Franc-Maçonnerie en Tunisie



En attendant que la Franc-Maçonnerie soit tolérée en Tunisie, les "Frères" ou Postulants Tunisiens peuvent s'inscrire comme "MOURID" ( Aspirant , voir Page de la Grande Maîtrise de France ), nous consacrons cette page à l'histoire de la franc-maçonnerie en Tunisie ainsi que les derniers évenements dans ce pays.


NEWS

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La franc-maçonnerie cherche-t-elle à détruire l’identité arabo-musulmane des Tunisiens?

 



Qui dit franc-maçonnerie dit globalisation… Est-il vrai que le gouvernement tunisien provisoire est infiltré de franc-maçons?-Nombreuses personnes dédient leurs profils et des groupes qu’elles créent sur la toile à la dénonciation de la franc-maçonnerie. Elles y parlent du temple de Soliman, de la franc-maçonnerie en Tunisie, du nouvel ordre mondial…

Beaucoup de personnes en Tunisie consacrent tant de temps et d’énergie à cette question ! En effet et au moment où l’on tente de reconstruire la Tunisie, nombreux sont ceux qui font de ces questions une priorité. Leur dogme ; protéger l’identité Arabo-musulmane. Or l’Islam est une religion et non pas une identité alors que le caractère arabe est un élément qui s’est ajouté à tant d’autres…

Néanmoins, une paranoïa gagne une grande partie de la population qui se mobilise alors, manifestant, critiquant, hurlant à tue tête, contre la franc-maçonnerie, la laïcité, le sionisme, tous entassés dans le même sac et tous, selon eux, menaçant la révolution tunisienne et son Islam. Et le lien entre satanisme et franc-maçonnerie est bien entendu, toujours évoqué.

On accuse des membres du gouvernement d’être des franc-maçons, et même ceux qui ne le sont pas, subissent des pressions « extérieures » de la part des fervents de cette doctrine « satanique et despote ». Sionistes, Mossad, chevaliers du temps tous… même, ont les yeux tournés vers la Tunisie et attendraient impatiemment de mettre la main « dessus », grâce à la franc-maçonnerie.

Ils décrivent alors une Tunisie sans religion et sans foi, tous les citoyens habillés du même style, obéissant au même ordre, et devenant « les esclaves » d’une grande puissance mondiale… Ils ne manquent pas d’imagination en ce qui concerne ce volet, par ailleurs.

Et la théorie de complot qui nourrit cette imagination, qui alimente cette peur, et qui paralyse par ailleurs toute confiance qui pourrait s’installer entre les dirigeants et les citoyens. On ignore d’où vient cela. Est-ce l’islamisme lequel essayant de s’enraciner en Tunisie, qui a jeté cette poudre aux yeux pour s’allier les citoyens défendant leur « religion menacée » ? Est-ce l’euphorie de Tunisiens qui viennent de découvrir leur citoyenneté et qui veulent la voir progresser indépendante de toute influence étrangère ? Nul ne connait l’origine de ce mal, mais l’on peut être certain, qu’entrer dans pareille paranoÎa, ne pourrait que diviser le peuple entre religieux et moins religieux et partisans d’une identité spécifique et pro-mondialisation, et ne pourra alors qu’entraver la progression vers une vraie démocratie. La Tunisie, sera la seule perdante de ce délire de paranoïa, puisque la « folie » entravera toute tentative de reconstruction… Mais qu’est-ce alors cette « franc-maçonnerie » qui fait tant peur au peuple ?

Franc-maçonnerie, satanisme et sionisme

A la base, la franc-maçonnerie a été créée par les maçons anglais ennoblissant leur métier, puisqu’il s’agissait d’un art, celui de construire. Les maîtres transmettaient leur savoir aux apprentis et que cela constituait un cercle de techniques et de savoir. Ensuite, la notion de la construction a été reprise dans un nouvel ordre, certes, mais on se concentrait plus sur les volets économiques plutôt que ceux religieux, et construisant ainsi un système politique solide et puissant, plus par l’essence d’édifice pragmatique que par des séances d’envoûtement, comme le croit l’imagination populaire.

Sans entrer dans les détails, il y a certes reprise de symbole, entre le satanisme et la franc-maçonnerie, comme l’œil qu’on retrouve sur le dollar et qui est aussi appelé « œil de diable ». Mais cette reprise est celle de la signification du symbole plutôt qu’une adaptation. Ainsi, l’œil de diable observe partout, l’œil de la franc-maçonnerie, ordre qui se veut universel, regarderait aussi partout.

On ne défendrait pas la franc-maçonnerie, mais la diaboliser serait aussi tomber dans l’excès. L’ordre incite ses membres à travailler pour le progrès de l’humanité. Après chaque être humain peut conserver ses spécificités. Plus au delà du musulman, du chrétien, du juif, de l’arabe, dunoir, ou de l’asiatique c’est l’Homme qui est au centre de l’intérêt. Chaque membre aura la latitude de décider sur quel plan et quels aspects sont les plus importants dans le processus du progrès.

Nombreux présidents ont par ailleurs appartenu à la franc-maçonnerie et nombreux y appartiennent aujourd’hui. Ils sont de religions différentes, ils ont des héritages socioculturels différents également, mais leurs objectifs économiques et politiques étant les mêmes, ils ont alors adhéré au mouvement, ou à l’ordre. Des écrivains, philosophes, ministres ont appartenu également à cet ordre. Notons par ailleurs que les pays les plus développés ont été dirigés par des Franc-maçons. La franc-maçonnerie fait peur de par sa puissance, la mondialisation et la globalisation effarouchent les gens qui craignent alors de perdre leurs spécificités, d’être « avalés » par cette société secrète qui fera disparaître leur identité. Le lien qui a toujours été évoqué entre satanisme et franc-maçonnerie. Et le lien, jamais vraiment prouvé, mais souvent évoqué, entre le sionisme et la franc-maçonnerie est également un élément stigmatisant le mouvement.

Mais s’il existe des francs-maçons qui sont sionistes et que par la puissance de l’argent, (puisqu’ils contrôleront l’économie et par la suprématie de la politique, puisqu’ils sont souvent au pouvoir), ils ont pu participer au renforcement de l’Etat d’Israël. Mais cela ne veut nullement dire que le sionisme est la source de la Franc-maçonnerie. Ainsi tous les Francs-maçons ne sont pas sionistes, ni le contraire par ailleurs. Le sionisme étant une idéologie qui, se basant sur la religion et la spiritualité, appelle au droit des juifs à avoir un Etat, notamment en Palestine. Qu’une idéologie ait aidé l’autre à se réaliser ne devrait pas stigmatiser la première, mais soulever sa puissance et son « savoir faire »… Et, finalement, le sioniste devient sectaire et rejette tout le reste.

Des Francs-maçons en Tunisie ?

Nul ne peut trancher s’il existe vraiment des Francs-maçons qui dirigent la Tunisie ou pas. Nul ne peut affirmer ou infirmer que des forces étrangères francs-maçonnes essayent d’influencer le cours des évènements en Tunisie, ni trancher quant à l’existence de la franc-maçonnerie en Tunisie et qu’elle nuirait vraiment à notre pays.

Seulement, si « menace existe », ce n’est nullement en sombrant dans la théorie du complot en mobilisant les gens et en les plongeant ainsi dans la paranoïa, que l’on « sauvera » la Tunisie. D’ailleurs, rien ne menace l’Islam, ni même la franc-maçonnerie. Inutile qu’on proclame sa défense en criant au complot. Si « menace existe », le seul moyen d’échapper au « complot » serait de se mettre au travail, de progresser, d’évoluer pour devenir un pays développé, c’est seulement cela, et rien d’autre que cela qui pourra faire de notre pays une nation moderne, souveraine et maîtresse de son destin. Il n’y a pas d’autre salut, même si cela pourrait prendre des décennies pour y arriver. Et alors la Tunisie, sera à l’abri « des convoitises étrangères » si jamais elles existent. En attendant, c’est aujourd’hui que nous devons y mettre les premières pierres, construire, au lieu de s’auto-détruire en s’entredéchirant dans des débats stériles.

source: Hajer AJROUDI (Le Temps, Tun 24/04/2011)

 

 

 HISTOIRE

I - Une prédominance française

Constat d’évidence, « l'aventure de la Franc-maçonnerie a suivi celle de la France coloniale4 ». La genèse de la franc-maçonnerie, dans la Régence de Tunis, remonte certes à l’ère précoloniale5. Mais le mouvement resta fort modeste avant l’établissement du protectorat (1881). On assista, depuis lors, à un développement lent et progressif d’une franc-maçonnerie locale, rassemblant essentiellement des fonctionnaires et des colons français. La situation a bien évolué vers 1930, date repère, qui marque l’apogée du système colonial et comme contrecoup explicable, le phénomène de rejet national qu’il a suscité. Les loges s’étant multipliées6, implantant la pensée maçonnique, dans des « réseaux coloniaux7 », qui ont pu bénéficier d’un certain soutien auprès des autorités du Protectorat et dont la population cible était essentiellement formés par des Français.

  • 4  - Voir l’étude « La Franc-Maçonnerie dans les colonies ». Site du Suprême Conseil Grand (...)
  • 5  - Voir Porset (Charles), la Franc-maçonnerie tunisienne et l’héritage révolutionnaire, la (...)
  • 6  - Notons que 7 sur 10 loges dépendant de la Grande loge ont été fondés dans les années 1920. (...)
  • 7  - Nous empruntons l’expression à l’auteur de l’étude « La Franc-Maçonnerie dans les (...)
  • 8  - Texte enregistré le 18 septembre 1907, Sous le numéro 13358, Archives du Grand Orient de (...)
  • 9  - Ibid.
  • 10  - Nouvelle Carthage, séance du 15 mars 1911. Voir Eric Anduze, op. cit., p. 137.
  • 11  - Nouvelle Carthage, séance du 15 octobre 1910. Voir Eric Anduze, op. cit., p. 138.
  • 12  - Ibid.
  • 13  - Rapport intitulé : « La situation matérielle et normale du Français, en Tunisie », (...)

4Des documents disparates permettent de connaître approximativement les origines des Francs-maçons de Tunis. Coexistant, lors de sa création en 1885, avec deux loges italiennes et une loge anglaise, la loge La Nouvelle Carthage, sous obédience du Grand Orient de France, était formée évidemment de franc-maçons français. Dichotomie entre le discours et les actes, le franc-maçon Nunez, qui dénonce, en 1907, les agissements de la loge La Nouvelle Carthage qui « ne refuse pas officiellement les demandes des profanes non-français mais en pratique (leur ferme la porte8 ».Situation similaire, la loge française « La Volonté », sous l’obédience de la Grande Loge de France, défend, en application de son statut intérieur,« l’entrée à ceux qui ne sont pas français9 ». Ce qui explique l’implication de leurs dirigeants dans la défense des privilèges de la colonie française. Cumulant les statuts de vénérable de la loge La Nouvelle Carthage, celui de chef d’entreprise et de Représentant de la communauté française à La Conférence Consultative de la Tunisie, Duclos réclame, en 1911, « l’institution d’un Conseil Colonial, élu au suffrage universel » et aux membres desquels – exclusivement français – « il serait attribué des pouvoirs délibératifs10 ». Notons, cependant, le souci de Duclos « d’attirer des israélites et des indigènes fort intelligents, animés d’un esprit élevé et tolérant11 ». Mais cette volonté d’ouverture – dans le cadre d’un paternalisme colonial ! – est mise en échec, au sein des francs-maçons, par « l’ostracisme des préjugés de race », que Duclos dénonce12. Cette situation perdure. La loge« Nouvelle Carthage et Salambo réunies » estime, en 1935, quelle « représente les éléments démocratiques de la colonie française », à savoir « le colon et le fonctionnaire…, les artisans du prestige français13 ».

  • 14  - Archives de la Loge de France, Tunisie, Dossier 352.
  • 15  - Ibid.

5Est-ce que la loge « Nouvelle Carthage et Salambo réunies » constituait un cas d’espèces ? Nous apprenons ainsi que les fondateurs de la loge Véritas, dépendante de la Grande Loge, en 1926, étaient pour la plupart, d’après leurs noms patronymiques, d’origine italienne14. On compte parmi eux une majorité de juifs livournais (10 sur 17). Mais leur nationalité n’est pas mentionnée. Autre indication importante, plus de la moitié d’entre eux, sont nés à l’intérieur du pays. Les fondateurs de la loge Véritas appartiennent au secteur du négoce et des affaires. Aucun d’eux n’appartient à l’enseignement et aucun d’entre eux n’a de charge administrative. Leur cursus semble, d’ailleurs, les définir comme des nouveaux promus, soucieux de faire valoir leurs notoriétés, pour s’intégrer au sein de l’establishment français. Aucun tunisien musulman ne fait partie des membres fondateurs de la loge15.

  • 16  - Etat de la Loge de France, Tunisie, dossier 352.
  • 17  - Voir le rapport de la loge intitulé « la naturalisation française des Tunisiens et sa (...)

6Un état de l’atelier de Volonté et Véritas réunis permet d’étudier le développement de la loge depuis lors : 76 de Francs-maçons étaient affiliés en 194516 On compte parmi eux, d’après l’examen des noms patronymiques, puisque les nationalités n’étaient pas indiquées, une majorité de juifs, pour la plupart des Livournais et une poignée de Français de souche et trois musulmans. L’étude des procès verbaux de cette loge atteste que ses membres n’étaient pas totalement intégrés dans la société coloniale française, puisqu’ils se plaignaient du freinage du mouvement de naturalisation et relevaient que de « nombreux intellectuels (tunisiens) dignes et honnêtes voient leurs requêtes repoussées ou éternellement laissées en suspens ».Dénonçant les mesures prises par la loi Dommange (19 juillet 1934)ils s’inquiétaient des dispositions proposées à la Chambre, concernant le statut des naturalisés, qui tendent à créer « une catégorie particulière de Français de seconde zone17 ». La demande de naturalisation émanait, d’ailleurs, essentiellement des élites juives de Tunisie, voulant participer au régime de faveur des Français de Tunisie et finaliser leur promotion au sein de la société coloniale. Or, la campagne nationaliste tunisienne contre les naturalisations, qui a atteint son apogée en 1933-1934 à, bel et bien surdimensionné les effets de la campagne de naturalisation des Tunisiens, qui était l’objet d’un rejet catégorique des musulmans. Les naturalisations étaient, de fait, bloquées par les Prépondérants qui ne voulaient pas admettre cette extension des privilèges. Nous constatons donc que la loge Veritas, sinon l’ensemble des maçons de Tunisiens agissaient à contre courant du mouvement national et des Prépondérants du régime colonial.

  • 18  - Archives du Grand Orient de France, Boite 1987, l’Etoile de Carthage (1931 – 1937). Liste (...)
  • 19  - Archives du Grand Orient de France, Boite 1854, le phare de Thyna (1906 – 1940). .
  • 20  - Michel Khayat, op.cit.,
  • 21  - Archives du Grand Orient de France, Boite 1988, Travail et Liberté(1926 – 1939).
  • 22  - Archives du Grand Orient de France, Boite 1987, l’Etoile de Carthage (1931 – 1937). Liste (...)
  • 23  - Ibid. Doc. en date du 15 mai 1934.
  • 24  - Archives du Grand Orient de France, Boite 1984, Nouvelle Carthage et Salammbô réunis (1928 (...)
  • 25  - Il rejoint la loge Nouvelle Carthage et Salammbô réunis, le 9 août 1933 . Archives du Grand (...)
  • 26  - Il fut admis au sein de la loge Nouvelle Carthage et Salammbô réunis, le 6 février 1938. (...)
  • 27  - Etat de l’atelier Volonté et Véritas réunis, 31 décembre 1945. - Archives de la Loge de (...)

7Nous remarquons ainsi que la participation tunisienne semble très réduite. Quelques noms figurent sur les listes et les divers documents du Grand Orient de France et de la Grande Loge : On y trouve, parmi les membres du makhzen tunisien, qui a pu s’assurer le monopole des charges caïdales : L’administrateur Mohamed Salah Mzali18, qui apparaît sur les listes maçonniques dès 1931, au sein de la loge l’Etoile de Carthage, devait avoir une promotion rapide au sein de la franc-maçonnerie et du corps caïdal. Il fut déchu de sa charge de caïd de Bizerte, sous le régime de Vichy, pour appartenance à la Franc-maçonnerie. Son cousin Mohamed Aziz Sakka19 , Khalifa à Sfax, fils de caïd et appartenant à une grande famille makhzen de Monastir, intégra la loge de Thina, dépendant du Grand Orient de France, alors qu’il exerçait dans ce caïdat. Autre membre des familles caïdales makhzen, Salah Eddine Baccouche faisait partie de la loge Veritas20. Devenus Premiers ministres, lors de l’épreuve de la lutte nationale, Salah Eddine Baccouche et Mohamed Mzali devaient prendre leurs distances par rapport au Néo-Destour et s’illustrer par leur volonté de collaboration avec les autorités du Protectorat. Il s’agissait plutôt d’un choix de situation et d’une méfiance du mouvement populaire. Quelques petits fonctionnaires les rejoignirent, tels que Chadli Ben Habib Cabani21, commis principal d’enregistrement qui intégra la loge maçonnique Travail et Liberté, le 23 juin 1932. Mais l’emprise de la franc-maçonnerie fut, semblait-il, plus grande dans le milieu de l’enseignement : Inspecteur des écoles coraniques, Basly Taïb22, qui a intégré la loge nouvelle Hadrumet et Sousse, le 9 août 1928, en tant que Grand apprenti ne tarda pas à gravir les échelles. Promu compagnon, dans la même loge, le 2 mars 1930, il accéda au grade de maïtre, en 1932. Inspecteur de l’enseignement, Sadok Sebei23, intégrait la loge de l’Etoile de Carthage, le 15 mai 1934. Instituteur à Bèjà, Mohamed Salah Gmati, fut intronisé le 22 février 1932, au sein de la loge Nouvelle Carthage et Salambo réunis24. D’autre part, la franc-maçonnerie accueillit l’agriculteur de Slimane, Mohsen Slim25, et le notable Mokaddem Béchir26. Un état de l’atelier de Volonté et Véritas réunis, constitué de 76 de francs-maçons, atteste la présence de trois Tunisiens en 194527, à savoir Mohamed Ben Taïb, Yahia Dali et Mohamed Maztoul.

  • 28  - Voir Dictionnaire de la Franc-maçonnerie, op.cit.,

8Nous constatons une mutation progressive au sein de la franc-maçonnerie. Elle recrutait, lors de l’établissement du protectorat, ses adeptes parmi « les colons et surtout parmi les nouveaux fonctionnaires, en particulier ceux de l’instruction publique28». Mais elle enregistre, dès les années 30, une ouverture de fait, signalée par Michel Khayat qui affirme :

  • 29  - Michel Khayat, « l’histoire de la Franc- maçnnerie en Tunisie », op.cit., p. 1210.

« On trouve dans les loges en Tunisie, des membres d’origines différentes, des expatriés de toutes nationalités, des réfugiés, et des fonctionnaires en poste. Les juifs livournais puis les juifs tunisiens furent nombreux à en faire partie, et quelque soit l’obédience observée, ils formaient de façon régulières une part importante des effectifs, voire quelquefois la majorité des membres29 ».

II - Idéal maçonnique et praxis coloniale (1930-1940)

9Certes, la Franc-maçonnerie n’est ni « un forum, ni un église ». Mais cet ordre initiatique fait valoir sa vision du monde, sa philosophie humaniste, son idealtype politique et moral :

  • 30  - Chapitre premier de la constitution de la Franc – maçonnerie, rappelée rituellement lors de (...)

« Bien penser, bien dire, bien faire ; poursuivre la recherche de la vérité ; apprendre dans les temples la pratique des idées de liberté, d’égalité et de fraternité pour les mettre à l’œuvre dans la vie profane ; aider au développement progressif de l’humanité par l’étude théorique de tous les grands problèmes sociaux et moraux, par les écrits et les livres, tels sont les devoirs que la Franc - maçonnerie prescrit à tous ses membres30. »

  • 31  - Convent G. L., 23 septembre 1927. Rapport étudié par J. Robinard, op. cit., p. 69.

10Ainsi défini, l’idealtype de la Franc - maçonnerie est appréhendé par la question coloniale, vu l’incompatibilité entre les discours fondateurs, la pratique discriminatoire sur le terrain, le statut formel et/ou effectif « l’indigénat » et la légitimation des privilèges des Français. De ce fait, la question coloniale ne pouvait être occultée, par les élites métropolitaines au fait des vicissitudes de l’empire et surtout par les Francs-maçons de Tunisie, « solidaire », de fait, du régime du Protectorat, qui leur confère un statut distinctif, au sein de la population d’accueil. L’élaboration par le Convent de la Grande Loge, en 1927, d’un rapport intitulé « colonies dans une démocratie » évoque ce dilemme. Et d’ailleurs, la plupart des loges ont mis en évidence cette « antinomie », entre l’idéal démocratique et l’entreprise coloniale31.

  • 32  - Voir Sébastien Galceran, Les Francs-maçonneries, Paris, La découverte, p. 5.
  • 33  - Voir la motion de treize poins du Couvent de la Grande Loge, 23 septembre 1927. Rapport (...)
  • 34  - Définition des ultras de la colonisation.

11Remarque préliminaire, il est difficile de dégager une position de consensus des obédiences maçonniques, sur la question coloniale, vu « l’état fragmentaire, éclaté de l’espace social maçonnique32 ». Nous distinguerons d’abord les francs-maçons métropolitains, méconnaissant le fait colonial et qui réagissent selon leurs appartenances politiques. Ils ne parviennent pas à concilier « le discours civilisateur de la colonisation » et « les exactions de la conquête et de l’exploitation coloniale ». Ce qui explique leurs embarras, leurs positions équivoques et leur ralliement de fait aux Francs-maçons des colonies33. Les membres des loges de Tunisie sont certes plus impliqués dans la gestion coloniale. Là aussi, la prudence s’impose car il faut tenir compte de la composition sociale (français de souche, nouveaux naturalisés) et professionnelle (colons, fonctionnaires de l’administration, enseignants) et de la démarcation idéologique et des affinités personnelles. Toute vision réductrice serait trompeuse, sur une scène tunisienne en proie à la convoitise des Prépondérants34, soucieux de mettre en échec les revendications nationales émergeantes. Dans cette conjoncture d’affrontement, quelques voies isolées mais minoritaires tentent de moraliser la gestion coloniale, sinon de freiner l’expansion coloniale. Certains d’entre eux appartenaient à la Franc-maçonnerie. Ils constituaient des exceptions.

1 - Une prise de distance lors de la célébration de la colonisation (1930)

12La célébration du centenaire de l’occupation d’Alger (1830) et l’organisation du Congrès Eucharistique à Tunis, en 1930, devaient mettre à l’épreuve les loges de Tunisie. Le IVe Congrès des loges du Grand Orient d’Afrique du Nord (Alger 1827) demanda la suppression des fêtes du centenaire. Représentant la Loge Volonté, Durel remarqua que cette décision, prise déjà en 1927, suscita « la joie des francs-maçons arabe35 ». Mais la question revint sur le tapis lors du congrès de Bône, en 1928. Pressentant vraisemblablement une remise en cause de la décision, la loge Volonté soumit au congrès la motion suivante :

  • 35  - Compte rendu du Ve Congrès des loges du Grand Orient d’Afrique du Nord (Bone, 4- 6 avril (...)
  • 36  - Ibid., pp. 34 -35.

« Considérant que la fête solennelle que le gouvernement de la République compte donner à Alger, pour fêter l’anniversaire du centenaire de l’occupation de l’Algérie par la force armée, ne manquerait pas de blesser, dans leur amour-propre et ne servirait qu’à ranimer la haine et semer la discorde, la R. L. Veritas de Tunis émet le vœux suivant :
- suppression de cette manifestation anti-démocratique et l’érection sur l’une des places de la capitale algérienne de la statue d’Abdelkader, d’abord héros de l’indépendance algérienne et puis ami fidèle et dévoué de la France ;
- Dans le cas où l’érection d’une statue serait incompatible avec les lois de la religion musulmane, l’élévation d’un monument sur lequel non opposerait une plaque commémorative en l’honneur de l’émir d’Abdelkader36 ».

  • 37  - Ibid, pp. 34 -37.

13Cette proposition marque une nette prise de distance de la loge et une remise en cause du discours fondateur de la colonisation. Cette volonté de concilier « le héros de l’indépendance » et l’amitié pour la France dépasse le souci de récupération du chef de la résistance. Nous ne saurions, d’autre part, insister sur l’évocation de « l’indépendance », en situation coloniale ! Mais une majorité pro-coloniale, semblait préférer s’aligner sur les positions officielles. Ultime concession, elle accepta de réduire les dépenses somptuaires et d’ôter à la cérémonie son caractère militaire. Durrel revint à la charge. Il fit remarquer qu’il « ne faut pas célébrer le centenaire d’une occupation militaire et qu’il ne faut pas rappeler au peuple arabe qu’il est le vaincu », alors qu’il faut œuvrer pour un « rapprochement des différentes races ». Devant l’opposition de la plupart des loges d’Algérie, le congrès décida de « rejeter toute surcharge » et de « s’en tenir au vœu du dernier congrès37 ». La franc-maçonnerie ne pouvait transgresser ce compromis laborieux, au risque d’entrer en conflit ouvert avec l’establishment colonial et de rompre les équilibres fondateurs des loges d’Afrique du Nord.

  • 38  - Pour les interventions des loges contre « les agissements de l’Archevêque de Carthage », (...)
  • 39  - Archives du G. O., Boite 1984 Nouvelle Carthage et Salambo réunis (1928 – 1932). Documment (...)
  • 40  - Ibid.
  • 41  - Ibid., Décision communiquée à la dite loge le 25 février 1930.
  • 42  - Voir J. Robinard, op. cit., p. 161.

14L’opposition au congrès eucharistique de Carthage (1930) fut plus nette, dans la mesure où elle s’inscrivait dans la politique anti-cléricale de la franc-maçonnerie38. Réuni le 26 novembre 1929, le Conseil philosophique prend position, à l’unanimité, contre les demandes du comité du Congrès pour octroyer un congé scolaire et libérer les écoles pour y loger les pèlerins39. Le Conseil fait valoir, outre les pertes de temps pour les élèves, « le défi jeté à la population musulmane qui voit des locaux publics occupés par des chrétiens40 ». Suite à cette demande, « les écoles de Tunis seront refusées aux membres du Congrès eucharistique41 ». Position de consensus, le congrès des loges d’Afrique du Nord et l’atelier « Lumières et progrès », demande que la Grande Loge intervienne auprès de ses parlementaires, pour la suppression de toutes les subventions aux archevêchés et au congrès eucharistique42. Attachement à la laïcité ou volonté de ménager l’opinion publique tunisienne, nous remarquerons que la franc-maçonnerie de Tunisie a pris ses distances par rapport à cette politique de défi, qui a été l’objet d’une campagne de dénonciation des nationalistes tunisiens.

2 - La Franc-maçonnerie et les revendications nationales (1930 -1940) 

15Perçus comme des défis, le congrès eucharistique et la célébration du centenaire de l’occupation d’Alger et du cinquantenaire du protectorat de Tunis vont ranimer le mouvement national, alors que les effets de la crise de 1929 vont accroître le mécontentement. La campagne contre la naturalisation, illustrée par le refus d’inhumer les naturalisés dans les cimetières musulmans permet de prendre la mesure de l’impact de la campagne protestation. La création du Néo-Destour (1934), les arrestations de 1934, l’affrontement de 1938 et la dure répression qui s’en suivit, mirent les revendications nationales à l’ordre du jour ? Quelle fut l’attitude des Francs - maçons ? Pouvaient- ils transgresser l’establishment colonial dont ils faisaient partie ? Leurs intérêts de caste étaient en jeu. Certains d’entre eux, qui appartenaient à la mouvance libérale, privilégiait le traitement de la question, dans le cadre français. Joachim Durel, important dirigeant de la SFIO, en Tunisie, qui a représenté la Loge Volonté, au congrès de Bône précité, rejetait sans ménagement les revendications nationales. Il fait valoir que le socialisme condamne « les mouvements de xénophobie, de fanatisme et de nationalisme indigènes », tout en se souciant de l’émancipation des peuples colonisés43.

  • 43  - Voir la motion proposée par les Fédérations nord-africaines, qu’il a lui – même (...)
  • 44  - Vœu de la loge précitée, présentée au G. O. et enregistré par son secrétariat sous le (...)
  • 45  - Ibid.

16Des renseignements fragmentaires, puisés dans les archives des différentes obédiences de la Franc-maçonnerie permettent de préciser les positions de certaines de leurs loges. Nous remarquerons ainsi que la loge « Carthage et Salambo réunis » émet, en 1932, le vœu de voir le gouvernement français « travailler au rapprochement des peuples pour éloigner à tout jamais les perspectives de conflits sanglants » et demande au Grand Orient « son énergique appui en faveur des revendications de la démocratie en Tunisie, lesquelles ne sauraient exclure les aspirations des Français au point de vue politique franco - tunisienne44 ». Ce qui montre une privilégisation des revendications de la colonie française, établie en Tunisie. Tout en « regrettant la condescendance excessive de l’autorité française vis-à-vis du Bey », elle remarque qu’il est « entouré d’éléments hostiles à l’influence (française) », à savoir des élus nationalistes. Réclamant le maintien du « droit de suffrage aux Français qui s’expatrient », la loge demande « la modification des conditions de recrutement du Grand Conseil de façon qu’il découvre l’expression réelle de la volonté populaire45 ». Comment interpréter ces suggestions qui omettent de citer la représentation des Tunisiens ?

  • 46  - Archives du G. O., boite 1985. Rapport enregistré par le Secrétariat sous le numéro 198683.
  • 47  - Ibid.
  • 48  -Ibid.

17Le rapport présenté par cette loge, en 1935 et intitulé « la situation matérielle et morale du Français de Tunisie46 » est plus explicite. Diagnostic lucide, le rapport note que « la politique indigène …a manqué de suite, que les conditions de collaboration entre Français et Tunisiens demeurent mal fixées et qu’un fossé se creuse entre ces deux éléments de la population ». Néanmoins la loge qui se soucie davantage de cette situation qui« menace l’avenir de la France en Tunisie » présente des solutions asymétriques : soutien de l’agriculture (coloniale) et « fixation au soldes indigènes »« Maintien de la majoration coloniale au profit des Français ». La loge fait valoir, certes, ses réserves vis-à-vis de la question des naturalisations. Mais cette approche s’inscrit dans une volonté de protéger les privilèges de la colonie et non de respecter l’identité tunisienne. « Il s’agit, explique le rapport, de rechercher avec patience et longueur de vue, les éléments qui, parmi l’élite tunisienne montante, sont d’accord avec la politique française47 ». Ultime souhait, que « tout Français qui s’expatrie, qui fait souche en terre coloniale, (soit assuré), pour lui et ses descendants d’une vie digne, sûre et respectée48 ».

18Quelle fut la réaction de la Franc-maçonnerie lors des événements de 1938 et de la répression qui s’en suivit. La documentation n’a pas encore révélé tous ses secrets. Fait est certain, les positions des Francs-maçons étaient difficilement conciliables avec les revendications nationalistes. Ils participaient, comme le rappelait le journal « Lit tout », en 1935, à l’Establishment colonial :

  • 49  - Extrait in Courrier de la Presse, « Lit tout », même date, Archives du Grand Orient de (...)

« On aurait pu l’espérer, comme le fait remarquer notre correspondant, que la loge “Nouvelle Carthage et Salambo réunis”, aurait recommandé à ses adhérents un renoncement semblable (à celui de la nuit du 4 août qu’il venait de commémorer), un renoncement semblable aux privilèges modernes, qui sont les bien - servis du régime et qui forment, comme par hasard, la majorité des effectifs de la franc-maçonnerie …
Mais comme la majeure partie de nos législateurs y sont inféodés !... » (Le Charivari49, Paris, 1935).

  • 50  - Dans l’état actuel de nos recherches, nous n’avons que des renseignements fragmentaires et (...)

19En dépit de son ton satyrique et partisan, ce texte rappelle une vérité de La Palisse, à savoir que les Francs-maçons de Tunisie, ou du moins ceux de loge « Nouvelle Carthage et Salambo réunis », font partie des privilégiés du système colonial, et qu’ils sont les bien -servis du régime. Nous remarquerons cependant que des voies isolées de certains intellectuels francs-maçons exprimaient des sympathies avec les dirigeants nationalistes, durant leur épreuve50.

III - La franc-maçonnerie à l’épreuve de la lutte nationale (1945-1956)

20Le régime du protectorat ne tarda pas à appliquer la loi du 13 août 1940, qui ordonna la dissolution de la franc-maçonnerie, en tant que société secrète. En Application de cette décision, ses membres furent révoqués de la fonction publique le 15 octobre 194151.

  • 51  - En application de la loi du 11 août 1941 (Journal officiel de l’Etat français du 12 août (...)
  • 52  - Archives de la Grande Loge, dossier 351, 31 décembre 1945.
  • 53  - Voir sa biographie in Livre d’or de la Légion d’honneur en Tunisie, éditions 1955. Voir (...)
  • 54  - Voir l’ordonnance de transmission, 10 juin 1939, ibid., pp. 349-351.

21 La franc-maçonnerie qui se reconstitua après la guerre, devait affronter la question coloniale. Nous devons, d’autre part, rappeler que certains francs-maçons étaient impliqués dans « les événements ». Prenons quelques exemples : On trouve, en décembre 1945, au sein de la loge « Volonté et véritas52 » un personnage de triste renommée, le dénommé Maurice de Guérin de Cayla. Juge instructeur près le Tribunal militaire de Saigon, le colonel Guérin de Cayla s’est illustré par sa participation à la répression de la révolte de Yen Bee.53 Affecté au Tribunal militaire de Tunis, en 1938, il prit en charge l’interrogatoire des nationalistes tunisiens, arrêtés après les manifestations de 1938 et particulièrement du leader Habib Bourguiba. Ses prouesses pour l’inculper, sous la charge de « provocation à la haine des races, crimes de meurtres, de pillage ou d’incendie, complot contre la sûreté intérieur de l’Etat54 » permettait de le classer comme adepte notoire de la répression coloniale au service des « Prépondérants ». Cayla intégrait, certes, la loge, en tant qu’assureur, puisqu’il fut mis à la retraite en 1942, mais sa présence au sein de la franc-maçonnerie ne pouvait passer inaperçue. Notons d’autre part, que Salah eddine Baccouche et Mohamed Salah Mzali, les deux premiers ministres tunisiens qui devaient engager une« politique de collaboration », avec la Résidence française, contrecarrant le mouvement national, ont eu un cursus de franc-maçon. Peut-on dans ce cas parler d’une alliance organique de fait entre les gouvernements qu’ils ont formés et la mouvance maçonnique ? Nous ne le pensons pas, vu la diversité des positions des obédiences, des loges et des maçons. Prenons quelques repères qui traduisent certaines de ses prises de positions, durant cette difficile conjoncture où l’affrontement entre les principaux acteurs, le pouvoir colonial et les prépondérants d’un coté, les dirigeants de la lutte nationale de l’autre, devait l’éloigner de la scène, alors que l’avenir de la majorité ses membres, c’est-à-dire sa large composante française, pouvait être remis en cause par le processus de décolonisation qui devait s’engager, à plus ou moins brève échéance.

1 - Une définition de l’approche coloniale, en 1945

22Un mémoire55 de la loge « Volonté Veritas », datée de 1945, précise les positions de la Franc-maçonnerie sur la question coloniale. Il rappelle que le dernier congrès des loges d’Afrique du Nord, tenu à Tunis, avant la guerre « s’est ému de la situation tunisienne mais les réformes (qu’il a) préconisées n’ont malheureusement pas encore vu le jour ». Nous devons cependant remarquer qu’il s’agissait de vœux pieux, des recommandations générales, n’identifiant guère les mesures à prendre :

  • 55  - Mémoire annexe de de la motion du 16-6 -45, Grande loge de France, dossier 552, Volonté, (...)
  • 56  - Ibid.

« Les Francs-maçons de Tunisie, affirme la motion, ont toujours appelé de leurs vœux la réalisation d’une politique musulmane largement généreuse et libérale sous l’angle d’une collaboration étroite, loyale et sincère entre Français et indigènes, dans l’intérêt de la mère Patrie et de la Tunisie, qu’ils veulent indissociablement liées l’un à l’autre56 ».

  • 57  - Ibid

23Cette identification des Tunisiens, comme « indigènes », cette approche du problème, dans le cadre d’une « politique musulmane » et cette fermeture de l’horizon puisque on énonce, comme postulat, « les liens indissociables » attestent que les Francs-maçons veulent s’en tenir au statu quo, quitte à y introduire des aménagements, qui ne remettent guère en cause le statut de protectorat. Le diagnostic de 1945, qui traduit une situation d’urgence préconise de « faire prévaloir la primauté de l’économique et du social sur le politique » afin « d’assurer la pérennité des liens ». Le rejet de la revendication nationale est catégorique puisque la motion évoque un choix entre « les bienfaits de la France et les survivances d’un régime indigène d’autorité et de spoliation ». La motion préconise des réformettes, assurant le maintien des privilèges coloniaux, dans le but de « mettre fin à tout mouvement de division quelconque et d’assurer la sympathie et l’attachement d’une population reconnaissante, qui aura alors conscience de l’inutilité de toute idée séparatiste et de certitude que toute politique dans ce sens n’est menée par quelques uns que pour satisfaire des intérêts égoïstes57 ».Nous nous rendons ainsi compte que le Destour, dans ses deux composantes est perçu comme un mouvement sécessionniste, oeuvrant pour satisfaire des intérêts égoïstes. Ce qui atteste que la Franc-maçonnerie n’a pas pris la juste mesure du rôle que le mouvement national joue sur la scène tunisienne, comme acteur principal.

2 - Le congrès des loges d’Afrique du Nord (Télemcen 1950)

24Réunissant les représentants de 21 loges d’Afrique du Nord dont les loges « Nouvelle Carthage et Salambo réunis, de Tunis, l’aurore du 20e siècle de Bizerte et Thina de Sfax, le congrès58qui se penche sur la question coloniale, préféra l’inscrire dans “l’Union Française” et fait valoir “la nécessité impérieuse d’élargir la conscience nationale à la mesure de l’Union Française” ». Cette approche remet en cause les concepts de « la souveraineté nationale », telle qu’elle est formulée aux 18e et 19é siècles et de l’indépendance « qui doit se prononcer inter-dépendance59 ». Rejetant implicitement toute revendication nationale, le congrès fait valoir comme principal mot d’ordre, l’intégration de la Tunisie et du Maroc dans l’Union Européenne, alors qu’ils étaient des protectorats et non des colonies. Ce qui montre que le congrès de la Loge se trouve en situation de hors jeux, dans ce contexte de la lutte pour l’indépendance, et des négociations déjà engagées entre la France et le gouvernement tunisien dirigé par Mohamed Chenik.

  • 58  -Compte rendu du 35e congrès des loges de l’Afrique du Nord, Télemcen 10-11-12 avril 1952. (...)
  • 59  - Ibid.

3 - Les positions des Francs-maçons, lors de la lutte nationale (1952- 1956)

25Nous avons peu d’informations sur les positions des Francs-maçons, lors de la lutte nationale (1952 - 1956). Comment ont-ils réagi lors de cette phase grave, d’affrontements, de restructuration, de reconstructions d’alliances et de « prudence diplomatique », en relation avec les intérêts mis en jeux, les affirmations identitaires et la montée des périls. Donnée quasi exclusive, pour le moment, en l’état actuel de notre recherche, Paul Chevallier, l’un des grands maîtres du Grand Orient demanda au Résident Général Jean de Hautecloque l’élargissement des militants du Néo-destour incarcérés à Jerba, en 195260. Mais les renseignements fragmentaires dont nous disposons ne permettent guère d’avoir des précisions sur les attitudes de consensus et les opinions personnels des maçons. Ce qui invite l’historien à l’attente et à l’humilité.

  • 60  -Eric Anduze, La Franc-maçonnerie, op. cit., p. 168.
  • 61  - Cet appel a été étudié par Claude Nataf, La colonie française de Tunisie et ses réactions (...)
  • 62  - Voir la recherche de Claude Nataf, qui site des renseignements puisés dans un télégramme du (...)

26Notons cependant l’engagement tardif d’importants maçons, en faveur d’une solution du problème tunisien, le 15 juillet 1954. Que faut-il penser de l’appel des 39 personnalités61, adressé à Pierre Mendès France, qui venait de prendre le pouvoir le 18 juin 1954, à la suite de la chute de Diên Biên Phu et de s’engager à traiter la question tunisienne, immédiatement après la réalisation d’un accord sur l’Indochine ? Cet appel, signé par des personnalités de différents horizons, des libéraux, des socialistes, des communistes, mais aussi de colons et des partisans de la Tunisie française, tel le colonel Guerin de Cayla, aurait été pris à l’initiative de personnalités francs-maçonnes62. Fait d’évidence, il traduit « la détresse », des Français de Tunisie, tous horizons confondus, à la veille de l’engagement de négociations qui devaient sceller leur sort. Acte politique courageux pour se démarquer de la main rouge, volonté de réconciliation avec les Tunisiens, « les indigènes d’hier », recherche d’une porte de sortie, chant de cygne de la colonisation ? Que faut-il penser de cette initiative de dernière minute, qui a, sans doute, participé à créer un climat plus favorable à l’engagement des négociations. Mais, il s’agit plutôt d’un non-événement puisque les dès sont déjà jetés et que le tournant de la décolonisation est pris.

 62 - Loge installée le 31 décembre 1958. Voir Michel Khayat, « l’histoire de la (...)

27Conclusion : La signature des Conventions franco-tunisiennes, le 3 juin 1955, précédée par le retour triomphal du Leader Habib Bourguiba, deux jours plutôt, annonçait une mutation irréversible. Soucieuse de s’adapter à la nouvelle situation, des Francs-maçons fondèrent, le 31 décembre 1955, la loge « Emir Abdelkader », avec « pour vocation de travailler en arabe et d’essayer de recruter dans la population indigène ». Faisant valoir l’adhésion de l’émir algérien à la maçonnerie en Orient, l’initiative avait pour objectif d’enraciner la franc-maçonnerie, au sein de la population tunisienne, pour assurer la pérennité de l’obédience, après le changement du régime et le départ prévisible de la colonie européenne. Mohamed Maztoul, qui faisait partie de la loge Volonté Veritas, prit la direction de la nouvelle loge. Mais cette création à contre-courant était condamnée à l’échec. Ses promoteurs durent en prendre acte et mettre fin au projet le 31 décembre 1958.

  • 64  - Appréciation du franc-maçon Sarfati, lors du convent de 1960 de la Grande Loge. Voir le (...)
  • 65  - Ibid, p. 105.

28La Franc-maçonnerie ne survécut pas au régime du Protectorat. Affaiblies par les départs des francs-maçons français, lors des principales étapes de la décolonisation (autonomie interne, indépendance, évacuation, nationalisation des terres), elle connut « un état d’asphyxie ». Le diagnostic des francs-maçons fait, d’ailleurs, valoir une courageuse autocritique : « La grande faute des Francs-maçons coloniaux a été de ne pas introduire suffisamment d’autochtones » dans leurs ateliers, reconnaîtra le Grand Orateur de la Grande Loge, en évoquant l’état de la franc-maçonnerie en Tunisie . Perçues comme des institutions étrangères, dépourvues de toutes assisses tunisiennes, les loges francs-maçonnes ne furent pas reconnues par le nouvel Etat. Est-ce à dire que certains de leurs membres n’ont pas joué un important pour rapprocher les points de vue, atténuer la répression et contribuer à établir le dialogue ?

source: CHATER Khalifa; Les Cahiers de la Méditerranée, Vol 72


FRANCS-MACONS CELEBRES 

 

 


Salahedinne Baccouche, Premier Ministre de Tunisie, Franc-Maçon
Nous remarquons ainsi que la participation tunisienne semble très réduite. Quelques noms figurent sur les listes et les divers documents du Grand Orient de France et de la Grande Loge : On y trouve, parmi les membres du makhzen tunisien, qui a pu s’assurer le monopole des charges caïdales : L’administrateur Mohamed Salah Mzali, qui apparaît sur les listes maçonniques dès 1931, au sein de la loge l’Etoile de Carthage, devait avoir une promotion rapide au sein de la franc-maçonnerie et du corps caïdal. Il fut déchu de sa charge de caïd de Bizerte, sous le régime de Vichy, pour appartenance à la Franc-maçonnerie. Son cousin Mohamed Aziz Sakka , Khalifa à Sfax, fils de caïd et appartenant à une grande famille makhzen de Monastir, intégra la loge de Thina, dépendant du Grand Orient de France, alors qu’il exerçait dans ce caïdat. Autre membre des familles caïdales makhzen, Salah Eddine Baccouche faisait partie de la loge Veritas. Devenus Premiers ministres, lors de l’épreuve de la lutte nationale, Salah Eddine Baccouche et Mohamed Mzali devaient prendre leurs distances par rapport au Néo-Destour et s’illustrer par leur volonté de collaboration avec les autorités du Protectorat.
source: Texte tiré de "La Franc-Maçonnerie en Tunisie" site du Grand Orient Arabe dans "Etudes et Recherches".



Le Premier Ministre Tunisien, Mohammed Salah Mzali, Franc-Maçon
De g. à d.: Dr. Mohamed Ben Salem, Salah Ben Youssef (Secrétaire Général du Néo-Destour),

M'hamed Chenik, Dr. Mahmoud Materi, Hamadi Badra , Med Salah Mzali, Mohamad Saâdallah.




Le Président Habib Bourguiba, Président de la République de Tunisie de 1957 à 1987, Franc-Maçon?
Oui, Bourguiba était franc-maçon déclare fermement Ali Smaoui Gafsa dans un ancien article de Jeune Afrique (15 août 2000). Ce journaliste n'apporte pourtant pas de preuve à cette affirmation puisque sa date est seulement alimentée par un extrait d'ouvrage de Roger Peyrefitte, par sa proximité avec un haut fonctionnaire français franc-maçon et, ultérieurement, par une visite de Habib Bourguiba, alors Président de la République de Tunisie, au GM du Grand Orient de France, Fred Zeller. 
source:www.hiram.be
Bourguiba était-il franc-maçon ? 
Avant de parler de Bourguiba, il est à noter qu’en 1931 le docteur Mahmoud Elmateri, en tant que Secrétaire Général de «L’Association des Amis de l’Etudiant», présidée par le docteur Mohamed Tlatli depuis sa création au début de 1928, a dû faire recours aux membres influents de la Franc-maçonnerie française en Tunisie afin qu’ils interviennent auprès de la Résidence Générale de France à Tunis en vue d’obtenir l’autorisation officielle de cette association. 
Pour ce qui est de Habib Bourguiba, l’historienne Julliette Bessis rapporte le fait suivant : «Habib Bourguiba s’est lié avec Félicien Challaye et a même assisté au Congrès de la Ligue des Droits de l’Homme à Vichy, en mai 1931. Est-il, comme l’affirment différents témoignages, affilié depuis cette époque à la Franc-maçonnerie ?». De son côté Roger Peyrefitte, dans son livre exhaustif sur la Franc-maçonnerie, ses initiés et ses obédiences, retraçant habilement les activités des loges maçonniques en Afrique du Nord avant l’indépendance, écrit : «Les ateliers de Tunisie figuraient encore sur le papier, mais avaient reçu de la rue Cadet l’instruction de ne remuer ni pied ni patte. Bourguiba, qui avait été maçon, n’était pas plus favorable que Nasser, protecteur nominal de la Grande Loge d’Égypte, à ce qui lui semblait une idéologie judéo-chrétienne et un souvenir du colonialisme».
Mais dans le volumineux Dictionnaire de la Franc-maçonnerie, réalisé sous la direction de Daniel Ligou et auquel ont collaboré cent quarante spécialistes de la maçonnerie, nous en apprenons un peu plus sur le passé maçonnique de Bourguiba. L’article sur l’historique de la franc-maçonnerie en Tunisie, signé par H.C. et R.P., ne laisse planer aucun doute sur la fidélité de Bourguiba, longtemps après l’indépendance : «Le Président Bourguiba lui-même, outre sa formation universitaire, eut, pendant une astreinte à résidence forcée, un haut fonctionnaire français franc-maçon comme compagnon et mentor politique, chargé de parfaire sa formation de futur homme d’État». 
source: extrait de l'entretien avec l'historien Adel Ben Youssef par Fayçal Chérif, article paru sur le site www.realites.com.tn
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Manifestation " Pour une Tunisie Laïque"

Après l'assassinat d'un prêtre, les Tunisiens manifestent "pour une Tunisie laïque"


Refusant que le pays ne tombe aux mains des fanatiques, des centaines de Tunisiens ont manifesté samedi dans la capitale. AFP
Réaction Le gouvernement tunisien et le principal mouvement islamiste, Ennahda, ont vivement condamné samedi le meurtre d'un prêtre catholique polonais près de Tunis, où plusieurs centaines de manifestants ont défilé pour réclamer une "Tunisie laïque" et dire "non" au "fanatisme".

Confronté à une vague de violences depuis la chute de Ben Ali le 14 janvier, le gouvernement a condamné ce meurtre, appelant "tous les hommes de religion et la société civile" à agir "avec détermination pour éviter que de tels actes ne se reproduisent"
Marek Rybinski, 34 ans, a été retrouvé mort égorgé vendredi dans le hangar d'une école privée à Manouba, près de Tunis. Il s'agit du premier meurtre d'un religieux et d'un étranger depuis le départ de Zine El Abidine Ben Ali sous la pression de la rue. 
Le directeur de l'école a affirmé qu'il avait recu le 30 janvier une lettre de menace adressée au "juifs" et qu'une plainte avait été déposée.
"Tuer un catholique en Tunisie est une chose anormale et commettre ce crime dans ces circonstances est anormale. Ces (...) indices nous montrent qu'il s'agit d'un crime commis par des extrémistes", a estimé une source officielle.
Police et armée "combattront rigoureusement et sans hésitation tout agissement à l'encontre de toute religion" car "c'est l'image de la Tunisie qui est en jeu", a ajouté cette source.
Redoutant "des amalgames", le principal mouvement islamiste Ennahda a "vivement condamné" le meurtre du prêtre, y voyant "une manoeuvre pour détourner les Tunisiens des objectifs de la révolution".
"Nous dénonçons ce qui s'est passé et nous condamnons tous ceux qui sont derrière", a déclaré le président de l'assemblée fondatrice d'Ennahda (Renaissance) Ali El-Aryath.
Ennadha a également dénoncé la manifestation d'islamistes qui ont tenté de mettre le feu dans une rue où travaillent des prostituées, dans le coeur de Tunis.
"Nous refusons et dénonçons fortement le recours à (...) toutes formes d'agissements violents et menaces contres des personnes", a dit le responsable d'Ennahda, dont la formation était interdite sous Ben Ali.
Refusant que le pays ne tombe aux mains des fanatiques, des centaines de Tunisiens ont manifesté samedi dans la capitale "pour une Tunisie laïque".
"Arrêtez vos actes extrémistes", "Pour une Tunisie laïque", "Laïcité = liberté et tolérance", pouvait-on lire sur des panneaux brandis dans la foule mobilisée après un appel sur Facebook.
"Il y a une montée des islamistes qui ont manifesté pour faire fermer les maisons closes et devant la synagogue", s'est inquiété un étudiant de 19 ans, Amine Zidi. Le 11 février, juste avant le début de shabbat, un groupe d'hommes avait scandé des slogans antisémites devant la Grande synagogue de Tunis. La police était alors déployée près des manifestants.
Plusieurs manifestants ont estimé que le meurtre du prêtre polonais devait sans doute être le fait de personnes restées fidèles à Ben Ali. "Égorger, ce n'est pas dans l'habitude des Tunisiens. Cela ressemble à une manipulation des "bénalistes" pour semer la zizanie, à une propagande pour montrer que la nouvelle Tunisie n'est pas tolérante", jugeait Kaouther, 42 ans.
Le régime autoritaire de Ben Ali, qui avait fait arrêter des milliers d'islamistes durant les années 90, se présentait comme un rempart au fanatisme.
Des centaines d'autres Tunisiens ont manifesté samedi devant l'ambassade de France à Tunis pour réclamer le départ du nouvel ambassadeur français Boris Boillon, dénonçant "son manque de diplomatie" et "son agressivité" lors d'une première rencontre avec la presse jeudi.
Le nouvel ambassadeur de France en Tunisie "est dans l'action, pas dans la polémique", a réagi le ministère français des Affaires étrangères.
Enfin, comme promis par le gouvernement de transition quelques jours après la chute de l'ancien régime, l'amnistie générale pour les prisonniers politiques est entrée en vigueur samedi après promulgation du premier décret-loi. 

 source: L'Orient le Jour
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Sujet : La Franc-maçonnerie en Tunisie

Extraits de l'interview donnée par Adel Ben Youssef, maitre assistant en histoire contemporaine à la FLSH de Sousse, à Réalités en date du 19 janvier 2009.

Comment était venue la Franc- Maçonnerie en Tunisie ?
En Tunisie comme dans la plupart des pays arabes de la rive sud de la Méditerranée, la franc-maçonnerie apparaît comme le reflet des influences que subit la Régence, de la part des pays européens. A l’influence livournaise en Tunisie, il convient d’ajouter l’influence marseillaise. Le docteur Louis Franck, médecin d’Etat- major, qui veilla sur la santé de Hamouda Pacha Bey en 1806, sous l’Empire, témoigne des liens que les marchands français tissèrent entre la France et la Tunisie. Ce n’est pas par hasard que la première loge tunisienne fut créée par les maçons marseillais, en 1812, relevant de l’obédience de la loge mère « La Loge Ecossaise de Marseille », au titre distinctif «Loge de Saint – Jean d’Ecosse l’Impériale, Amis Fidèles du Grand Napoléon ». 
En juillet 1839, Lugi Visconti, instructeur des troupes beylicales, maître d’italien, puis professeur à l’Ecole Polytechnique du Bardo, a fondé une loge maçonnique à Tunis, présidée par un autre exilé politique napolitain, négociant, le vénérable Guiseppe Viesti. Cette loge comprenait, lors de sa formation, une trentaine de membres, de nationalités diverses. Elle comprenait aussi des Tunisiens dont on ignorait la liste des noms. 
Dans ce même contexte les immigrants napolitains donnèrent à leur loge de travail le nom de « Fils adoptifs de Carthage et d’Utique ». Dès 1845 celle-ci devint « « Fils choisis de Carthage et d’Utique ». Le réfugié italien à Tunis, Fedriani qui correspondait activement avec Mazzini, recevait et diffusait en Tunisie les publications de la section française de la « Giovine Italia » et militait également dans la seconde loge qui venait d’être créée à Tunis au début de 1841 par Antonio Mantano, « oratore », et Luigi Tomei, sujet napolitain et maître de musique, tous deux libéraux, fabriziens, « I Figali di Cartagine ». Cette loge s’est constituée à la suite d’une scission provoquée au sein de la « Legion Italica », fondée par Fabrizi à Malte, et qui avait aussi une loge à Sfax. La loge « I Figali di Cartagine » avait des rapports étroits avec celles de Palerme, de Messine, de Naples, de Malte et de Marseille. 
Un rapport adressé par Mohamed Khaznadar, Caïd de Sousse datant du 15 décembre 1844, à Sa Majesté Ahmed Pacha Bey, il a été signalé que « la maison d’un certain Lorenzo (chrétien habitant Sousse) est utilisée comme lieu de rencontre de plusieurs francs-maçons, et que parmi ces derniers il y avait des musulmans dont une femme et quelques militaires. 
A partir de 1860, la franc-maçonnerie connaît un certain foisonnement. Des loges d’origine française, italienne et anglaise commencent à s’y multiplier.
Le 10 février 1861, Le Grand Orient de France crée sa propre loge sous le nom de « Persévérance », à l’Orient de Tunis. De son côté La Grande Loge de France, crée à Tunis Le 5 novembre 1864, une demande de constitution d’une loge de rite écossais au titre distinctif « Segretezza » a été adressée au siège de La Grande Loge de France à Paris par de francs-maçons italiens. Ces derniers ont eu l’accord de l’obédience et la loge groupa dès 1865 essentiellement des commerçants et des hommes d’affaires d’origine napolitaine livournaise ou toscane. 
De nouvelles loges italiennes voient le jour comme « Il Risorgimento », « Fede e Constanza ». La date de fondation des ces trois loges demeure imprécise. En 1867, Le Grand Orient d’Italie autorise la création d’une loge et d’une Chapelle appelées : « Concordia e Progresso ». De son côté la franc-maçonnerie anglaise marque sa présence dans ce domaine puisque « La Grande Loge Unie », considérée comme Mère de la franc-maçonnerie universelle autorise en effet, en 1877, la loge « Ancient Carthage n° : 1717 » à ouvrir ses portes. En 1879, une entreprise menée par des frères appartenant à différentes nationalités pour créer une Obédience maçonnique indépendante échoue.
En réalité nous sommes en présence d’un tableau maçonnique assez complexe, mais assez riche pour justifier la tentative de création d’un « Grand Orient de Tunisie » en 1877, qui ne vivra guère plus de trois ans.
Au total entre 1812 et 1881, 13 loges ont été créées dans la Tunisie précoloniale et si la franc-maçonnerie européenne a trouvé un champ d’activité très prospère, c’est grâce à l’importance du nombre d’Européens essentiellement les réfugiés italiens installés dans les grandes villes de la Régence depuis le début du XIX è siècle. 
Cette situation va sans doute favoriser davantage l’implantation de loges françaises après l’établissement du Protectorat français le 12 mai 1881 et l’adhésion de Tunisiens musulmans à ces loges. 
Le traité de Bardo signé le 12 mai 1881, entre la France et le Bey de Tunis, va assainir le climat politique et éclaircir le panorama maçonnique avec la multiplication des loges françaises à Tunis et dans les grandes villes de la Régence. Les Français, qui étaient venus s’installer massivement en Tunisie, déposèrent auprès du Grand Orient de France une demande de patente pour la création d’une loge au titre distinctif « La Nouvelle Carthage ».
Celle - ci fut créée le 27 avril 1885 et fut l’une des loges les plus brillantes parmi celles qui furent créées à l’orient de Tunis. Elle battit maillet jusqu’en 1960, et fut reconstituée à Paris en 1988. 
Quelques années plus tard, d’autres loges virent le jour : « L’Aurore du XIX è siècle » à l’Orient de Bizerte (le 17 décembre 1900), « La Nouvelle Hadrumète » à l’Orient de Sousse (le 9 novembre 1903), « Le Phare de Tyna » à l’orient de Sfax (le 9 novembre 1903), « Tacapes » à l’Orient de Gabès (le ?), « La Nouvelle Utique » à l’Orient d’Utique (le 1908), « La Nouvelle Carthage et Salammbô Réunies», (le 21 avril 1909), « L’Etoile de Carthage » (le 13 décembre 1931), « Travail, Liberté, Progrès » (le 29 novembre 1924), « Abdelkader » (le 12 décembre 1955), toutes à l’Orient de Tunis. 
Quant aux Italiens, ils se sont contentés de créer la loge « Concordia », ordre de Tunis, qui était très active au début des années 1920. 
La Grande Loge de France crée quand à elle « La Volonté » (en 1903), « Volonté et Véritas » (en 1926), à l’orient de Tunis puis « Lumière et Progrès » à l’orient de Sousse (en 1926). Quant à la l’Obédience Mixte Internationale, Le Droit Humain, elle installe une loge en 1904, dite « Loge 201 », mais elle ne fut guère active avant 1914. 
En somme la période coloniale a vu la création de 14 loges, 10 relevaient du Grand Orient de France, 3 de La Grande Loge de France, et une seule de l’Obédience Mixte Internationale. À la suite de la promulgation de la loi 1959 sur les associations par le président Habib Bourguiba, la plupart de ces loges vont cesser de fonctionner après de 71 ans d’activité. Seule « La Nouvelle Carthage » continue à battre maillet jusqu’en 1964. 

Les archives permettent-elles l’étude de cet aspect en Tunisie et partout ailleurs et y a-t-il des études sur ce thème ?
Evidemment, ce type de sujets ne peut être traité par l’historien qu’à partir des archives. Pour ce qui est de la franc-maçonnerie en Tunisie à la veille et sous le Protectorat français les archives sont éparpillées et se trouvent dans quatre pays : en Italie, en Angleterre, en France et bien sûr en Tunisie. Personnellement, je n’ai pu consulter que les archives qui se trouvent en Tunisie et en France. 
Pour ce qui est des archives qui se trouvent en France, on peut citer :
- Les Archives des obédiences françaises notamment le Grand Orient De France (16, rue Cadet, Paris 75009), 
- Les Archives de la Grande Loge de France (8, rue Puteaux, 75017, Paris).
- Les Archives de la Grande Loge Nationale Française (65, Boulevard Bineau, 92200, Neuilly Sur Seine). 
- Les Archives de la Bibliothèque Nationale de France. 
Toutes ces archives contiennent des documents d’archives des loges maçonniques de Tunisie touchant la période précoloniale et surtout de la période de l’entre deux guerres : procès verbaux d’installation, diplômes des loges ou des ateliers, certificats d’initiations, tableaux d’officiers et de dignitaires, comptes rendus des congrès régionaux des loges Tunisiennes et nord- africaines des obédiences du G.O.D.F. et de la G.L.D.F., comptes rendus de la conférence maçonnique annuelle des loges …
Quant aux archives qui se trouvent en Tunisie, elles contiennent surtout des rapports de police, de notes des agents de services de renseignements français chargés du contrôle des loges maçonniques et de francs-maçons se trouvant dans toute la Régence. 
Sous le régime de Vichy, en France comme en Tunisie, toutes les loges ont été dissoutes, leurs archives confisquées par les autorités du Protectorat, les dignitaires révoqués de la fonction publique en application des lois du gouvernement du Maréchal Pétain pendant l’été 1940 (décrets beylicaux dès 22 et 23 août 1940 publiés au Journal Officiel de Tunisien n° : 104, du jeudi 29 août 1940). On y trouve les listes nominatives des dignitaires, des officiers des loges publiés par obédience. La première liste parut dans le numéro 118 du jeudi 2 octobre 1941, la dernière dans le numéro du jeudi 21 janvier 1943.
Dès 1945, on y trouve aussi des rapports sur les efforts de reconstitution des ateliers. Tous ces documents d’archives se trouvent aux Archives Nationales de Tunisie et à l’IS.H.M.N.T. Si la première catégorie n’a pas quitté la Tunisie, la deuxième a été récupérées par le Ministère de l’Enseignement supérieur et de recherche scientifique à partir des fonds des archives de la Résidence Générale de France en Tunisie et du Ministère Français des Affaires Etrangères (le Quai d’Orsay) se trouvant à Paris ou à Nantes. 
Quant aux archives des loges, il semble qu’elles ont été détruites au lendemain de la promulgation de la loi 1959 sur les associations sur les associations. Seule une partie a pu être sauvée par des maçons eux-mêmes, qui ont réussi à la transférer secrètement vers la France, soit aux archives des obédiences mères, soit elle est restée en leur possession.
Cependant, ces archives ne couvrent que la période allant de 1881 à 1940. Quant aux archives intéressant la période de 1940 à 1959, elles ne sont pas accessibles aux chercheurs en raison de Loi française n° 79-18 du 3 janvier 1979 sur les archives (publiée au Journal officiel le 5 janvier 1979), ainsi que les diverses modifications apportées au texte initial, relatives à la protection des personnes physiques à l'égard des traitements de données à caractère personnel. 
Pour ce qui des études faites sur la franc-maçonnerie en Tunisie sous le Protectorat, elles sont rares pour ne pas dire insignifiantes, et ce en raison de la nature du sujet, et de difficultés et restrictions d’accès aux archives maçonniques. La plupart d’études ont été faites par des français. Néanmoins, ces dernières années on note la parution de quelques études par des chercheurs tunisiens : Laroussi Mizouri, Khélifa Chater, Hédia Khaddar…, et moi-même. 
5) Quels sont les précurseurs à adhérer à ce mouvement ou « secte » ? 
Même si on dispose pas d’un chiffre exact du nombre de Tunisiens musulmans ayant adhéré à ces loges européennes fondées dans la Régence et leurs noms, on dispose quand même du nombre total d’adhérents à la loge « Ancient Carthage n° : 1717 ». A côté de ses sept fondateurs cette loge comptait en 1880, 135 adhérents, dont 5 seulement sont des musulmans (soit 3.7%), contre 75 catholiques (soit 55.5 %), 35 juifs (soit 26 %), 18 protestants (soit 13.3 %) et 2 grecs orthodoxes (soit 15 %). 
Un des rapports de la loge « La Nouvelle Carthage » nous informe que « Le Général de Division, Mustapha Ben Smaïl, ancien premier Ministre du Bey, Grand Croix de la Légion d’honneur, qui n’a dû qu’à ce vice sa haute fortune, qui a été dit-on initié à Paris, mais qui se présente avec un bref de R.C. et une patente de 30 è délivrés par la Grande Loge d’Angleterre, ne sera jamais affilié à notre Loge. S’il se présentait à nos travaux nous prononcerions immédiatement la clôture. Nous ne pouvons agir autrement par dignité pour notre ordre et pour être respecté à Tunis ». 
En vertu de leurs statuts les loges françaises implantées en Tunisie dès 1881, n’étaient pas fermées aux non Français, aux juifs et surtout aux « indigènes », mais la réalité était autrement. Dans ce sens le franc-maçon Nunez, dénonçait en 1907, les agissements de la doyenne des loges françaises « La Nouvelle Carthage », dépendante du G.O.D.F., qui ne refusait pas officiellement les demandes de profanes non Français, mais elle leur fermait la porte. Idem pour la loge « Volonté », dépendante de la G.L.D.F., qui défend en application de son statut intérieur, « l’entrée à ceux qui ne sont pas Français ». 
Ce qui explique l’implication de leurs dirigeants dans la défense des privilèges de la colonie française. Cumulant les statuts de Vénérable de la loge « La Nouvelle Carthage », celui de chef d’entreprise et de Représentant de la communauté française à la Conférence Consultative de la Tunisie, Duclos réclame en 1911, « l’institution d’un Conseil Colonial, élu au suffrage universel et aux membres desquels exclusivement français qui serait attribué des pouvoirs délibératifs». 
Notons cependant, le souci de Duclos « d’attirer des israélites et des indigènes fort intelligents, animés d’un esprit élevé et tolérant ». 
Mais cette volonté d’ouverture – dans le cadre d’un paternalisme colonial ! – est mise en échec, au sein des francs-maçons, par « l’ostracisme des préjugés de race », que Duclos dénonce. 
Selon un état de l’atelier de la loge « Volonté et Véritas Réunies », et d’après l’examen des noms patronymiques des affilés, (puisque les nationalités n’étaient pas indiquées), permet de constater que sur 76 francs-maçons affiliés en 1945, une majorité juive, pour la plupart livournais et une poignée de français de souche et trois musulmans. L’étude des procès verbaux de cette loge atteste que ses membres n’étaient pas totalement intégrés dans la société coloniale française, puisqu’ils se plaignaient du freinage du mouvement de naturalisation et relevaient que de « nombreux intellectuels tunisiens dignes et honnêtes voient leurs requêtes repoussées ou éternellement laissées en suspens ». 
De leur côté les prépondérants ont de 1891 à 1907 et même après, ont largement critiqué, dans leurs journaux l’adhésion des musulmans à des loges maçonniques. 
Malgré toutes les manœuvres françaises à l’encontre des « indigènes », provenant de l’intérieur ou bien de l’extérieur du monde maçonnique, les loges maçonniques françaises dépendant du G.O.D.F ou celles de la G.L.D.F., ont pu attirer à leurs ateliers durant 75 ans de présence française en Tunisie, près d’une cinquantaine de profanes musulmans. 

Pour quelles raisons ces musulmans ont-il adhéré à des loges maçonniques, alors que la franc-maçonnerie était fermement contestée par la totalité de la société tunisienne musulmane conservatrice, et ce en raison de son origine judéo-chrétienne ? 

L'image retenue de la franc-maçonnerie par la population européenne locale est celle d'une société de bienfaisance. Dans le même temps le souci des francs-maçons à l'égard des populations autochtones se renforce : les frères fondateurs estiment que la Maçonnerie pourrait servir à « amalgamer les Arabes, les Kabyles, les Turcs, les Juifs et les chrétiens, c'est à dire les vainqueurs et les vaincus », comme le déclare le frère H. de Brivazac. L'assimilation est « le seul but légitime de la conquête ». La date d’initiation du premier Arabe en Algérie remonte à 1839. 
L'initiation, en 1864, de l'Emir Abd el Kader est à la mesure de cette aspiration d'un rapprochement souhaitable entre les communautés et aussi de l'admission de musulmans dans les loges. Mais si les idées maçonniques ne rebutent pas des musulmans ayant appris le français, les populations arabes ignorent, d'une façon générale, jusqu'à l'existence de la Franc-Maçonnerie. Pour eux, les ateliers maçonniques suppléent, en partie, à l'absence des salons et des académies que la société du XVIII è siècle apprécie.
D'une façon générale, les ateliers deviennent des « lieux de fraternité » qui évitent aux « pérégrins » un isolement mal vécu. 
A part les principes et les slogans trompeurs de la franc-maçonnerie, nombreux sont les Tunisiens qui ont adhéré à des loges maçonniques pour servir des intérêts purement personnels : à la recherche d’une promotion professionnelle dans l’administration Tunisienne ou d’un poste politique dans l’appareil de l’Etat. Le secteur de l’enseignement constitue un très bon exemple de l’ambition des frères tunisiens. 
Etant donné que l’enseignement public en Tunisie était contrôlé par « Le Cercle Tunisien de La Ligue Française de l’Enseignement », son fondateur, le docteur Bertholon, ancien médecin militaire, était profondément laïque certes, mais d’esprit très libéral entouré de plusieurs maçons influents. Mais à partir de 1895, la Ligue de l’Enseignement entre en sommeil et ses activités ne devaient reprendre qu’en février 1901 sous la direction de Victor Communaux qui fit alors de « La Fédération des Cercles de la Régence » un instrument de combat en faveur de la laïcité dans la lutte scolaire qui faisait rage à l’époque en France et qui allait bientôt s’étendre en Tunisie. 
A partir des années 1920, l’influence des francs-maçons s’élargit davantage dans tous les rouages et secteurs de la Régence et en particulier dans l’enseignement public qui devient le bastion des frères, à tel point que la nomination de directeurs d’écoles ou de collèges ou lycées, d’inspecteurs d’enseignement primaire ou secondaire, de chefs services de la D.I.P. (Direction d’Instruction Publique)…, ne se fait qu’après l’approbation du « lobby » maçonnique de Tunis, voire même de Paris et notamment du G.O.D.F. 
Sans donner un tableau noir sur les francs-maçons tunisiens musulmans, nous disons qu’il y a eu certainement parmi eux de bons maçons qui voulaient sans doute servir les intérêts publics tunisiens et la cause nationale de leur pays. 
Se référant aux tenues des loges, aux convents des obédiences, aux congrès régionaux et inter- obédientiels, les revendications des francs-maçons tunisiens musulmans étaient très variées et touchent tous les domaines de la vie des Tunisiens. 
Dans le domaine social et culturel, les frères Tunisiens revendiquaient la propagation de l’enseignement public dans toute la Régence, la création des écoles primaires, de collèges et lycées, notamment dans les régions défavorisées et non habitées par les européens, la révision des impôts, l’amélioration des conditions matérielles des classes dépourvues de ressources, notamment les ouvriers et les paysans, la suppression de Khemmasat (le métayage) et de l’impôt de capitation…
Dans le domaine économique, ils revendiquaient la mécanisation de l’agriculture, l’introduction de nouvelles méthodes et techniques dans l’industrie, la modernisation du commerce et des banques en Tunisie…
Dans le domaine politique et judiciaire, ils revendiquaient le suffrage universel pour tous les Tunisiens, la création d’un Conseil Général à capacité budgétaire, la création de municipalités dans tout le territoire de la Régence, la possibilité pour les musulmans de choisir entre les juridictions tunisiennes ou françaises… 

Y a t –il eu des personnalités éminentes politiques ou autres à adhérer à la Franc-maçonnerie en Tunisie sous le Protectorat ?
Plusieurs, sont les hautes personnalités tunisiennes qui ont adhéré à la Franc-Maçonnerie. On y trouve même des personnalités de proue de l’administration et du mouvement national tunisiens et même parmi les membres de la famille beylicale. A titre d’exemple, on peut citer parmi eux MM : Slaheddine Baccouche, Mohazmed Salah Mzali, (deux premiers ministres), Tahar Ladjimi, Hmida Doulatli et Ahmed Haddad (Caïds), Mohamed Aziz Ben Hassen Sakka (Khalifa)…, Abdeljelil Zaouech, Salah Belajouza, Jalloul Ben Chérifa…, (des nationalistes) et plusieurs avocats, médecins, pharmaciens et surtout instituteurs ou inspecteurs tunisiens, entre autres : Abdeljelil Ben Ali Taïeb Basly, Daly Yahïa ... 
Côté français, nombreux sont les francs-maçons français ayant pris en mains les destinées de la Tunisie sous le Protectorat. Nous pouvons citer parmi eux MM : Etienne Flandin, Stephen Pichon, Marcel Peyrouton, Jean Mons…, (Résidents généraux), Pierre Bertholle, René Clément, Paul De Gourlet…, (Contrôleurs civils), Le Theuff (haut fonctionnaire de la Directeur de l’intérieur), Lucien Paye (Directeur de l’Instruction publique), Gabriel Mérat (Directeur du Collège Sadiki) etc.
  • source Facebook

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Tunisie : Franc-maçonnerie en caricature!

La crise de confiance entre le Gouvernement de Transition et les citoyens persistent. La menace de l’anarchie gagne en importance. Et les partisans des théories du complot gagnent du terrain en Tunisie, surtout sur Facebook. Certains en font la caricature!


C’est l’UGTT! Non, c’est le RCD! Non, non, ce sont les gens d’Ennahdha, ceux du PCOT et autres politiques du Front du 14 Janvier! Mais non, ce sont plutôt les Franc-maçons! Peut-être même que le Captain Majed est sur le coup! Dans ce paysage ambigu truffé d’amalgames, d’opinions mal-fondés et de visions tarabiscotées, le conspirationnisme trouve un terrain fertile pour se propager et implanter ses canines.

La star de ce bal des théories du complot est la Franc-maçonnerie. Plusieurs pages Facebook en émergence cherchent à démontrer l’appartenance de certains politiques tunisiens à la franc-maçonnerie. Face à cette vague conspirationniste, une page satirique a été créée le 24 février sur Facebook.«Une page vous permettant de faire les analyses nécessaires pour s’assurer que vous n’êtes pas atteint par la Franc-maçonnerie» ainsi est intitulé l’espace cybernétique en question. Cette page compte déjà vers les 4000 inscrits.


Les administrateurs à l’humour un peu trash y matraquent à coup d’ironie les conspirationnistes. Et ils se veulent créatifs. Ils ont même formulé une liste des symptômes de la Franc-maçonnerie, histoire de dresser un portrait des conspirationnistes. Ainsi les identifient-ils comme des personnes ayant «un clair déséquilibre mental, une recherche continue de symboles cachés, une surprenante stupidité, une hausse du pourcentage du CO2 et une envie acharnée de ramper».


Et ils vont jusqu’à proposer des moyens de prévention, toujours avec le même humour noir. Les administrateurs de la page en question conseillent d’«Eviter le dialogue avec les atteints par la Franc-maçonnerie, utiliser le cerveau dans la vie quotidienne, boire de l’eau avant de dormir, se droguer à forte dose, faire du sport après avoir regardé chacune des vidéos prétendant découvrir la vérité de la Franc-maçonnerie». Sachant que les adhérants à la traque au franc-maçons prennent souvent comme bible des séries dont les plus importantes The Signs et The Arrivals.

En ces temps où le pays est menacé par l’anarchie, certains citoyens à la conscience politique limité donnent libre court à leur imagination en se basant sur de fausses références pour finir par pondre des théories complètement irrationnelles. Et tant que la crise de confiance entre citoyens et gouvernement persiste, rien ne peut mettre fin au bal des théories du complot. Qui a la baguette magique?
source Facebook ( la page n'existe plus!!!)




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Laïcité : Débat hypocrite et inutile

 

 

Photo Louafi Larbi/Reuters

Par Assim

Chose qui interpelle ces derniers jours est la recrudescence des interrogations concernant la laïcité en Tunisie. Et dans la plupart des cas, je ne pus que lire des débats stéréotypés qui oscillent entre l’hypocrisie et la bêtise mal informée.

Mise au point.

Étant issu d’une formation scientifique, je ne porte pas à cœur la philosophie de l’arrogance qui s’entoure d’un halo mystérieux composé de citations en pagaille et de surenchère linguistique. Alors, je me limiterai au minimum utile dans la définition du terme et non du phénomène.

La laïcité est dans sa définition, l’opposé du clérical. Le clérical désigne la gouvernance par prétention divine et religieuse, la régence au nom du divin, mais il ne renvoi pas à la religion. La laïcité est donc une gouvernance dont la légitimité n’est pas divine. Il faut aussi souligner l’autre pan de laïcité, à savoir la liberté de croyance et des pratiques religieuses.

Voilà pour la stricte définition édulcorée.

Cette définition s’applique rarement, et si j’ai à citer un pays qui s’y conforme, ça serait la Suède où on peut trouver des piscines possédant des horaires spéciaux où les musulmanes peuvent nager en tranquillité.

Et si elle ne s’applique que peu, c’est parce que le phénomène prend le dessus. Le phénomène est la laïcité à la française, la laïcité des hypocrites. C’est cette laïcité qui entend défendre les valeurs de la définition en menant la chasse aux religions, et plus précisément la guerre ouverte à l’Islam. Ma note s’adressant aux Tunisiens et non aux Français anesthésiés par des médias de propagande biaisée, je ne vais pas décrire cette guerre. Cela serait une perte de temps, vu que vous en connaissez déjà les rouages. Je vais toutefois évoquer deux points.

Premièrement, le terme hypocrite d’Islamiste qui compte ET les terroristes ET les mouvances ultra modérées. A ce titre, je me demande bien pourquoi mes compatriotes ont oublié les termes musulmans et musulmanes. Assez de faire le jeu d’autrui, on dit مسلم et non إسلامي . Deuxièmement, j’aimerai dire que ces politiques français qui mènent la guerre au Niquab sont aussi hypocrites et vils que les Talibans qui l’ont forcé.

Revenons au cas Tunisien. J’aimerai m’adresser à deux types de discours. Celui de ceux qui défendent la laïcité en sa définition et en ses valeurs et celui des opportunistes, pâle copie de leur homologue français mais tout aussi hypocrite.

A ses derniers, je dirais que la Tunisie est arabe et que la Tunisie est musulmane dans sa société, que vous le veuillez ou non. Je ne sais si vos attaques sont basées sur un amour aveugle de l’occident ou sujette à des agendas douteux dont l’adjectif RCDiste n’est pas loin, mais je suis convaincu que vous n’irez pas loin. Vos attaques sont vaines et porter à sourire tellement c’est ridicule (cf la comédie de la gifle à l’aéroport). Vous essayez de vous attaquer à une identité, à ce quoi entre dans les composants de l’esprit tunisien. Cet esprit qui s’est finalement libéré, ne se laissera pas voler son identité.

Et vous êtes l’aspect hypocrite du débat.

Quant aux premiers, qui se posent en défenseur de valeur justes, je vous dirais que c’est tout à votre honneur. Si par conviction, vous défendez ce qui vous semble juste, alors on se doit de vous respecter.

Ceci dit vous êtes l’aspect inutile.

Je me permets de vous qualifier ainsi, car l’essence même de l’islam, les valeurs musulmanes qu’on nous a appris dans nos familles ou à l’école et ce malgré Ben Ali ou Bourguiba, sont ces mêmes valeurs que vous défendez, à savoir le respect des autres et l’égalité. Et si le Quran inculpe au croyant d’inciter autrui à l’Islam, il leur défend strictement de l’imposer. Plus frappant, il oblige le croyant à défendre autrui si sa liberté (de juif, de chrétien, etc) est menacée. Les hypocrites détournent toujours cette incitation et font l’impossible pour cacher la défense de l’imposition. Ne tombez pas dans un piège si grotesque.

En bref, la véritable société musulmane est garante de libertés et de diversités. C’est cette société qu’on a connue durant des siècles et où on a coexisté harmonieusement. Alors pourquoi l’attaquer ? C’est inutile.

Reste la question de la dissociation des organismes de l’état de la religion. Personnellement, j’aime dire que l’état reflète sa société. Si elle est caractérisée par une certaine mouvance, cette dernière se retrouvera immanquablement dans l’état. Mais si toutefois, on aimerait imposer un telle restriction pour la forme, et bien, c’est chose faite en Tunisie. Le code électoral interdit les références à la religion dans les partis politiques.

En outre, j’aimerai poser une nouvelle manière de visionner les choses. Je me demande pourquoi certains, en pensant à l’Islam, font immédiatement l’amalgame à l’extrême. Pourquoi ne peuvent-ils concevoir autre chose que l’application stricte de la Charia ? L’islamophobie initiée et entretenue par l’occident, sans doute, constituerai la bonne réponse. Alors un mot, cessez de remâcher ces clichés qui ne tiennent pas debout. Ne pouvez vous pas voir cette mouvance comme une simple inspiration ?

Tout parti s’inspire d’une certaine idéologie. Pour certains, c’est le marxisme, pour d’autre c’est le libéralisme et le FMI, et il y a ceux qui trouvent dans les textes sacrés solutions et concepts. Pourquoi devoir exclure aveuglement ces derniers sans même daigner les écouter ? Une diversité offrant une large gamme de choix, n’est ce là pas la meilleure solution pour éviter toute dérive ?

Pour finir, je ne sais que trop bien que l’harmonie parfaite ne soit qu’utopie. Il y aura toujours des extrémistes et des actes peu glorieux. Ceci dit, pour y remédier, ça ne sera pas avec une guerre hypocrite ni avec de la diffamation et encore moins via des accusations aveugles qui exclus toute investigation. Si c’est un devoir de citoyen et de patriote de s’opposer à de tels actes, je rappelle que c’est aussi un devoir de croyant.

 

Tunisie – Laïcité: Débat sensible et utile

 Réponse à l’article «Laïcité : Débat hypocrite et inutile»

Par Corsan75

Il est utile et sain de s’interroger sur la Laïcité en Tunisie. Et il n’est pas simplement nécessaire de le faire d’un point de vue religieux. Cette question concerne la Tunisie et les Tunisiens dans leur ensemble.

Une révolution implique l’explosion de tout le système qui exploitait auparavant un état et ses citoyens. L’exemple de la Tunisie de Ben Ali était dictatorial, répressive. La répression touchait bon nombre d’aspect de la société: vie sociale, vie économique et vie religieuse. La liberté et l’égalité étaient de façade et ne concernaient qu’une frange minime de la population.

En tant que Femme, Tunisienne, musulmane croyante, j’ai une vision de la société et je sais, cependant, que cet idéal est un voeu pieux. Je conçois, par dessus tout, que je n’ai pas à imposer mes choix de vie. J’ai conscience que l’intérêt général doit primer.

Nawaat, le blog collaboratif, a mis en ligne un article signé par Assim («Laïcité : Débat hypocrite et inutile»,) qui en quelques lignes, à peine, à bâillonné la démocratie. J’ai trouvé l’article partisan mais pas inutile contrairement à son auteur qui considère la question de la Laïcité comme nulle et non avenue.

L’auteur de l’article part du postulat que la Tunisie est arabe et musulmane et que le pays doit préserver cette identité afin de ne pas subir le diktat de l’Occident.

Plus grave encore, l’Islam doit prendre pleinement sa place dans la société tunisienne, car selon Assim, elle est majoritaire et se reflétera forcement dans la politique. Le pouvoir de Ben Ali était-il majoritaire dans la société avant sa chute? Les représentants politiques, majoritairement des hommes d’un âge certain sont-ils représentatif aujourd’hui de la Tunisie qui se profile?

La projection de la société tunisienne en «société musulmane» est réductrice, fausse et dangereuse. Tout le monde en convient la Tunisie est en majorité Arabe et musulmane. Personne ne peut remettre cela en cause.

Assim s’est égaré à mi-chemin, pris dans une réflexion qui ne dépasse pas les débats poussifs et discriminants auxquels on assiste en ce moment même en Europe (et en France en particulier).

Non, Assim nous n’avons pas, uniquement, le choix entre la laïcité à l’occidentale et l’islamisme des talibans. Ce n’est pas à une religion de placer les principes d’égalité dans une société. Nous devons faire de l’éthique et non de la morale car d’expérience tout ce qui est morale finit toujours mal.

La constitution tunisienne, par ses art. 38 et 40, est discriminante : c’est un fait. S’il y a une hypocrisie dans ce débat c’est d’inclure une référence à la religion dans la constitution et l’interdire aux partis politiques. N’exclut-elle pas de fait une partie de la population?

Le débat sur la Laïcité amènerait un début de questionnement sur le cadre politique et légal à créer en Tunisie. Il permettrait la représentativité de toutes les formations politiques. Il est vital de voir se construire en Tunisie un véritable paysage politique. Je crois les Tunisiens suffisamment sereins et intelligents pour appréhender ces questions.

La Tunisie est multiple. Elle est faite d’hommes, de femmes, de musulmans, de juifs, de chrétiens, d’athées, d’agnostiques. Le seul moyen de vivre en paix et dans une relative harmonie n’est pas de se baser sur la religion mais sur la citoyenneté.

La discrimination doit cesser, le pays se relèvera quand une communauté entière et indivisible de citoyens verra le jour.

source: Rue, Mars 2011