayta", à Casablanca la loge "Casablanca n°11" annoncée à un moment de son existence sous le n° 346. Toutes ces loges sont coordonnées par le S\Chapitre "Samuel Guitta" de Tanger.
La GL Espagnole est connue par les FF:. du GODF et de la GLDF pour sa loge de Tanger "Paz y Trabajo" et à Casablanca, boulevard d’Anfa, pour "Fiat Lux" l’Atelier le plus important de la ville par le nombre ; les FF:. visiteurs y sont accueillis avec fraternité dans des locaux spacieux dotés d’une riche bibliothèque.
Dans ces loges espagnoles dominent de petits industriels et des commerçants, espagnols ou israélites. Nombreux sont ceux parmi les FF:. espagnols qui ont fait de la politique en Espagne et jusqu’en 1931 le climat dans les loges s’en ressent. Une fois la République en place, les loges, tout en restant anticommunistes, font un effort pour parler de sociologie, philosophie, histoire. Avec la venue de Franco en 1936, les réfugiés républicains vont faire réapparaître au premier plan les problèmes politiques dans les loges espagnoles au Maroc, très attentives aux événements de la péninsule ibérique.
Dans leurs rapports avec le GODF, la source de désaccord réside, comme pour la GLDF, dans les initiations.
Dès 1919, les FF:. de Casablanca observent que les loges espagnoles "initient des Français souvent refusés auparavant par les loges françaises. Ces maçons demandent ensuite à entrer dans la maçonnerie française". Suspicion qui n’empêche pas à Tanger "La Nouvelle Volubilis" de demander asile dans le temple espagnol.
En 1924, les FF:. espagnols se plaignent auprès du Conseil de l’Ordre de ce que "Le Phare de la Chaouia" les invite à sa fête solsticiale avec la mention "quoique la régularité de votre obédience soit contestée par la FM\ internationale". La réponse de Paris est apaisante : "il semble que notre loge ait eu un mot malheureux et inexact" puisque les TIF\ Garcia du GOE et Estaba pour la GLE ont été reçus au Convent en tant qu’invités. Pour aplanir ces petites tensions, la proposition du Conseil de l’Ordre est entérinée par les loges au Maroc : dorénavant les FF:. seront initiés par les uns et les autres en fonction de leur langue maternelle.
En 1926, au Congrès des Loges Marocaines, "ovation est faite au F:. Sanchez de la loge "Casablanca n°11" du GOE, la plus vieille loge du Maroc français. Après que ce F:. , dans sa langue maternelle, ait fait appel à l’aide des maçons pour la fondation de la République espagnole".
Viendra le temps où les FF:. des obédiences françaises auront pour priorité de porter aide aux transfuges républicains, qui auront pu rejoindre le Maroc sous protectorat français, et d’oublier les griefs d’antan, sans commune mesure avec la gravité de l'instant.
.
Une politisation intensifiée : 1933
Les départs de fellahs de la campagne vers les villes se multiplient, alors que les offres d’emploi se restreignent. Les migrations, d’abord temporaires, deviennent des abandons définitifs ; les bidonvilles se développent autour des villes.
La situation économique préoccupe les FF:. au point que le S\ Chapitre de Casablanca s'interroge sur le contexte marocain et la mondialisation. C’est prolonger les discussions des loges qui "reflètent toute la richesse de l’arc-en-ciel républicain. Les radicaux-socialistes s’y rencontrent avec les socialistes de toutes nuances et même des communistes...". Par contre c’est oublier, momentanément, les efforts du TIF\ Savoire qui voudrait que les Chapitres surmontent leurs préoccupations politiques au profit de sujets philosophiques.
Avant 1925, dans la mesure où Lyautey avait freiné l’émancipation des partis politiques au Maroc et avait fait l’unanimité contre lui, la FM\ marocaine avait donné l’image d’un bloc républicain soudé... En 1922, "Le Phare de la Chaouia" adresse un vœu à la fois aux socialistes et aux radicaux en faveur "d'une loi d’amnistie pour les malheureux soldats ou marins qui expient dans les geôles républicaines un moment de faiblesse ou le crime de ne pas avoir des idées conformes à celles d’un gouvernement de réaction... Pour que les procès Caillaux et Malvy soient immédiatement révisés."... Les mutins de la mer Noire d’une part, les procès Caillaux, Malvy d’autre part, le partage est équitable !... En 1924, les élections du 11 mai ramènent une majorité de gauche à la Chambre. De toutes les loges au Maroc partent des motions enthousiastes dont celle de la loge de Fès : "Dans un hoquet la France a rejeté au ruisseau la Chambre du Bloc national, fêtons dans la joie cette délivrance". C’est l’époque où le parti radical profite de la venue de nombreux immigrants du Sud-Ouest, souvent radicaux par principe ou en obligés du puissant Sarraut. Aussi les premiers Ateliers sont-ils de tendance radicale : le F:. Chapon, autorité maçonnique et président de la puissante CCI de Casablanca, est lui-même président actif du Comité républicain avant d’en devenir Président d’honneur.
Vers 1925, le succès du Cartel des Gauches et l’arrivée de fonctionnaires plutôt socialisants donnent une nouvelle vigueur à la SFIO qui en août fonde une section à Casablanca en réponse à l’Action Française. En Septembre c’est au tour de Marrakech.... Le F:. Mespoulet a les honneurs du Petit Casablancais qui relate : "Congrès Socialiste Fédéral au Maroc de vingt cinq délégués.... Le Petit Marocain étale en grosses lettres l’événement... Mespoulet a déposé une motion qui tend à réprouver tout cartel avec le parti radical et à former avec le parti communiste le front unique du prolétariat". Ce qui n’empêche nullement la SFIO au Maroc d’accueillir dans ses rangs non seulement des communistes - souvent issus des PTT, des cheminots, du milieu enseignant - mais aussi des anarchistes interdits au Maroc tout comme les communistes.
Cet essor de la Gauche au Maroc entraîne un coup de semonce de la part des autorités qui profitent, en Février 1926 d’un "complot antimilitariste" pour inculper le F:. socialiste, de la GLDF, Carette-Bouvet, directeur du Cri Marocain et ses amis Escouroux, Arrighi, Dalaguella, Champion. Les socialistes ont le sentiment d’être victimes d’une provocation à propos de la désertion de légionnaires à Marrakech. Finalement il y a non-lieu.
En 1927, la mise en place de la SFIO est chose faite, aux côtés du parti radical. Elle va profiter des élections du 3e collège, en Mai, pour faire la démonstration de son émergence à travers le Maroc.
A Casablanca, l’impact des partis de gauche est sensible. En premier lieu les Roches Noires - quartier des cheminots, des pêcheurs portugais ou espagnols, des maçons italiens - votent pour les socialistes.... En second lieu, le Maarif où le bloc "Algérien" - divisé entre Espagnols de l’Oranais, Français d’Alger et Italiens du Constantinois - retrouve son unité face à ceux de l’extérieur. N’ayant globalement aucune culture politique les "Algériens" sont attachés à leurs notables et au sport, d’où l’importance des FF:. Permingeat et Pelissard de la GL ; ce dernier, rédacteur au Petit Marocain du radical Mas, entraînera souvent les maarifiens vers les radicaux. Dans cette sensibilisation de l’électorat du quartier il reçoit l’aide des FF:. Arritvex, du parti radical et de la GL, Galliana, secrétaire du syndicat des PTT, Abella de la conservation foncière et homme de Vallabrègue... En troisième lieu, le Centre-ville où vivent les fonctionnaires qui sont partagés entre les radicaux et les socialistes arc-boutés sur les Amicales de fonctionnaires, autrement dit les syndicats. La colonie corse est très nombreuse ; or les Corses comme les Algériens ont l’esprit de clan. Ce qui explique que - souvent à contre courant de leurs sentiments traditionalistes sinon conservateurs - ils appuient le socialiste du GO, Mattei François, déjà fort du soutien des syndicats.
Couvrant tout Casablanca il y a le mouvement des Anciens Combattants et des Mutilés de Guerre. Son influence est grande et donne un relief important aux FF:. Roby et Maire du GO, aux FF:. Carlotti et Parent de la GL qui sont à la tête du mouvement. Ayant une aussi large implantation, le mouvement de la Famille Française est influencé par le F:. radical Blanc. Enfin la communauté israélite fait confiance sur le plan politique au F:. radical Taourel.
Les FF:. sont donc présents à des postes charnières dans le débat politique. Par contrecoup de vives tensions apparaissent parfois en loge. En effet les radicaux, attachés aux principes de 1789, défendent avec passion la République, avec mesure la propriété privée et condamnent sans réserves la lutte des classes. Par contre les socialistes, sans rejeter l’héritage de Jaurès, ont une analyse de plus en plus marxisante.
Si le Chapitre de Casablanca, surtout après le départ du socialiste Mespoulet, reste vers 1927 essentiellement radical, sensible aux arguments du F:. Chapon, par contre au niveau des loges la progression des idées socialistes oblige les FF:. radicaux à faire des concessions, dans la mesure où ils ne s’éloignent pas trop de leurs principes fondamentaux.... L’année 1928 offre un exemple instructif à cet égard : un prospecteur de la société belge d’Ougrée-Marihée découvre à Djerada du charbon. Aussitôt la SFIO dénonce la spéculation anarchique qui règne en la matière et réclame la nationalisation. Les loges, associant radicaux et socialistes, estiment de leur côté que "l’exploitation de toutes les richesses naturelles... celle qui nécessite des capitaux importants, doit être réservée à des organisme d’état et non à des sociétés financières, de façon que les bénéfices de cette exploitation profitent à la collectivité. Il convient sur ce point de suivre les principes admis pour l’exploitation des phosphates". Bel hommage à Lyautey, à posteriori !
En matière coloniale, la plénitude territoriale s’accompagne d’incertitudes doctrinales. En 1912, à l’ouverture du Protectorat, le F:. député Deslinières dans son livre Maroc socialiste laisse entendre que "pendant longtemps il n’y aura pas à les [Marocains] associer à la direction de l’œuvre ... il nous suffira de respecter leur religion et leurs coutumes, de les laisser s’administrer selon les usages antérieurs en intervenant très peu dans leurs affaires"... En 1926, le Congrès Inter Fédéral Socialiste de l’Afrique du Nord, tenu en France, adopte la résolution selon laquelle "la colonisation est légitime en soi" à condition de rechercher l’égalité sociale.
Au nom des radicaux, Albert Sarraut a lancé dès 1923 un programme d’autarcie, de la France et de son Empire, dont l’influence se sent dans les conclusions du Convent GODF de la même année : "les colonies sont des créations d’humanité, des conquêtes morales dont l’économie serait complémentaire de celle de la métropole. Les droits politiques seront développés avec une certaine autonomie administrative. La sagesse des colonisés les écartera d’une indépendance qui ne serait qu’impuissance. La colonisation c’est le droit du plus fort à aider le plus faible : c’est la politique d’association".
Au milieu de ces incertitudes où assimilation et association interfèrent grandement, la FM\ du Maroc cherche sa voie avec difficulté. Une circulaire envoyée par la loge d’Hanoï "Fraternité Tonkinoise" résume ces hésitations, dont les FF:. du Maroc analysent d’autant mieux les contradictions qu’ils les ressentent : "Sa théorie de l’émancipation a peu de conviction ; elle évolue de l’assimilation à l’association... En résumé toutes les questions ont été examinées, mais aucune de façon approfondie. C’est une question de longue haleine".
Après 1930, les éléments de référence se trouvent amplement transformés. L’Italie puis l’Allemagne versent dans le fascisme ; en France même se manifestent les ligues qui, si elles ne sont pas toutes fascistes, empruntent tout de même au fascisme un ton, des formules, un goût pour les parades et les uniformes, une tendance à la violence et la mise en cause du parlementarisme. A l’opposé les mouvements nationalistes pour l’indépendance se renforcent à travers l’Empire.
Les FF:. s’inquiètent : "sur la carte du monde deux fascismes apparaissent. Le fascisme conservateur comme en Allemagne et en Italie... Le fascisme prolétarien en Russie...". Pour ce qui est de la France, les FF:., radicaux et socialistes d’accord, émettent le vœu que "la République se démocratise en supprimant les sociétés anonymes, en adoptant le programme de la CGT immédiatement, en respectant la liberté individuelle".
Les FF:. et les partis de gauche sont également très attentifs en ce qui concerne la montée du nationalisme, même s’ils n’arrivent pas à se prononcer nettement. Il est un point au moins sur lequel ils tombent d’accord, c’est le reproche qu’ils adressent à leurs dirigeants respectifs en France en raison des sympathies à l’égard des Nationalistes Marocains. Sympathies qu’ils jugent sentimentales et incompatibles avec les nécessités pratiques locales. Les FF\ au Maroc estiment que "le plus grand nombre de FF:. métropolitains se bornent à englober les entreprises coloniales dans l’anathème dont ils frappent le militarisme et le brigandage capitaliste. Chez eux cette grande question se heurte à l’incompréhension et à l’indifférence....".
De plus, pour compliquer encore davantage la situation des FF\ de gauche au Maroc, ils héritent des contradictions internes de la SFIO en France. En effet les nostalgiques de l’action viennent de créer avec Déat et Renaudel "le Parti Socialiste Français" que les militants SFIO au Maroc s’évertuent à museler. En outre cette SFIO locale se trouve en bute aux attaques de la revue Maghreb de R.J. Longuet, socialiste à la tête d’une petite équipe de rédaction regroupant des militants d’extrême gauche de tendances diverses. Quand Le Maroc Socialiste - hebdomadaire de la SFIO, mais aussi tribune libre du syndicalisme et du pacifisme - déclare : "quelques socialistes ne veulent pas que les travailleurs Marocains soient sacrifiés aux appétits de quelques bourgeois", la revue Maghreb rétorque que les militants Français du Maroc pâtissent de la déformation coloniale.
Pendant un temps les Nationalistes Marocains ménagent leurs amis de gauche, toutes tendances confondues. S’ils se gardent d’adhérer au parti socialiste ils entretiennent des contacts amicaux., comme le rappelle El Ouazzani, en 1933, dans son journal L’Action du Peuple. Ils reçoivent amicalement R.J. Longuet la même année comme ils le feront avec Renaudel en 1934. Les dirigeants nationalistes en viendront à reprocher aux socialistes du Maroc de s’intéresser surtout aux intérêts français.
Dans ce contexte politique, en plein mouvement et riche de contradictions mal appréhendées, les FF:. reflètent les différents courants aux options nuancées ou opposées. Les loges bleues plus directement, le Chapitre de façon plus feutrée. Mais aucun Atelier n’y échappe.
Les "affaires" : 1934
L’année 1934 s’ouvre sur la brillante réception faite à Casablanca au F\ Proust, reçu en tant que député de l’Indre et Loire et président du Comité Républicain du Commerce, de l’Industrie et de l’Agriculture... Toujours en janvier, quelques jours plus tard, l’affaire Stavisky passe à la une de tous les journaux. Pour les républicains l’horizon s’obscurcit brutalement. Si dans le journal du soir La Vigie Marocaine du 5 janvier on relate, en page intérieure, "le grand banquet du comité républicain qui a réuni 300 convives autour de MM. Ponsot et Proust...", par contre c’est en première page que s’étale : "escroc notoire, connu de la police, Stavisky a pu en toute sécurité monter des sociétés en baudruche..". L’affaire Stavisky commence et les difficultés des républicains avec !
Le 10 janvier, La Vigie Marocaine note la reconduction des FF\ Denoueix et Rolland aux postes clés de la commission municipale de Casablanca. Le même journal, le 23 janvier, annonce "un mouvement agraire au Maroc : celui des colons tondus". Mais, également : "les Camelots du roi provoquent de graves bagarres en différents points de la capitale... Énergique protestation du Comité Central des Industries du Maroc". En fait, les querelles françaises vont d’autant plus facilement toucher le Maroc que la crise économique s’y prolonge de façon inquiétante.
En février, La Vigie Marocaine donne le ton : "M. Chiappe refuse la Résidence du Maroc... Nous n’avons contre la personnalité de M. Chiappe aucune prévention. Mais le Maroc est tout le contraire d’une maison de repos pour camarades fonctionnaires au rancart". Or les mouvements de rues, du 6 février, en France, les attaques par des éléments royalistes de certains temples en province sont préoccupants.
Au Maroc, les manifestations dans les rues de Rabat des colons touchés par la crise se heurtent à des barrages de police. Chapon, et à sa suite toutes les CCI du Maroc, refuse d’appuyer ce mouvement - dit des "colons tondus" - par une fermeture des magasins. Pour la raison, dit-il, oubliant d’ailleurs un passé personnel récent, qu'il ne saurait "admettre des manifestations sur la voie publique", surtout pour obtenir une aide dont le commerce et l'industrie feraient les frais, en même temps que tous les autres contribuables. Chapon est d'autant plus ferme que, républicain convaincu, il n'apprécie pas ce mouvement d'allure paramilitaire sous l’impulsion de Morlot d'Oujda. Mouvement déclenché les 5 et 6 février, date décidément lourde de signification politique en cette année 1934.
Les FF\sont donc en alerte. Les Chapitres de Casablanca et Rabat, où progressivement les affaires politiques laissaient le pas à d’autres sujets, sont remobilisés par une circulaire du Grand Collège qui "lance un puissant appel aux FF\ exerçant un mandat politique ou des fonctions administratives pour les adjurer d’entendre son appel ... De multiplier les visites au sein des loges et des congrès pour réveiller les indifférents, stimuler les tièdes en évoquant ce qui se passe en Espagne, en Italie, en Allemagne et en Russie où la F.M. a été persécutée".
Au même moment les loges reçoivent aussi une circulaire du Conseil de l’Ordre rappelant avec force que "ni Stavisky, ni Garrat, ni Dubarry n’ont jamais été maçons". Suit la circulaire n°6 du 13 février "Le Conseil de l’Ordre a décidé de ne pas réunir de Convent extraordinaire .. mais demande à tous les FF\ d’être prêts à répondre à tout appel de sa part". Enfin une circulaire très prudente arrive, adressée aux FF\ du GODF et de la GLDF, pour mettre "en garde certains FF\ qui n’écoutent que la générosité de leurs sentiments .. Plus que jamais il serait regrettable de céder à des impulsions.. La FM\ n’est pas un groupement de combat et doit rester en dehors des luttes de partis. Il convient que les loges et Chapitres s’abstiennent de toutes manifestations extérieures .. Cependant les FF\ doivent défendre la République dans tous les milieux profanes où peut s’exercer leur action".
A Rabat, la loge "Fraternité Marocaine" n’en ratifie pas moins "la constitution d’un comité des trois loges de l’orient en vue de l’élaboration d’un programme d’action". Dans la même soirée, les FF\ rejettent l’admission des femmes au sein du GODF mais se montrent favorables au DH, puis ils s’interrogent sur "les méthodes fascistes et les moyens de les combattre", enfin ils concluent un travail sur "les moyens pratiques pour assurer l’éducation de la jeunesse marocaine". L'ensemble est caractéristique de la FM\ au Maroc, à la fois sensible aux problèmes en France et à l’évolution du Maroc.
En mars, alors que les FF\ ont déjà fort à faire pour défendre leur image dans le monde profane, l’affaire Tarriot vient leur compliquer la tâche. Le compte-rendu du Chapitre de Casablanca résume la position des FF\ sur la question : "Le Chapitre accepte à l’unanimité la démission du F\ Tarriot ; tous les FF\ sont d’accord pour reconnaître l’activité déployée par Tarriot dans les divers groupements qu’il a présidés. Tous regrettent la publicité faite dans le monde profane de ce que l’on a appelé l’affaire Tarriot.... Le Chapitre décide que le statu quo de la Mission Laïque doit être maintenu tout en reconnaissant aux autorités le droit de contrôle". Ceci en réponse au projet de règlement du chef des Services Municipaux, M. Courtin, désireux de superviser ce fief maçonnique.
Au mois de mars toujours, les loges tiennent leur IX° Congrès à Casablanca. Les questions à l’ordre du jour sont celles-là mêmes que Rabat abordait en février, à savoir "l’instruction de la jeunesse marocaine", "le réveil de la maçonnerie d’adoption au sein du GODF", plus "les bases d’une réforme administrative au Maroc". Sur cette dernière question, les FF\ du GODF et la GLDF adoptent le rapport du F\ Guitton, secrétaire général de la Fédération des Fonctionnaires. Rapport déjà approuvé par les syndicats de fonctionnaires et contre lequel intervient le F\ Laoust, éminent arabisant : "je veux éviter de critiquer le rapport mais l’administration directe est contraire à la base du traité du Protectorat qui nous a donné une mission, or le Protectorat, du point de vue administratif, fait le contraire de ce qui a été prévu.. Dans le service de l’enseignement par exemple pas un seul Marocain sur soixante dix fonctionnaires..". Guitton reconnaît dans sa réponse que "de même qu’en matière commerciale on ne suit pas l’Acte d’Algésiras qui prévoit le régime de la porte ouverte, de même en matière administrative le traité n’est pas respecté". Aussi le Congrès, tout en appuyant le rapport, se sent obligé de mettre à l’ordre du jour du Congrès de l’année suivante : "Acte d’Algésiras et organisation économique et sociale du Protectorat", avec comme autre thème : "définition des principes sur lesquels doit être basée l’organisation administrative et politique du Protectorat français au Maroc". Question d’actualité s’il en est, car l’action du patronat en 1934 se porte essentiellement sur la révision du statut douanier, les CCI demandant avec insistance protection contre la concurrence avivée par la crise.
Le Congrès n’oublie pas les événements français et souhaite que "le Conseil de l’Ordre pose sans délai la question aux loges si oui ou non la formule du gouvernement du peuple par le peuple leur paraît compatible avec notre organisation actuelle..". Allant plus loin, Marrakech voudrait que "la F.M. constitue une commission d’enquête à l’intérieur de l’ordre pour procéder à une œuvre d’épuration et qu’elle rejette de son sein les FF. compromis dans les scandales de la III° République". Le F\ Cazemajou répond qu' "il est inutile de voter ce vœu car le Conseil de l’Ordre a déjà procédé à l’épuration au sujet de l’affaire Stavisky et mettra en jugement tout F\ compromis dans un scandale actuel ou à venir… Si les loges ne sont pas mieux renseignées c’est que le Conseil de l’Ordre craint les indiscrétions, les circulaires pouvant être interceptées..".
Fin mars, à Constantine, se réunit le XI° Congrès des loges d’Afrique du Nord pour débattre, dans le prolongement du Congrès Marocain, des sujets sur le fascisme et sur les femmes dans la maçonnerie. Est prévue également "la lecture des travaux fournis au sujet de l’histoire en Afrique du Nord", mais comme à l’habitude ces travaux d'histoire n’ont pas été faits par les loges. La présence, pour la première fois, de trois Conseillers de l’Ordre pour l’Afrique du Nord répond aux demandes de la région. Le TIF\ Cazemajou inaugure le troisième poste attribué. Ce succès est pourtant à peine salué, tant les esprits sont préoccupés par la situation dans le monde profane. Le TIF\ Dalloni, en ouvrant le Congrès, encourage les FF\ "à aller au dehors répandre la bonne parole" et précise que "le Conseil de l’Ordre a rejeté l’idée d’un Convent Extraordinaire parce que ce sont les Congrès Régionaux qui pourront traduire d’une façon certaine l’expression de la FM\ Française".
Ce que s’empresse de faire le Congrès de Constantine. Les délégués demandent au GODF de mobiliser l’ensemble de ses capitaux et de ses réserves, d’hypothéquer au besoin ses immeubles, pour permettre l’achat ou "la création d’un grand journal de défense, de propagande et d’information républicaine, doublé d’une agence télégraphique d’information, d 'un bureau de presse pour les régionaux républicains". Ils insistent pour "faire en sorte que les élus des partis politiques" soient écartés des postes de responsabilité dans les loges. Enfin, ils exigent "la plus stricte sévérité dans l’examen des fautes commises par les FF\ compromis dans les scandales politico-financiers".
En avril, tandis que les Croix de Feu font des conférences, entre autres sur "l’Italie moderne", les FF\ du Maroc concrétisent la proposition de Constantine et prévoient des sommes à "mettre à la disposition de la commission chargée de la création du journal" d’opinion de gauche. A son retour de Paris, le TIF\ Cazemajou rend compte dans les Ateliers des décisions du Conseil de l’Ordre, du 18 mars, portant sur un manifeste le plus court possible : la maçonnerie n’engage pas de polémique.. Des mesures ont été prises à l’encontre des FF\ coupables... A Paris règne la méfiance et la suspicion tandis que la province, restée plus calme, n’admet pas que le mouvement parisien reflète le sentiment de la France ainsi que la grande presse l’affirme". Cazemajou précise au passage qu’ "il donne le démenti le plus formel au bruit selon lequel existerait un différent Savoire - Lebey".
En mai cependant, le TIF\ Cazemajou se doit de faire le point sur "les divergences entre le Grand Collège et le Conseil de l’Ordre....La modification du règlement général n’a d’autre but que de donner à chacune des puissances maçonniques l’indépendance réciproque". Cette crise interne n’est donc pas absente des préoccupations des FF\ du Maroc, mais il n’en demeure pas moins qu’ils restent davantage attentifs aux retombées de l’affaire Stavisky et aux prolongements de la crise du 6 février.
De plus, un autre malaise se confirme, comme à travers toute l’Afrique du Nord : la prise de conscience nationale et la poussée nationaliste progressent face à la présence française. Le TIF\ Dalloni peut bien affirmer "le jour où les indigènes vraiment instruits et évolués auront compris ce que nous voulons faire, les tendances nationalistes n’auront plus aucun sens", la réponse vient de Fès qui, le 8 mai, pavoise et manifeste sa joie à l’occasion de la visite du sultan : le pacha de la ville est molesté, un drapeau français est lacéré. Le 11 mai, dans son journal l’Action du Peuple, El Ouazzani titre : "Fès acclame le souverain marocain". Le journal est suspendu. Dés lors, le comité de rédaction va s’orienter vers la mise en forme d’un plan de réforme, à l’instar des Nationalistes de la zone Nord sous Protectorat espagnol. Ce plan de réforme sera présenté, en décembre, au Résident Général, marquant l’entrée en scène du premier parti marocain, le C.A.M. autrement dit le "Comité d’Action Marocain".
En juin, la nouvelle arrive de Paris que, contrairement à certaines déclarations, le TIF\ Savoire n’a jamais eu l’intention de démissionner de la FM\. Par contre les divergences entre le G.C.R. et le Conseil de l’Ordre se confirment "à propos des événements et de l’attitude à prendre". Seule note optimiste, sur le plan local, l’installation de la loge de Settat "La Gerbe Fraternelle" sous l’impulsion du TIF\ Cazemajou.
En octobre, à la rentrée, les FF\ sont sensibles à l’analyse du F. Bedarride de Marseille selon qui "l’Ordre traverse, par suite d’une répercussion des événements extérieurs, une crise interne grave". Pendant ce temps le colonel de la Rocque fait salle comble à Casablanca ; il y a autour de lui de hauts fonctionnaires, des officiers retraités devenus souvent colons. Cette armature encadre d’anciens combattants, des petits fonctionnaires ; le mouvement dispose en outre de gros moyens financiers. Le moment est donc difficile pour les FF\ affaiblis par leur crise interne. D’autant plus que dans le prolongement de l’affaire Tarriot éclate l’affaire Luppé. Ce F\ socialiste est pris vivement à parti par la presse locale. La Vigie Marocaine du 8 novembre annonce, sur trois colonnes, "Affaire des Régies Municipales". Ce qui devient le lendemain "l’Affaire Luppé... ex chef des Régies municipales de Casablanca qui sera tout à l’heure sur la sellette ; M° Rolland constitué par Luppé avec M° Reveillaud pour détournement de fonds...". Les jours suivants, l’affaire continue d’être largement exploitée et c’est avec acidité que l’éditorial conclue cette série d’articles : "un bon acquittement n’aurait-il pas mieux rendu à l’honneur de M. Luppé l’éclat de la blanche hermine plutôt qu’un non-lieu rendu dans le mystère d’un cabinet d’instruction". Luppé, comme Tarriot, sera exclu du GODF "pour avoir compromis lui-même et la FM\ dans des affaires profanes".
Fin décembre, la venue du TIF\ Martin n’est pas de trop pour remonter le moral des FF\ sérieusement éprouvés tout au long de l’année. Après avoir rappelé "l’exclusion des FF\ députés Hesse, Renoult et surtout Proust", celui-là même avec qui les FF\ du Maroc avaient ouvert l’année avec faste, le F\ Martin proclame dans sa péroraison : "La FM\ n’est pas sortie amoindrie de ces événements, elle a en effet châtié impitoyablement, usant d’une procédure d’urgence, tous ceux de ses membres qui, à quelque titre que ce soit, ont été compromis". De nombreux applaudissements saluent la fin de l’exposé qui atteste, une fois de plus, que la sévérité réclamée par les loges du Maroc est une réalité au sein de l’obédience .
Des démissions sont à enregistrer, au début de l’année 1935, signe palpable de l’état de crise. Pendant ce temps dans le monde profane le Comité d’Action Marocain, pour faire admettre son plan de réforme, envoie des télégrammes et des lettres de protestation, multiplie les contacts avec des personnalités politiques françaises.
Les FF\, tout en étant mobilisés pour résoudre leur malaise interne, sont donc requis par le problème marocain plus présent que jamais.
En mars, ils prennent connaissance, avec la plus grande attention, de l’étude du F\ Rolland sur la justice marocaine. Selon ce F\ "bien que le Coran soutienne non seulement la loi morale et religieuse mais encore la loi civile et même la loi pénale, le cadi seul juge reconnu par le Coran a vu à côté de son droit canon se développer, avant le Protectorat, d’autres juridictions tels que tribunaux rabbiniques, djemaas berbères et surtout la juridiction temporelle des pachas et caïds... Puis sont venus les tribunaux consulaires pour les litiges d’abord entre étrangers, ensuite entre étrangers et Marocains, enfin entre protégés marocains et Marocains. En 1912 ces tribunaux consulaires sont remplacés par des tribunaux français qui jugent au nom du Sultan et du peuple français.. Pourquoi ne pas donner aux indigènes le droit d'option entre les juridiction indigènes actuelles et les tribunaux français".
Propos d’autant plus intéressants à noter que le F\ Rolland - président du parti radical au Maroc et futur bâtonnier - conclut : "Envisagé favorablement par le congrès radical de 1931, par les congrès des loges marocaines de 1932 et 1933, le droit d’option paraît en l’état actuel la réforme législative la plus rapide, la plus aisée, la moins onéreuse pour assurer aux indigènes le libre exercice des droits de la défense". Autorisation est donnée au F\ Rolland de publier "cette planche" dans le journal technique La Gazette des tribunaux du Maroc dont il est le rédacteur en chef. La justice au service de l’assimilation : l’orientation politique générale est confirmée.
Mais comment en rester aux seuls problèmes marocains quand tout vous incite à regarder vers la France, depuis les journaux locaux jusqu’aux FF\ visiteurs, en passant par la correspondance officielle venue de Paris.
En avril, le TIF\ Pourriau GM\du GODF vient au Maroc. A Casablanca, il fait un discours où il attire l'attention "sur la nécessité de reprendre le rôle des Ateliers Supérieurs axés sur l’étude des problèmes symboliques". Il constate en effet que, si certains FF\ ont démissionné manquant de courage, d’autres lassés par les discussions politiques ont réveillé le Grand Prieuré des Gaules avec le principe du Grand Architecte, pensant servir ainsi de lien entre le GODF et les obédiences étrangères. Par ailleurs d’autres FF\ veulent travailler au rite rectifié, en restant administrativement attachés au GODF, sans participer au convent. Cette nouvelle obédience est constituée depuis trois semaines, mais le Collège des Rites fait des difficultés pour admettre en son sein des Ateliers ayant décidé de travailler en dehors de lui... "Il faut veiller plus que jamais à l’unité, car des calomnies circulent sur l’obédience. Certes le GODF a tout fait pour retarder la scission, surtout en ce moment".
Ce discours du TIF\ Pourriau, sur l’union nécessaire, est d’autant plus de circonstance qu’une lettre du Chapitre d’Alger vient d’arriver, invitant "Casablanca à s’associer à la création d’une nouvelle obédience", proposition rejetée à la demande du TIF\ Cazemajou favorable au statu quo et à l’unité.
Dans le même esprit, le TIF\ Cazemajou, jusque là réticent à tout rapprochement avec la GLDF, en vient à s’en faire l’avocat compte tenu des circonstances : "face aux attaques de nos ennemis communs il faut s’efforcer de maintenir l’union". Aussi va-t-il cosigner avec le TIF\ Lebert de la GLDF, la lettre circulaire suivante : "Les événements de février dernier nous avaient amenés à demander à diverses loges du Maroc qui constituent naturellement des noyaux républicains, s’il n’était pas utile d’ajouter à leur action locale celle, générale, d’un journal de défense des institutions républicaines.. Des essais ont été faits de l’utilisation, d’une manière intermittente, de certains journaux déjà existants et les résultats restent satisfaisants dans le cadre local. Mais ceci est précisément insuffisant. Il y a lieu de revenir à l’idée de créer un journal hebdomadaire, contrôlé par la FM\, association foncièrement républicaine. Ce journal aurait à assurer une tribune libre, où toutes les écoles et partis républicains, laïques et démocrates, exposeraient et confronteraient leurs doctrines politiques, économiques et philosophiques..". Le projet, malgré les souscriptions, n’aboutira pas à cause du coût élevé de l’entreprise.
Sur le plan de la structure interne, le Chapitre de Casablanca continue à se ressentir, comme tous les Ateliers du Maroc, des secousses éprouvées par la FM\ en général et sur le plan local en particulier. De plus l’existence du Chapitre de Rabat lui fait perdre, comme il le craignait, un certain nombre de participants ; d’où une diminution sensible de son influence. Au total, les Ateliers du Maroc sont l’objet d’une certaine morosité.
Morosité à l’intérieur mais activité à l’extérieur de par l’engagement de quelques FF\ dont le F\ Chapon n’est pas le moindre. En qualité de président de la CCI de Casablanca, il s’engage résolument dans la défense de la doctrine "impériale". Il faut, dit-il, "que la concurrence des économies distinctes et dissociées de la métropole et de ses terres d’outre-mer arrivent à se confondre dans le bloc d’une économie impériale". Pour faire aboutir ses vues Chapon réclame la substitution de l’organisme consultatif qu’est le Conseil du Gouvernement par un organisme délibératif. Or le Résident, M. Ponsot, que l’on avait soutenu en février 1934 parce qu’il donnait quelques espoirs, manœuvre sur ce point et sur le traité d’Algésiras où il finit par prendre une position définitive contraire aux attentes. Dés lors, Chapon mène l’offensive en tant que président du Comité de coordination des trois Collèges. Car le troisième Collège a été rallié contre M. Ponsot qui voulait réduire le nombre de fonctionnaires pour alléger le budget et freiner l’administration directe. En décembre 1935, les trois Collège refusent de siéger, Marcel Chapon intervient auprès du Ministre des Affaires Étrangères et du Président du conseil, Pierre Laval. L’intervention de Chapon a d’autant plus de poids que la Banque d’Etat, c’est à dire la Banque de Paris et des Pays Bas, est mécontente de la fermeté montrée à son égard par le Résident Général.
Le Front Populaire : 1936
Les questions politiques, progressivement éludées dans les Chapitres des deux obédiences au Maroc, continuent à retenir toute l’attention des loges d'autant plus que l’on retrouve de nombreux FF:. dans l’action politique et syndicale.
Le syndicalisme au Maroc, jusqu’en 1930, est resté à l’état d’Amicales dispersées. Des FF\ s’étaient déjà engagés dans cette voie à l’instar de Mespoulet, fondateur en juillet 1913 du syndicat des agents commerciaux... Ces Amicales regroupent autant les Français que les étrangers et quelques Marocains dont la présence est tolérée par la Résidence malgré les textes.
En 1930 - en présence de Léon Jouhaud, Secrétaire général de la CGT, et de son adjoint Lapierre plus particulièrement chargé des Unions Départementales - la décision est prise, en Congrès, de créer l’Union Départementale des Syndicats du Maroc et de nommer le F:. Texier Secrétaire Général avec pour adjoint le F:. Mattei. En juin 1930, le F:. Guitton devient Président de la Fédération des Fonctionnaires, l’une des clés de voûte du syndicalisme marocain qui comporte, à l’époque, vingt associations d’ouvriers ou fonctionnaires face à quarante-deux associations patronales.
A cette date, la réglementation sociale au Maroc est pratiquement inexistante. Or l’origine disparate des membres du mouvement syndical, l’analphabétisme d’un grand nombre d’entre eux, compliquent les choses. Les premières revendications portent sur la protection du travail, les garanties aux ouvriers et l’augmentation des salaires. La patience de Texier, le dynamisme et la diplomatie de Mattei permettent de consacrer la légalité de mouvement syndical par l’obtention d’une Bourse du Travail, à Casablanca, avec un permanent payé par la Municipalité.
Au Congrès de mai 1932, le F:. Texier se retire pour raison de santé et laisse la place de Secrétaire Général au F:. Mattei homme de dialogue et de contact.
Le mouvement syndical prend de l’ampleur en réaction contre la récession économique et la décision de P.Laval, Ministre des colonies, de diminuer le budget des colonies de 10%, ce qui touche toutes les classes sociales. Les FF:. du Maroc considèrent que la seule opération acceptable serait "une réforme administrative, inéluctable en France comme au Maroc". Guitton assure que cette proposition est approuvée par les fonctionnaires. Mais en octobre 1934, sentant son isolement, il préfère ne pas se représenter à la Présidence laissée à Mattei dont il avait été le parrain lors de son admission à la loge "Le Phare de la Chaouia". Mattei connaît bien la Fédération qu'il a menée en tant que Secrétaire Adjoint puis Trésorier Adjoint. Pris par ses nouvelles charges, Mattei, au Congrès de l’Union départementale des syndicats du Maroc, s’efface au profit du F:. Hivernaud qu’il présente au poste de Secrétaire Général.
Les FF:. sont donc aux postes de responsabilité ! Mattei, Penneteau, la sœur Vieilly, Gilles et Ristorcelli au bureau de la Fédération des Fonctionnaires ; Arliguié à la tête de la Fédération des PTT ; Chaban, de la GL, à la Fédération des Cheminots ; Léandri à la Fédération des Phosphates ; la sœur Vieilly au Syndicat Général de l’Enseignement ; le F:. Regnault, de la GL, à la Fédération de la Police ; Abeille à la Fédération des Personnels de la Direction de l’Economie ; Zenou à la Fédération des Personnels civils de l’Armée.
Dans les loges, nombreux sont ceux qui affirment : "les pouvoirs publics, dans aucun domaine, ne pourront rien faire de profond et de grand sans les syndicats... nous devons protéger et aider les syndicats... nous mettre à leur tête".
En 1936, déjà actifs dans les partis politiques et les syndicats, les FF:. animent la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen. Au XVe Congrès de la Ligue se distinguent par leurs interventions : la sœur Broïdo et les FF:. Faure, Faure-Muret, Mattei pour Casablanca ; Chaban pour Rabat ; Reigner-Prat pour Oujda ; Debare pour Fez ; Arnal pour Meknès ; Rivault pour Mazagan. Le bureau fédéral est présidé par le F :. Marc Faure. Le Congrès en question, du mois d'avril, est placé sous la présidence de Victor Basch qui connaît le Maroc pour y être déjà venu en 1930 à l’occasion d’une série de conférences.
Basch affirme son espoir dans l’union des forces de gauche et leur succès aux prochaines législatives. Le Congrès adopte la motion de Marc Faure "pour la suppression au Maroc de l’état de siège et pour que les pouvoirs conférés à l’autorité militaire soient confiés à l’autorité civile...", la motion de Mattei sur "la réforme administrative...", la motion de Chaban "pour l’application de la réglementation du travail au Maroc et la reconnaissance du droit syndical".
Quelques jours plus tard, succès du Front Populaire. Au Maroc le Comité anti-fasciste présidé par le F:. Gérard, de la Ligue des Droits de l’Homme, s’est transformé en Comité du Front Populaire. En loge, la question se pose sur l’opportunité de l’adhésion directe à ce Comité. Certains FF:. font observer que rien ne s’oppose à ce qu’une loge adhère, en tant que groupement, au dit Comité. Finalement aucune loge ne le fera, le soin étant laissé aux FF:. d’y œuvrer individuellement.
La gauche au pouvoir, le Résident Général Ponsot est remplacé par Peyrouton. A la grande satisfaction de Chapon et des Casablancais qui, dès le mois de décembre 1935, avaient adressé à toutes les loges du Maroc copie de leur vœu "en faveur de la nomination d’un Résident Général appartenant à notre ordre ou tout au moins sympathisant".
En mai 1936, Peyrouton est là pour la satisfaction momentanée des CCI, et au grand dam des organisations du Front Populaire à l’exception du parti radical. Son action en Tunisie est diversement appréciée. A l’arrivée de Peyrouton, le TIF\Cazemajou prend donc la précaution de rappeler aux FF:. que "à son arrivée en Tunisie, le Résident Général Peyrouton a pris contact étroit avec les loges en tant que F:., puis il a été reçu 18e au Chapitre de Tunis marquant ainsi sa volonté de collaboration étroite. Mais en engendrant une trop grande familiarité cela a entraîné le malentendu pour lequel le Convent de 1934 a rendu justice au F:. Peyrouton".
Dès son arrivée, Peyrouton se veut rassurant mais la convocation d’un Comité Permanent de Défense Économique, qui marque l’alliance du patronat et de la Résidence, apparaît aux forces de gauche comme une provocation, surtout en plein Front Populaire. Brutalement, les grandes grèves de France font école au Maroc et vont assurer une progression très nette des syndicats. Ce mouvement part de la Compagnie Sucrière Marocaine COSUMA à Casablanca, la décision étant prise dans la nuit du 10 au 11 juin à la Bourse du Travail et s’accompagne de l’occupation des locaux.
Le caractère quasi dramatique de cette occupation, dans le contexte légal du Maroc, amène les dirigeants syndicalistes à établir rapidement leur cahier de revendications pour faciliter l’évacuation des lieux de travail. Le Résident promet un communiqué indiquant son accord pour des réformes. Aussitôt la COSUMA est évacuée et le 13 juin le Résident peut venir à Casablanca pour se poser en arbitre, arbitrage qui aboutit à la première convention ouvrière au Maroc.
Mais la crise est si profonde que, malgré tout, cette grève déjà suivie par les phosphates de Khouribga va s’amplifier à travers tout le Maroc et atteindre son point culminant le 19 juin. Ces grèves ont un bilan positif pour les travailleurs grâce à leur ampleur renforcée par la participation des Marocains. Ce qui cause une grande émotion dans les milieux de la colonisation. Le Résident est très mal à l’aise devant les consignes de P. Viennot, sous-secrétaire aux Affaires Étrangères. Son rappel est considéré comme inévitable. D’autant plus que les milieux de gauche ne comprennent pas comment le Général Franco, en venant des Canaries par avion, a pu rejoindre le Maroc Espagnol sans être signalé à l’aérodrome d’Agadir, jalousement contrôlé par le deuxième bureau, puis à Casablanca.
Le Comité du Front Populaire nomme une commission de quatre membres pour réclamer à Paris le rappel de Peyrouton : les FF:. Mattei, Bonnet et Sultan (tous deux communistes) et Vickers La délégation en question n'est pas reçue par Blum et Moch ; de son côté Paul Faure, qui dans son éditorial du Populaire attaque fréquemment Peyrouton, se montre tiède. Il faut l’intervention de Jouhaud pour que Blum les reçoive et les informe que le Président Lebrun est saisi de l’affaire. Finalement, Blum accepte le principe du remplacement de Peyrouton qui apprendra sa mutation au cours d’un déplacement au Haut Comité Méditerranéen.
En septembre 1936, un nouveau Résident est annoncé, le Général Noguès, gendre de Delcassé, envoyé par le Front Populaire et ayant fait une partie de sa carrière au Maroc. La nouvelle est connue de certains FF:. lors du Convent. Sur la demande des FF:. Cazemajou et Hutin, le F\ Mattei, peu enchanté d’avoir affaire à un militaire, se rend à l’Office du Maroc pour y saluer le Général Noguès. Le dialogue est ouvert avant même l’arrivée du Résident au Maroc.
1937, "année de la faim" pour les Marocains. En effet la sécheresse, surtout dans le Sud, pousse à l’exode massif. Sur cette population sous alimentée s’abat une épidémie de typhus. Au même moment le Maroc subit une montée des prix qui dépasse l’augmentation des salaires.
Les difficultés économiques et sociales, la menace de la guerre et une nouvelle campagne d’agitation lancée depuis les mosquées par les Nationalistes Marocains, maintiennent la société européenne dans l’appréhension du lendemain.
En avril 1937, le Comité de la Paix du GODF à Paris lance une "souscription en faveur des musulmans affamés du Maroc". En septembre, plus de cent quatre-vingt-dix loges de la Métropole ou de l’Extérieur ont souscrit pour un total de 18.828 francs versés au F:. Griguer de Rabat.
Les syndicats, soutenus par les délégués socialistes du 3e Collège, réclament la législation française de 1936. Ils se font insistants auprès d’un Résident qui ne peut oublier qu’il est le représentant d’un gouvernement du Front Populaire. Il s’agit de faire céder le patronat qui retarde l’échéance des lois sociales.
En loge, les FF:. se penchent sur la situation nouvelle : "les syndicats ont maintenant une existence officielle. Mais alors qu’en Tunisie et en Algérie tous les travailleurs, sans distinction de nationalité et de races, ont le droit de se syndiquer... au Maroc il n’en va pas de même, c’est inacceptable... c’est l’impossibilité de les éduquer, c’est aussi les rejeter vers les Nationalistes anti-Français".
Position qui sera celle de la Conférence Inter obédientielle, à Alger, en 1939. Il y est admis que "le travailleur européen doit devenir l’éducateur de son camarade musulman... Cette action demande l’effort de tous les FF:. syndicalistes. Nos FF:. marocains signalent que le droit d’adhésion au syndicalisme est refusé aux indigènes, il importe d’essayer de leur faire attribuer".
Sur un autre plan, le Général Noguès doit tenir compte de l’activisme des Croix de Feu. Il cherche donc des appuis auprès des républicains. A ce titre, il reçoit fréquemment le TIF\ Cazemajou ; au cabinet de la Résidence, en plus du F:. Hutin déjà installé, il appelle le F:. Templier, un condisciple de Jean Zay, pour le charger des affaires sociales et économiques ; il appuie officieusement mais très efficacement le F:. Mattei.
La FM\, disposée ainsi au milieu d’un écheveau de relations de plus en plus dépendantes de l’action directe, éprouve le besoin par moment d’établir publiquement sa position... Les jeunesses socialistes de Marrakech ayant organisé une conférence sur "Franc-Maçonnerie et Marxisme", le F:. Bonnet dans le Maroc-Socialiste répond : "attaque sournoise contre la Maçonnerie... bon nombre de socialistes sont également Maçons.. demandez leur de cesser leurs attaques contre la Maçonnerie".
Les FF:. directement plongés dans l’action, dans des directions opposées, se retrouvent à l’occasion face à face. Le cas est des plus nets en ce qui concerne les FF:. syndicalistes et les FF:. qui soutiennent Chapon dont le rapport moral à la CCI, en 1937, s’élève "contre toute législation inopportune" en visant les avancées syndicales.
La commission municipale va être, la même année, un terrain de conflit supplémentaire. En effet, Chapon va se heurter aux FF:. socialistes à propos de la désignation des nouveaux membres, choisis sur listes par le Résident, chacun ayant présenté son candidat.
Ces tensions politiques, ces manœuvres, tout comme en France, entraînent l’absentéisme individuel ou la séparation en blocs. Casablanca est caractéristique de ce problème. Atelier très important avec une centaine de membres, les tenues sont difficiles à mener tant les discussions deviennent âpres entre d’une part les anciens, issus davantage des couches commerçantes et industrielles plus orientées vers l’idéal radical et républicain modéré, et d’autre part les plus jeunes, venus avec la vague des fonctionnaires, plus ouverte au socialisme et au syndicalisme. Ces jeunes se plaignent en outre que les portes du Chapitre soient longues à s’entrouvrir alors que les FF:. Chapon, Roby, Faure-Muret, Tolila s’en accommodent fort bien. Progressivement l’atmosphère devient plus tendue ; ce qui amène le F:. Chapon à se retirer pour créer un nouvel Atelier "France-Maroc" dont il devient le Vénérable. La séparation est devenue effective. Cependant par souci de ne pas couper les ponts aucune démission n’est imposée et le F:. Tolila, bien que transfuge continue à occuper le plateau de trésorier au "Phare de la Chaouia". Cette attitude laisse subsister l’espoir d’aller vers une réelle réconciliation entre les deux loges casablancaises, dont l’une a pour Vénérable Chapon et l’autre Mattei depuis peu.
Les deux Chapitres du GODF évitent donc soigneusement de s’attarder sur ces événements internes et les tensions politiques. Ils se cantonnent plus volontiers dans les questions mises à l’étude par le Grand Collège qui les encourage d’ailleurs en ce sens.
A la GLDF, le Chapitre n'est pas épargné par ces considérations dans la mesure où les FF\ se montrent très engagés également sur le terrain politique. Le front commun, établi entre les trois obédiences présentes au Maroc, s'accompagne d'une politisation accrue des débats dans l'ensemble des Ateliers. Les tensions ne manquent pas, dans quelque obédience que ce soit, entre les FF\ de tendance radicale-socialiste et ceux, nombreux, optant pour les idées socialistes.
L'inquiétude née de la montée des fascismes maintiendra cette sensibilité aux événements, à la politique. Les réunions inter obédientielles des loges du Maroc et d'Afrique du Nord se penchent sur des sujets communs qui laissent apparaître cette préoccupation fondamentale de sauvegarder les valeurs républicaines face au fascisme.
La fin d'une époque : 1938 / 1940
Les FF:. se retrouvent tout de même d’accord sur les conclusions que le F:. Chancogne présente début 1938 : "il s’agit pour l’Association Maçonnique Internationale qui compte l’élite de la FM:. mondiale de faire comprendre à tous que le temps n’est plus d’ergoter sur des mots, mais qu’est venu celui d’expliquer dans leur belle intégrité les principes fondamentaux de l’Ordre : Liberté, Égalité, Fraternité". Texte révélateur d’un état d ‘esprit marqué par l’approche de la guerre.
La guerre se précise. En France, le Convent de 1938, sous la présidence du TIF:. Dalloni, prendra position contre cette guerre dont on parle de plus en plus ; affirmant qu’elle ne pourrait rien résoudre et se refusant de la croire fatale. Au Maroc, même si la guerre n’est pas une menace proche, la sensibilité des habitants est en alerte et surtout chez les FF:. . Ils ont près d’eux les FF:. transfuges d’Espagne qui ne cessent de leur rappeler que : "là-bas nous souffrons des horreurs de la guerre déchaînée par les chefs d’une armée prétorienne en alliance étroite avec toutes les forces conjuguées de la réaction mondiale ... Si [tous les FF:.] ne se défendent pas d’une manière plus efficace, vous FF:. Français vous allez courir le même sort que les FF:. d’Italie, d’Allemagne, d’Autriche, d’Espagne, car les ennemis de votre pays appliqueront, le moment venu, les mêmes procédés de persécution et d’extermination qu’ils ont l’habitude d’appliquer partout".
La montée du Nationalisme marocain - car les Européens même les moins avertis ne peuvent plus l'ignorer - autre sujet d’inquiétudes malgré les mesures prises par le Résident Général Noguès pour juguler le mouvement.
La société européenne, consciemment ou non, reste sur ses gardes et le Protectorat devient un pays sous surveillance. Les FF:. continuent, en ce qui les concerne, à porter le même intérêt "aux populations indigènes dont l’immense majorité vit dans des conditions matérielles lamentables. Malheureusement si nous sommes riches de pensées, si nous sommes généreux dans nos sentiments, nous ne légiférons pas... c’est pour cette raison que les musulmans évolués nous accusent de ne rien faire... Ne soyez donc pas étonnés si vous ne rencontrez sur nos colonnes qu’un petit nombre d’indigènes...". Mais après cette analyse pertinente, la proposition reste très prudente, focalisée sur un seul aspect du problème, au risque d’être décevante pour les Nationalistes : "Nous devons continuer à lutter contre leur ignorance, leurs préjugés par l’école".
La FM:. puissance avec qui il faut compter, tel est le sentiment des gens avertis dans ce Maroc où inquiétudes et espoirs se mêlent. Ainsi au Conseil du gouvernement on trouve : pour la CCI de Casablanca Chapon, pour la Chambre d’Agriculture de Casablanca avec Lebault, tous deux du GODF et radicaux - pour la CCI de Rabat de Peretti GLDF et radical - pour la Chambre d’Agriculture de Rabat Brun GODF et socialiste - pour la Chambre mixte de Meknès Bozzi GODF et républicain - pour la Chambre mixte de Taza Mohring GODF et républicain modéré - pour la Chambre mixte de Marrakech Pétrignani GODF et socialisant - pour la chambre mixte d’Agadir Barutel GODF et républicain modéré - pour la Chambre mixte de Mogador Gibert GODF et radical - pour la Chambre mixte de Safi Lebert GLDF et radical. Soit au total, une forte participation représentative de l’ensemble des forces économiques du Maroc.
Il y a lieu d’ajouter à cette liste, sur les vingt-quatre membres du 3e Collège, une quinzaine de FF:. : pour Taza Destreux GODF socialiste - pour Fès Fernandez GLDF radical puis socialiste et Debare GLDF radical - pour Meknès Carbuccia GODF socialiste - pour Safi Arrensdorf GLDF socialiste - pour Rabat Lacroix GLDF socialiste, Boiron GODF socialiste, Lajani GODF socialiste - pour Casablanca Parent GLDF néo-socialiste - pour Khouribga Corias socialiste - pour Mazagan Rivaud - pour Mogador Mandiberry GODF - pour Agadir Chesneau - pour Marrakech Casanova et Fauré tous deux GODF socialistes.
Sans oublier tous les FF:. placés à la tête des Municipalités, comme à Casablanca où, dès 1919, le F:. Chapon rompe des lances avec M. de Tarde montrant la voie aux FF:. Sabalot, Denoueix, Roland, Andrieu, Guitton... Avec, également, de nombreux chefs de Bureaux ou Directions à l’exemple de Favereau aux Domaines, Hermelin, Pieton et Sazerac de Forges aux Finances, Hutin très proche du Résident Général.
Cet ensemble complète la liste déjà étoffée des FF:. responsables politiques et syndicalistes. Si l’on songe qu’à la même époque la FM:. en France joue de son côté un rôle important, il est compréhensible que les FF:. au Maroc sont pris au sérieux.
Les sœurs et les FF:. du DH se réunissent dans leur unique atelier "Minerve 207", créé à Casablanca avec l'appui du F:. Chapon.
Les FF:. de la GLDF disposent d'un aréopage (30e degré) "Liberté et Conscience" à Casablanca, d'un Chapitre "Tit Anfa" dès 1922, d'une loge de perfection (4e et 14e degrés) "Tit Perfecta" en 1935 et de quatorze loges.
Par ordre chronologique : "Léon Gambetta" 1919 à Marrakech, "Woodrow Wilson" 1920 à Mogador, "Anfa Lumière" 1920 à Casablanca, "Tit" 1921 à Mazagan, "Asfy" 1922 à Safi, "Le Soleil du Gharb" à Kénitra 1922, "Conscience" 1924 et "Les deux sœurs" 1924 à Rabat, "L'Union" 1925 à Tanger, "La Renaissance" 1928 à Casablanca. Il est patent que l'implantation, partie de l'intérieur, se fait dans les années 20 sur la côte Atlantique essentiellement depuis Mogador en relation économique et humaine avec Marrakech. Dans une seconde vague, des années 30, l'obédience va étendre son réseau en pénétrant vers l'intérieur sur la route menant à l'Algérie tout en renforçant son dispositif atlantique : "L'Évolution du Maghreb" 1929 à Fez, "L'Évolution Fraternelle" 1930 à Casablanca, "Ordre et Travail" 1932 à Meknès, "L'Avenir Berbère" à Taza, "Aurore Fraternelle" 1934 à Oujda.
Les FF:. du GODF, quant à eux, disposent au Maroc d’un Conseil Philosophique "Phare de la Chaouia et du Maroc" 1926 à Casablanca, de deux Chapitres le plus ancien "Le Phare du Chouia et du Maroc" 1918 à Casablanca et l ‘autre "La Fraternité Marocaine" 1930 à Rabat. De plus, aux sept loges qui représentaient le dispositif en 1924 sont venus s’ajouter huit nouveaux Ateliers, ce qui porte le total à quinze loges :
En 1925 à Marrakech a été ouverte la loge "Atlas" dont le F:. Valette Jérôme devient le Vénérable, avec à ses côtés le docteur Ferriol et l’architecte Gilles.
En 1926, à Rabat naît une seconde loge "La Fraternité Marocaine" avec pour Vénérable le F:. Favereau ayant à ses côtés les FF:. Simon, Labeyrie, Marimbert, Cazemajou, Hutin. En 1933 lors de son passage à Rabat le TIF:. Bouty se souvient que "Le Réveil du Maghreb" est le premier Atelier dans lequel il fut reçu dans cet Orient. Plus tard il procéda non sans une certaine appréhension à l’installation de la "Fraternité Marocaine", craignant de voir naître un certain antagonisme.. Il se réjouit "de la parfaite harmonie qui règne". Ce qui doit porter ses auditeurs à sourire car, en fait, les uns trouvent les autres trop intellectuels et inversement ; l’entente est tellement "parfaite" que chacun des Ateliers soutient un club de sport Rbati de premier plan : le SM et l’OM ce qui est pour le moins original comme démonstration d’entente harmonieuse.
En mai 1931, sur la côte Atlantique, la loge "Lumière et Paix" allume ses feux à Safi sous l’impulsion de FF:. venus spécialement de Mazagan pour soutenir les quelques FF:. isolés dans cette ville.
En novembre 1931, c'est à Taza que s'ouvre la loge "Sincérité et Tolérance" sous la présidence du F:. Mohring en présence des TIF:. Bouty, Cazemajou et Dalloni. Le relais entre la côte et Oujda est enfin assuré.
En 1932, c’est au tour de la loge "Atlantide" de voir le jour avec l’aide cette fois des FF:. de Safi qui ont, à vrai dire, le sentiment de réactiver les feux d’une loge créée en 1912 par le F:. Pradel. Le Vénérable Roux a l’avantage de pouvoir compter sur l’actif F:. Barutel.
En juin 1934, la loge "Gerbe Fraternelle" de Settat est installée de par la volonté du TIF:. Cazemajou et en présence des FF:. Simon et Labeyrie de Rabat.
Enfin, en 1937, une dernière loge du GODF s’installe dans le réseau du GODF au Maroc avant guerre : "France-Maroc" de Casablanca ; à la demande du F:. Chapon pour des raisons internes entre Casablancais - en particulier les rapports entre radicaux et socialistes - mais aussi comme une réponse à la création à Settat de la loge du F:. Cazemajou.
Car deux FF:. ont dominé de leur personnalité cette période : Chapon et Cazemajou.
Le F:. Chapon, en 1922, devient Très Sage de Casablanca. Les Frères Chevaliers Rose+Croix. dont la moyenne d’âge oscille entre 30-35 ans, confirment par ce choix qu’ils n’ont aucune prévention contre l’engagement dynamique sur le plan profane. Chapon restera à ce poste jusqu’en 1926, date à laquelle est créé le Conseil Philosophique dont il est nommé président.
Ayant la pleine confiance de ses FF:.CH:. de Casablanca, Chapon aura une influence d'autant plus grande et durable que de 1918 à 1938, comme le prouve le tableau de Loge, il ne manquera pratiquement aucune tenue. Dés lors pour approcher et comprendre en grande partie le GODF au Maroc, le personnage mérite attention.
Dans le bureau de1922 apparaît à ses côtés Cazemajou au poste de chevalier d'Éloquence (orateur). Ainsi se retrouvent côte à côte deux des plus représentatifs FF:. de l’entre deux guerres au Maroc... En effet, si Cazemajou marque le GODF du Maroc de sa forte personnalité, même s'il n'est pas toujours connu de grand public, Chapon aux yeux de ce grand public justement symbolise l'action de la FM:. dans le Maroc économique et politique, dans la mesure où d’abord pionnier puis notable puissant avec des moyens d’interventions conséquentes, sa carrière lui donne l'image type que les Européens du Maroc se font de la réussite.
--Chapon, entrepreneur des travaux publics à Grenoble, après un passage en Indochine, fonde avec son frère en 1912 à Casablanca "le comptoir des mines et des grands travaux du Maroc", filiale de l'entreprise dauphinoise. De plus il devient l’agent général de "la société marocaine d’explosifs".
Le pionnier est devenu notable, puissant au point de paraître un jour tour à tour briseur et créateur de Résidents Généraux. N’est-il pas à la tête de la CCI de Casablanca qui représente, à peu de chose près tout le patronat européen, les autres Chambres de Commerce s’alignant d’autant plus naturellement que le Président de la CCI de Casablanca est généralement élu Président de la fédération des CCI du Maroc.
En effet, avec les FF:. Mespoulet et Roustan ses colistiers, il entre à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Casablanca, en 1921, pour en être aussitôt le vice-président. En 1923, il est désigné rapporteur général de la commission qui vient d'être créée auprès du gouvernement à Rabat pour suivre l’élaboration du budget du Protectorat... En 1924, il devient président de la CCI de Casablanca et le restera jusqu’en 1928 où il se retire, réellement pour raison de santé. Entre temps il accède progressivement à l'administration de plusieurs sociétés : "La Vigie Marocaine", "la Compagnie des Autobus de Casablanca" .... Réaliste, ardent à prendre la parole, il est rappelé à l’unanimité comme président de la CCI en 1932 et le restera jusqu’en 1938 où, officiellement cette fois, il se retire pour raison de santé. Non sans que ses collègues ne le nomment président d'honneur.
Dans la mesure où l'action patronale - depuis les petits patrons isolés jusqu'au grand patronat anonyme - passe par les CCI, le président de Casablanca est un porte-parole écouté. Dans ce rôle Chapon se montre aussi régulier, tenace et actif qu'il l'est en loge. Présent sans défaillance aux réunions du bureau de la CCI où ses avis sont écoutés il préside en outre, de 1921 à 1933, la principale commission, celle du budget ...
Cette brillante carrière se réalise au départ grâce à l’estime de Lyautey qui a favorisé ce rôle de conseiller technique du protectorat, estimant que l’activité économique détourne des discussions idéologiques. Une fois Lyautey parti, Chapon reste très proche de la conception lyautéenne tant dans sa défiance à l'égard des partis politiques que de la colonisation des terres qui doivent rester libres pour les marocains. Par contre rien n'empêche à ses yeux le commerce et l’industrie de prendre de l'expansion et la CCI d'avoir un rôle accru dans les destinées du Protectorat.
La logique du système l’amènera à exprimer la demande expresse de ses mandants de substituer dans le Protectorat un organisme délibératif à l’organisme consultatif existant. La grande offensive est lancée, en décembre 1935, par Chapon qui préside le comité de coordination des trois collèges. Il expose officiellement sa position et la CCI de Casablanca l’approuve allant jusqu’à démissionner en bloc du conseil du gouvernement, suivie par les autres CCI du Maroc. La crise se tranche par le départ du Résident Général Ponsot et la nomination de Peyrouton auquel un télégramme chaleureux est envoyé. Chapon, parfaitement intégré dans le système, est passé du rôle de conseiller toléré à celui de fondé de pouvoir influent, et même déterminant. Cette influence est mise très souvent au crédit de la FM:. du GODF au Maroc....
Cette influence, quoiqu'il en soit, Chapon la met surtout au service de la liberté commerciale, thème qui d'ailleurs peut se moduler différemment suivant les intérêts du moment... En 1924, aspirant à un marché marocain ouvert, selon les prescriptions du traité d'Algésiras, il déclare que "le Maroc n'échappe pas au mouvement général des prix" ... Par contre en avril 1937, dans son discours inaugural de la Ie Foire Internationale de Casablanca, il se fait le champion de l'économie impériale. Programme qui est réalisé en 1939 par l'établissement du contrôle des changes, en contradiction avec l'Acte d'Algésiras.
Il s’agit donc, suivant les circonstances, de repousser l’intervention de l’état, de s’insurger contre lui s’il manifeste l'intention d’augmenter les impôts ; mais, par contre, de réclamer sa protection quand il y a nécessité. Cette attitude de défense des intérêts commerciaux et industriels face au gouvernement est aussi nette face aux autre classes sociales : colons ou salariés !
Les colons du Maroc touchés par la crise manifestent dans les rues de Rabat en 1934 ; Chapon refuse d’appuyer ce mouvement dit des " colons tondus" par une fermeture des magasins. Parce que, dit-il, oubliant un passé personnel récent, "il ne saurait admettre des manifestations sur la voie publique" pour obtenir une aide dont le commerce et l'industrie feraient les frais avec tous les autres contribuables. Chapon est d'autant plus ferme que, républicain convaincu, il n'apprécie pas ce mouvement d'allure paramilitaire sous l’impulsion de Morlot d’Oujda, mouvement déclenché les 5 et 6 février, date décidément lourde de signification politique en cette année 1934.
Les salariés, dont la situation salariale après 1930 devient de plus en plus problématique, se font plus incisifs. Chapon accepte à contre cœur, en juillet 1933, la proposition par le 3e collège du contrôle des salaires par l'établissement d'un bulletin de paie... L'ampleur du chômage devient alarmant mais la patronat européen et Chapon ignorent ou négligent le danger social. Quand en juin 1936 les grèves parties de la COSUMA vont s'étendre au Maroc entier, Chapon, plutôt que d'accepter les congés payés réclamés, préconise la construction de logements ou la création de sociétés de bienfaisance.
Toujours, comme défenseur des commerçants et industriels, Chapon a surtout attaché son nom au développement du port de Casablanca. Membre de la commission du port, de 1921 à 1938 sans discontinuer, il a voulu croire au grand port contre ceux qui demandaient un port réduit aux besoins immédiats. Attitude affirmée, sans faille, face aux Résidents Généraux successifs.
Le F:. Chapon est donc sur la plan profane marocain de l’entre-deux guerres un personnage écouté. Représentatif d'un type de la FM:. au Maroc, c'est incontestable ; il n'en est pas pour autant représentatif de tous les FF:. du Maroc.
A la CCI naissante, en 1921, le F:. Paradis s'est présenté sur une liste adverse... Toujours à la CCI, il arrive au F:. Mespoulet de porter la contradiction aux thèses de Chapon, avec parfois l'appui du F:. Roustan.
Au Chapitre même, il arrive aussi au F:. Chapon d'être sévèrement contré : alors qu’il vient d'y exposer le point de vue de la CCI, à propos du budget du Maroc, Guitton lui oppose celui des fonctionnaires... A la loge bleue de Casablanca la contradiction est bien souvent moins feutrée.... Au congrès des loges du Maroc en 1925, les thèses défendues avec succès par Chapon à la CCI sont écartées au profit de celles de Mespoulet pourtant minoritaires à la CCI.
Écouté mais discuté et contré à l’occasion : la F.M. au Maroc n’a rien de monolithique ! Cazemajou, l’autre personnage important du GODF au Maroc, se charge à l’occasion de le lui rappeler.
--Cazemajou est né à Carcassonne en Juin 1878. Admissible à St Cyr, il obtient un diplôme d’ingénieur dans sa spécialité puis aborde la licence en droit. Il entre dans la Maçonnerie en Algérie la trentaine passée : initié en janvier 1909 par la loge "Cirta" de Constantine, compagnon et maître courant 1910, 18e en Avril 1914, 30e en 1917 à l’approche de la quarantaine.
En 1918, il est membre fondateur du Chapitre de Casablanca, mais sa profession d’ingénieur topographe ne lui permet pas d’être fréquemment sur place, d’autant plus qu’il est muté en 1920 à Rabat. Par contre ses nombreux déplacements lui donnent la possibilité de prendre contact avec les FF:. isolés à travers le Maroc, de les retrouver parfois même devant la tente en plein bled. De sorte qu’il est à l’origine de l’allumage de nombreux Ateliers depuis Taza jusqu’à Agadir en passant par Rabat. Cette activité lui attire vers 1922 l’hostilité du Secrétaire général du Protectorat M. de Serbier et de son éminence grise, M. Mouzon, dont l’opposition aux Maçons et aux républicains est légendaire.
S’il essaie d’aplanir les différents entre les FF:. du GODF par contre il suit de très près les démarches des représentants de la GLDF "qui tentent de créer des Ateliers dans toutes les villes du Maroc". Le ton de sa lettre au Conseil de l’Ordre, le 9.03.1922, est caractéristique à la fois de son franc-parler et de son antagonisme : "Nous aurions été heureux de voir le Conseil de l’Ordre se rendre utile au Maroc. C’est le Grand Maître de la GLDF qui est venu et qui a fait du très mauvais travail. Nous n’avons du reste pas voulu le recevoir officiellement à Rabat".
Profitant de ses voyages, le Chapitre en fait son missi dominici : à Oran pour la quatre-vingtième année de la loge "l’Union Africaine", à Marrakech pour régler des tensions dans la loge "Atlas", à Paris en tant que délégué. Peu à peu, sans titre de premier plan, il prend une place croissante au sein de la FM:. au Maroc. Une étude suivie des Congrès du Maroc ou d’Afrique du Nord le démontre.
En 1925, alors que Chapon, signe de la prééminence de Casablanca et de la sienne propre, est élu président du premier Congrès des Loges du Maroc, le F:. Cazemajou est simple membre du bureau.... En 1926, lors du deuxième Congrès, Griguer préside et Cazemajou délégué de Fès devient Orateur. En tant que tel il est délégué devant le prochain Congrès d’Afrique du Nord pour demander "qu’un deuxième délégué au Conseil de l’Ordre soit désigné pour la région" ; il y est efficace puisque l’accord du Conseil de l’Ordre parvient l’année suivante... En 1927, lors du troisième Congrès, auquel il participe en tant que délégué de la loge de Mazagan cette fois, il est à nouveau Orateur et obtient, preuve de son influence croissante, que la candidature de Rabat soit retenue au lieu de Casablanca comme siège du Congrès des loges d’Afrique du Nord ... En 1928, il est élu à l’unanimité par acclamations au poste de président du Congrès qu’il va mener, selon le compte-rendu "de la manière lapidaire qui est la sienne et qui lui a valu amicalement de la part du TIF:. Bouty l’appellation de Clemenceau marocain".
En 1929, au Congrès d’Afrique du Nord, Cazemajou en tant que président de la commission des vœux et règlements fait admettre "de ne pas tolérer la création de nouvelles loges espagnoles dans la partie du Protectorat Français". C’est aussi l’occasion, après avoir obtenu précédemment deux postes de Conseillers de l’ordre pour l’Afrique du Nord de réclamer "la scission de cet ensemble en deux régions : la première avec Alger, Constantine et Tunis, la seconde réunissant Rabat et Oran".
Cette commission des vœux et règlements, Cazemajou l’affectionne car elle lui donne la possibilité de donner libre cours à sa rigueur de jugement et à son besoin d’organiser. En 1930, au cinquième Congrès du Maroc, il en est président et demande à ce titre "la division en deux régions de l’Afrique du Nord" en présence des invités de marque, les TIF:. Groussier, Savoire et Bouty
Le Chapitre est également l’objet de toute son attention. Il s’y inquiète de la possibilité d’appartenir à la fois à un Chapitre du GODF et de la GLDF . Cette GLDF qu’il ne cesse de surveiller, les rapports étant franchement mauvais quand le Conseiller Fédéral s’appelle Arrensdorf, un peu moins quand c’est Celu et franchement meilleurs avec Fernandez ou Lebert.... Il s’y déclare partisan de la création du Chapitre de Rabat, face à celui de Casablanca sous l’emprise de Chapon surtout sensible au secteur privé et à la primauté de Casablanca. Finalement il obtiendra du TIF:. Savoire d’installer ce second Chapitre à Rabat. La tension est telle qu’il joue une fois de plus de sa démission du Chapitre de Casablanca pour réintégrer ensuite bien qu’il soit en même temps Très Sage à Rabat. Une fois de plus, car dès 1922 il met assez régulièrement les FF:. dans l’embarras en usant de cette démission qui lui permet d’obtenir ce qu’il veut.
Le partage, entre les deux fortes personnalités que sont Chapon et Cazemajou, se fait par la force des choses. Le rôle important joué par le F:. Chapon dans le monde profane ne lui laisse guère le loisir de se consacrer à la FM:. au Maroc dans son ensemble. Le F:. Cazemajou, au contraire, consacre sa vie à faire du GODF une puissance dynamique et respectée. Cette ligne de partage est soulignée, dès Avril 1929, quand le TIF:. Bouty annonce que "la France a été divisée pour les Ateliers Supérieurs en 27 régions. Le Maroc étant la 27e région, notre F:. Cazemajou a été désigné par
le Grand Collège comme président de la Commission Régionale...". Prenant son rôle de président de secteur avec le sérieux habituel il rappelle aux FF:. Casablancais que "ce n’est pas au Chapitre mais à une commission spéciale d’étudier les candidatures...", façon de contourner la sélection opérée par les Casablancais.
Si, à Rabat l’action du F:. Cazemajou est suivie avec sympathie, à Casablanca un certain froid l’accompagne. Ainsi, quand en 1933 la loge "Fraternité Marocaine" de Rabat collecte l’argent "pour l’achat d’une croix en brillants à remettre au F:. Cazemajou nommé Chevalier de la Légion d’Honneur", Casablanca décide "de s’abstenir pour éviter de froisser les FF:. précédemment décorés... mais de participer à toute manifestation pour fêter la nomination du F:. Cazemajou comme membre du Conseil de l’Ordre".
En effet le Conseil de l’Ordre, tenant compte de l’expansion de la FM:. en Afrique du Nord, accorde à cette région trois sièges de Conseillers et le F:. Cazemajou devient le premier Conseiller de l’Ordre pour le Maroc, aux côtés des TIF:. Daloni et Bouty qui l’on en quelque sorte parrainé. Ce poste, obtenu pour l’ensemble Maroc-Oranie, sera vite réservé au seul Maroc, Oran glissant vers Alger. En tant que Conseiller de l’Ordre, le TIF:. Cazemajou va multiplier les rapports d’inspections de loges percutants et des observations peu aimables sur la GLDF. Les exemples ne manquent pas dans sa correspondance : "Le F:. Alessandri [GODF] a hésité à prendre le premier maillet, j’ai du insister énergiquement auprès de lui". Ici, comme dans toutes les loges du Maroc, le TIF:. Cazemajou ne mâche pas ses mots et n’hésite pas à intervenir dans le choix des Vénérables. En Janvier 1934, il écrit à l’encontre du TIF:. Arrensdorf [GLDF] qui "a créé à Mazagan la loge "Tit" devenue le réceptacle de toutes les infériorités du cru au point que nos FF:. refusent tout contact avec elle"...
Très écouté à Paris par les différents Grands Maîtres qui se succèdent, et particulièrement du TIF:. Groussier, il pense devoir favoriser la nomination de FF:. pour de nombreux postes de direction à Rabat, dans le monde profane. Ceci avec l'idée de provoquer, sur la plan local, une attraction suivie de demandes d'admission, et qu’il suffirait ensuite de sélectionner sévèrement parmi les demandes de profanes au moment de l’admission. Dans ce travail, il peut compter sur l’appui non seulement de Paris mais surtout du F:. Hutin .
En 1934, quand les temps sont difficiles, il est obligé de se multiplier pour répondre aux nécessités. Il s’en ouvre au TIF:. Savoire par écrit : "je veux veiller sur nos loges nouvelles - Safi, Taza, Agadir - envers lesquelles nos pontifes de la GLDF réunis à Oran vont déclencher une offensive. La loge de Marrakech me donne beaucoup de souci".
En 1935, la crise dans le monde profane se prolongeant, il s’oriente très lucidement vers un rapprochement avec la GLDF à qui il déclare lors de son Congrès du Maroc en Avril : "je ne devais pas vous rendre visite.. Je suis d’accord avec vous qu’il nous faut marcher la main dans la main... je me rappelle que je n’ai pas toujours jugé aussi fraternellement... mais lorsque mon ami Lebert m’a rappelé qu’il ne fallait pas faire le jeu des anti-maçons je lui ai donné l’accolade que je me fais un plaisir de renouveler ici..", ce qu’il fait en présence du TIF:. Dumesnil de Gramont. Rapprochement attesté par la volonté de créer ensemble un journal local républicain, projet amorcé par les FF:. Lebert et Cazemajou. Rapprochement qui se renforcera pendant le Front Populaire et à l’avant veille de la guerre.
La guerre approchant, le F:. Chapon, après avoir abandonné sa charge de président de la CCI de Casablanca devant la coalition du chef de région et du groupe Croze, reprend le maillet de Très Sage du Chapitre de Casablanca dont la place relative s’est progressivement réduite sur l’échiquier marocain depuis le premier Congrès des loges au Maroc et la naissance d’un second Chapitre à Rabat. Au même moment le TIF:. Cazemajou, dont la position s’est au contraire sans cesse renforcée, appuie la candidature "du F:. Besson de l’Étoile de Numidie" pour remplacer le F:. Goldzeiguer, Conseiller de l’Ordre sortant...", choix ratifié à l’unanimité par le Congrès d’Afrique du Nord à Alger en 1939. Il propose en outre, afin de respecter le tour d’ordre normal, d’organiser le Congrès de 1941 au Maroc....
Mais la guerre porte un coup d’arrêt brutal à la vie maçonnique : le 13 Août 1940 une loi interdit les sociétés secrètes et, le 19 Août, le Maréchal Pétain signe le décret de dissolution des obédiences maçonniques. Le TIF:. Cazemajou est touché, comme le F:. Chapon et tant d’autres. Leurs noms seront publiés avec celui de tous les FF:. ayant tenu un poste d’Officier dans les loges ou Congrès dans l’entre deux guerres. Certains de ces FF:. seront internés à Bou-Dnib dans le Sud.
Une période de clandestinité active s’ouvre, après laquelle il appartiendra au F:. Cazemajou de relancer les loges en Afrique du Nord en compagnie des TIF:. Daloni et Viala pour le GODF et Pinaud pour la GLDF, tandis que le F:. Chapon s’efface totalement. Enfin en 1945, le F:. Cazemajou rouvrira le Chapitre de Rabat et en 1949 le Chapitre de Casablanca, comme il l’avait fait avant guerre mais en ordre inverse.
La Franc-Maçonnerie et la presse
Il semble difficile de faire un tableau de cette période de la F.M. au Maroc sans aborder : la F.M. et la presse, la zone internationale de Tanger, la F.M. espagnole au Maroc., sujets qui vont concerner les prochains chapitres.
La pénétration occidentale au Maroc vers 1880 se manifeste, entre autre, par la publication de journaux en langue espagnole à Ceuta, Tétouan, Melilla, et Tanger promue capitale diplomatique d’un Maroc encore indépendant. Ces journaux privés jouissent, malgré le Maghzen, d’une liberté totale dont ils usent grandement pour réclamer la liberté de commerce et le contrôle européen sur le Maroc. Thèses qui trouvent audience en France auprès du groupe colonial du F:. Etienne, député d’Oran.
A Tanger Al Maghreb al Aksa , édité par l’imprimerie Abrines et rédigé en Espagnol puis en Anglais est le doyen de cette presse ; il porte le nom d’une loge tangéroise. Suit Le Réveil du Maroc, au nom révélateur de toute une conception de la présence européenne, conception qui a influencé par la suite l’intitulé des loges au Maroc. Créé par le F:. Cohen Lévy, soutien du consul Français Ordega dans sa politique de pénétration au Maroc, ce journal tire à 700 exemplaires en 1885 et ses articles sont repris en Algérie et en France. En 1888, à la mort de Cohen, le journal est racheté par Haïm Benchimol, Vénérable de la loge, qui poursuit la pression en faveur d’une intervention européenne souhaitée par la communauté israélite. Au point que le journal va être subventionné par la France.
En 1891, la loge du GODF, qui vient d’être créée, "La Nouvelle Volubilis" manifeste aussitôt son intérêt pour la presse d’opinion. Parmi ses membres fondateurs, Serph Victor directeur en puissance du journal tangérois Le Maroc créé en 1892, d’abord agressif à l’égard de la légation de France puis, après ses difficultés financières en 1895, passé sous la coupe de cette légation jusqu’à sa cessation de parution en 1905. Exemple caractéristique de cette presse épisodique et tumultueuse.
En 1911 parait à Tanger Le Petit Marocain dont les FF:. sont actionnaires, à raison de 100 francs par action comme l’atteste le cahier de trésorerie de la loge. Pour lancer ce journal les FF:. demandent à Paris un journaliste et vont adopter une ligne éditoriale radicale-socialiste... Toujours en 1911, la loge appuie la candidature du F:. Estève de Laroque comme correspondant local du Radical de France... Enfin ce dispositif journalistique, à la veille du Protectorat, se complète du F:. Bringaud correspondant à Fès du Matin et Hubert Jacques correspondant à Tanger de ce même quotidien parisien. Le F:. Hubert Jacques s’en prend à Regnault signataire du traité de Fès mais en 1925 prend la défense de Lyautey contre ses FF:., qui l’attaquent dans Les Annales Tangéroises contrôlées par eux.
En effet d’une façon générale la presse soutenue par les FF:. est autant critique à l’égard des autorités avant le Protectorat qu’après. Attitude qui n’est pas sans risque puisque le dahir du 27 Avril 1914 relativement libéral a laissé place dès le 2 Août à l’état de siège transférant les pouvoirs à l’autorité militaire. Bien qu’assouplie par le dahir du 7 février 1920 la réglementation de l’état de siège se maintiendra pendant l’entre deux guerres. La Résidence Générale pouvant en outre disposer de fonds secrets pour orienter certaines campagnes de presse.
Ce cadre n’est pas celui de Tanger, ce qui permet aux FF:. Espagnols de sortir fin 1917 Fiat - Lux présenté comme "organo de la Familia Masonica Universal" dont le comité de rédaction annoncé est la "Logia Abdel Azis" du GOE à Tanger.
Dans le Protectorat français, chasse gardée des Affaires Étrangères et de la Défense Nationale, ces entraves par contre sont pesantes. Ce qui donne un relief certain aux prises de positions fermes du F :. Laffite, Très Sage du Chapitre de Casablanca et rédacteur en chef de La Vigie Marocaine, contre Lyautey. Cette opposition connaît son apogée avec le décret du 16 Novembre 1919 abrogeant la parité du franc avec la monnaie le hassani. Attaques que prolonge le F:. Dunet de la GLDF tant par ses conférences à Paris que par ses écrits virulents.
En 1922, une étude est réalisée, pour le compte du GODF, par des frères Casablancais. Il en résulte que les trois quotidiens sur Casablanca et Rabat ne publient pas les communiqués maçonniques car ils émargent de la Résidence. Par contre un quotidien La Presse Marocaine conserve son indépendance ; des contacts pris avec son directeur permettraient une cession... De plus, un hebdomadaire Le Petit Casablancais dont le directeur "G. Stevenin, ancien officier et blessé de guerre serait d’accord pour insérer nos communiqués".
En Janvier 1923, Carette-Bouvet, Vénérable de la loge "Anfa Lumière" de la GLDF – mais aussi rédacteur de La Presse Marocaine et directeur-fondateur du premier journal non gouvernemental en Arabe "Al Akbar al Maghribiyya" - lance Le Cri Marocain qu’il déclare "de défense socialiste" et où il fustige à longueur de colonnes les autorités en place. Attaques que beaucoup de FF:. reprennent à leur compte... En 1924, l’affaire de Telmest à Mogador permet à Carette-Bouvet de développer avec virulence ses reproches à l’encontre de la Résidence.
Après le départ de Lyautey, le F:. Carette-Bouvet n’en continue pas moins, dans son Cri Marocain, à mettre en cause les autorités françaises locales qui, pour donner un coup de semonce, l’impliquent en 1926 dans un "complot" ayant permis la désertion de quatre ou cinq légionnaires à Meknès. Le procès se termine par un non-lieu, fêté par les milieux de gauche à Casablanca.
A côté de La Vigie Marocaine jusqu’au départ de Laffite en 1921, à côté du Cri Marocain de Carette-Bouvet après 1921, il existe bon nombre de journaux soit nationaux soit locaux car l’information, avec la publicité, est rentable; ce qui explique que vers 1930 le Maroc compte 7 quotidiens, dont la Vigie Marocaine sur laquelle veille le F\ Chapon, 34 hebdomadaires, plus de 30 bimensuels, mensuels ou trimestriels. La plupart sont tombés sous la coupe du groupe Mas tout en étant largement tributaires de l’agence Havas et de l’agence Fournier. Il faut citer également une grande quantité d’hebdomadaires à vocation locales, parmi lesquelles : L’Écho du Maroc" du F:. de Peretti de la GLDF, premier président de la Ligue des Droits de l’Homme au Maroc et pendant trente et un ans à la tête de la Chambre de commerce de Rabat. Fès- Meknès du F:. David, président de la chambre de Commerce de Meknès, enfin Le Réveil de Mogador et L’Étincelle à Mogador.
Ces journaux locaux défendent les intérêts régionaux, mais s’efforcent de faire circuler leurs idées de libres - penseurs... A cet égard les deux hebdomadaires de Mogador sont exemplaires... Le Réveil de Mogador paraît le 4 Septembre 1921, dans la foulée de la loge "Nouvelle Tamusiga", et affiche sous la plume du F:. Sandillon sa volonté de défendre la région. Mais en Février 1922 Sandillon se retire pour fonder, le 21 Mai 1922, L’Étincelle qui survivra d’ailleurs à son aîné après Janvier 1923 et défendra "les nobles principes de Liberté, Égalité, Fraternité". Il arrive que ces hebdomadaires animés par des FF:. s’opposent en défendant leurs régions. Ainsi quand L’Atlas de Marrakech propose la ligne ferrée vers Safi, le F:. Sandillon défend vertement Mogador.
Par ailleurs L’Étincelle affiche ses sympathies pour la Ligue des Droits de l’Homme dont les comptes-rendus d’Assemblées sont largement repris. Ce qui n'est pas étonnant puisque le F:. Sandillon est président de la section locale... Quelques thèmes fondamentaux jalonnent l’existence de ce journal : la paix, l’armée, l’école laïque et unique, le suffrage universel, la défense de la république, la nécessité d’accroître le nombre des colons. Autant de thèmes qui prennent racines dans les loges.
En 1934, l’alerte est telle que les FF:. du Maroc ressentent le besoin de regrouper le GODF et la GLDF autour d’un journal républicain fait en commun. Avec d’autant plus de conviction que la grande bourgeoisie d’affaires qui truste la publicité et les journaux ne désire aucunement une presse d’opinion.
Une circulaire maçonnique du 25.12.34, signée conjointement par les Très Illustres Frères Cazemajou et Lebert est adressée à l’ensemble des loges du Maroc sur la nécessité de créer ce journal : "les uns préconisaient l’utilisation de journaux déjà existants d’une manière intermittente, les autres désiraient la création d’un journal contrôlé par la maçonnerie... Des essais de la première méthode ont réussi sur le plan local, mais c’est insuffisant... Nous vous serions fraternellement reconnaissants de hâter la souscription...". Ce projet, identique à celui réussi à Paris où le Très Illustre Frère Cazemajou contrôle avec une quinzaine de frères La Voix de Paris, est généralement approuvé dans les loges mais ne se réalisera pas au Maroc. Il reste aux FF:. à reprendre leurs actions ponctuelles et locales au moment où la presse de droite - La Presse Marocaine, Le Soir Marocain, La Voix Française - se déchaîne sans retenue contre "la déchéance" française.